Archive | juin, 2013

Surprises-parties et bureaucratie

23 Juin

Relire un petit Vian de temps en temps, y’a que ça de vrai !

Vercoquin et le Pancton, Boris Vian

Ce deuxième roman de Vian, au titre des plus énigmatiques, rédigé durant l’hiver 43-44, ne fut publié qu’en 1946 chez Gallimard à la demande de Raymond Queneau. Lorsqu’il rédige ce texte, Vian vient tout juste de se faire engager comme ingénieur à l’Afnor (Association française de normalisation) et occupe le plus clair de son temps libre à organiser des surprises-parties dans la maison familiale de Ville-d’Avray.

Le cadre est tout trouvé pour le jeune romancier dont les personnages évolueront dans entre bals à Ville-d’Avrille et bureaux du CNU (Consortium National de l’Unification). Pour l’intrigue, rien de bien compliqué. Deux rivaux, le Major, maître dans l’organisation de surprises-parties, et Fromental de Vercoquin, se disputent les faveurs de la jolie Zizanie, nièce de Léon-Charles Miqueut, sous-ingénieur du CNU. Par l’intermédiaire de son meilleur ami Antioche Tambrétambre, le Major compte demander la main de la jeune femme à Miqueut, son tuteur. Dans le but de se rapprocher du bureaucrate acariâtre, le Major entreprend la rédaction d’un « Nothon », c’est-à-dire un projet de normalisation, sur le thème des surprises-parties. Ce travail fastidieux et parfaitement inutile lui permettra de se faire embaucher au CNU avec Zizanie comme dactylographe tout en se moquant du soi-disant sérieux de l’organisme d’unification.

Nul besoin de rechercher bien loin la critique du travail réalisé par Vian à l’Afnor, lieu où il s’ennuyait prodigieusement mais où il pouvait rédiger ses textes assez tranquillement (c’est dans ces locaux qu’il écrira peu de temps après L’Ecume des Jours). L’auteur réalise donc ici la satire d’un univers normalisé à l’extrême, dans lequel réunions et notes de services futiles s’empilent sur les bureaux de personnes « sérieuse » qui seraient prêtes à s’entre-tuer pour gravir des marches dans la hiérarchie. Tous les personnages sont extrêmement caricaturaux à commencer par Miqueut, particulièrement tatillon, qui passe son temps à faire réécrire leurs Nothons à ses employés en chipotant sur des points de vocabulaire. Pour ceux dont on ne connaît que le nom, il n’est pas difficile de se faire une idée de leur personnalité : l’ingénieur principal Toucheboeuf, le PDG Gallopin, le délégué central du gouvernement Requin et le chef du personnel Cercueil. Les employés, aux noms passe-partout, passent quant à eux la plupart de leur temps à tenter de « dévisser » de leur poste mettant en place pour se faire un système hautement élaboré de surveillance.

La musique et le jazz font partie intégrante de ce roman puisque la toile de fond de la première et de la dernière parties du roman est la surprise-partie. Vian fait d’ailleurs intervenir ses amis Claude Abadie, célèbre clarinettiste, Claude Léon (dit Doddy, transformé en D’Haudyt) et Claude Luter (Lhuttaire) en autres en « guest-star » à la fin du livre. Le jazz ponctue aussi le texte par petites touches notamment par la mention de titres imaginaires. Les « zazous », épris de musique, incarne la jeunesse et la liberté en opposition avec l’esprit étriqué des hauts-fonctionnaires du Consortium, représentant la génération des parents.

Vian réalise enfin une autre satire beaucoup plus subtile, celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation qui impose de grosses restrictions au peuple français. L’auteur y fait référence de manière plus ou moins explicite et bouffonne à quelques reprises. Ainsi, le Major et Antioche seront récompensés de leur bravoure pour avoir « défendu à eux seuls, pendant huit jours, un café sur la route d’Orléans. Barricadés à la cave, munis de deux fusils Gras et de cinq cartouches dont aucune ne pouvait entrer dedans, ils avaient maintenu leur position grâce à des prodiges de courage et pas un ennemis n’étaient parvenus jusqu’à eux. Ils burent pendant ces huit jours toutes les réserves du bistro et ne mangèrent pas un gramme de pain ».

Enfin, dans ce roman loufoque, Vian exploite à fond la dimension ludique du langage. Les jeux de mots sont omniprésents : « Antioche ! murmura le Major dès qu’elle eut tourné l’étalon ». Vian joue avec la phonétique mais aussi avec la polysémie et les détournements sémantiques avec de nombreuses expressions prises au pied de la lettre. Le tout n’est pas toujours très raffiné mais produit invariablement un effet admirable. Ainsi, alors que le Major se retrouve dans un ascenseur avec Zizanie : « En six étages, il avait eu le temps de faire du bon boulot. Mais il glissa dessus en sortant et failli s’écraser le nez sur les dalles du palier. »

A tous les amateurs de la langue française et des jeux de langage, je recommande ce livre !

Liliputiens

20 Juin

Trop peu de temps pour lire en ce moment hélas… Enfin, voilà ma lecture de la semaine qui m’a permis de renouer avec un auteur que j’appréciais énormément étant plus jeune.

Troisième Humanité, Bernard Werber

Alors que son père, le célèbre professeur Charles Wells vient de faire une découverte exceptionnelle concernant les origines de l’humanité en Antarctique, David Wells, jeune scientifique, présente son projet de rétrécissement de l’espèce humaine devant une assemblée de savants afin d’obtenir une bourse d’études. Il fait la connaissance de la charmante Aurore Kammerer qui souhaite quant à elle féminiser l’humanité.

Les deux jeunes gens sont sélectionnés et gagnent le droit de poursuivre leurs recherches. Tandis que David se rend chez les Pygmées et s’éprend de Nuçx’ia, une Pygmée très intelligente qui lui propose de remonter dans ses vie antérieures, Aurore part à la rencontre des descendantes des Amazones en Turquie. Elle fait la connaissance de la reine de la communauté, la flamboyante Penthésilée. Au même moment, en Iran, le Président dictateur Jaffar menace de déclencher une troisième guerre mondiale en développant sa puissance nucléaire.

Le commandant Natalia Ovitz propose alors au Président français Stanislas Drouin un projet fou : recruter une équipe de scientifiques pour créer une nouvelle unité d’élite très spéciale pour contrer l’Iran. David, Aurore, Nuçx’ia et Penthésilée sont appelés. Après de nombreuses tentatives infructueuses, ils finissent par créer de minuscules êtres humains, dix fois plus petits qu’un homme normal. Ces Micro-Humains, ou Emachs (pour MH), pourraient bien se révéler la porte de sortie de l’humanité sur Terre. Plus résistants aux maladies et aux radiations, ils seront capables de survivre à la terrible grippe égyptienne qui va ravager le globe et sans doute à une guerre nucléaire…

Ce roman d’anticipation alterne aventures des scientifiques, commentaires de la planète Terre elle-même qui raconte son histoire et combien elle souffre de tout ce que lui font les hommes et extraits de L’Encyclopédie de Savoir Relatif et Absolu d’Edmond Wells. Si le texte est bien rédigé et que le style de Werber est bien présent avec un roman basé sur des faits scientifiques, j’ai eu bien du mal à me mettre dedans. J’ai trouvé l’ensemble beaucoup trop « gentil », dégoulinant de bons sentiments. Les interventions de la planète Terre toutes les dix pages qui rappellent à quel point l’homme qui fore ses entrailles et gaspille ses ressources est mauvais sont très lassantes au bout d’un moment. On est au courant, pas la peine de nous le rabâcher autant ! En voulant réaliser une fable écolo, Werber en fait trop. Et l’histoire des micro-humains avec les scientifiques pour dieux tout-puissants ne m’a guère réjoui davantage. Déception… ! Je ne suis pas sûre de lire la suite.

Passé illusoire

14 Juin

Merci à celui qui m’a conseillé ce livre.

La vie absente de l’autobiographie, Jean Pfeiffer

Pas de long résumé pour ce livre qui est à la fois une autobiographie et un essai sur le genre. L’auteur réfléchit sur la littérature et l’autobiographie, sur le rapport étroit qui lie cette dernière au roman, sur ce qui pousse un homme à écrire sur un passé qui n’existe plus. Ce passé sans cesse convoqué néanmoins par l’autobiographe pour tenter de répondre à la question existentielle « Qui suis-je? »  tout en se mettant toujours plus à distance de lui-même. L’autobiographie, selon Pfeiffer, est sans doute un moyen de combler le vide d’un autobiographe incomplet.  D’ailleurs, le livre lui-même prend sa source dans ce que l’auteur nomme « centre vide ». Le concept d’autobiographie tel que nous le concevons – en tous cas en référence à la définition de Philippe Lejeune dans son Pacte autobiographique : « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité » n’est pas remis en cause ici. Mais l’auteur attire notre attention sur le fait que l’autobiographe ne peut relater les faits tels qu’ils se sont réellement produits : « L’autobiographie, témoignage d’une vie,  ne renvoie nullement à ce que fut réellement cette vie, ou n’y renvoie (et seulement pour l’auteur) qu’à travers le mirage d’un système de miroirs et de trompe-l’œil où jusqu’à l’ombre du principe de réalité est désormais dissoute. » 

Un essai complexe, une réflexion pointue d’une richesse incroyable. A lire et à relire.

Tous pour un !

10 Juin

Ce livre m’a été conseillé par un collègue et ami fan de Maxime Chattam.

Autre-monde – L’Alliance des Trois, Maxime Chattam

Matt, Tobias et Newton sont trois adolescents new-yorkais, amis depuis l’enfance. Bien qu’ils aient des caractères très différents, ils passent la plupart de leur temps libre ensemble. Un jour, juste après Noël, une terrible tempête éclate. Les garçons sont obligés de regagner chacun leur domicile. Ils conservent le contact via MSN et s’interrogent sur les dérèglements climatiques et les étranges phénomènes qu’ils ont remarqués ces derniers temps. Tout à coup, l’électricité est coupée.

La grande tempête a tôt fait de recouvrir le pays de neige et de plonger la ville dans l’obscurité. Matt commence à s’inquiéter sérieusement. D’habitude, les coupures de courant ne durent jamais si longtemps. Alors qu’il regarde par la fenêtre de sa chambre, il voit d’étranges éclairs bleus ramper le long des immeubles telles de longues mains squelettiques à la recherche de proies. Après leur passage, tous les adultes ou presque ont disparu, comme aspirés par la force électrique. Ceux qui restent ont muté en d’horribles monstres. Matt s’empresse de rejoindre Tobias. Ils se retrouvent alors livrés à eux-même sur une Terre complètement ravagée, très différente de ce qu’il connaissait.

Très vite, ils comprennent qu’ils doivent se méfier des adultes rescapés qui les poursuivent. Dans un milieu très hostile – la flore s’est développée d’une façon exceptionnelle, recouvrant tous les édifices – ils prennent la route pour tenter de trouver d’autres survivants. Après de nombreuses péripéties, ils vont être accueillis par les Pans, une communauté d’adolescents qui s’est organisée autour du charismatique Doug. Les enfants ont investi une île où ils vivent en autarcie à l’abri des Gloutons (adultes mutants, hideux, pas très malins mais violents) et des Cyniks (adultes très violents et pervers qui capturent les enfants).

Sur l’île, la jolie Ambre a observé des phénomènes très étranges chez ses congénères. Chaque enfant semble développer des capacités hors du commun, comme s’ils avaient subi une altération de leur être après la tempête. Ainsi, certains sont capables d’allumer du feu ou de modifier le courant d’une rivière à la seule force de leur pensée. Pendant que la vie suit son cours dans la communauté, Matt, Tobias et Ambre découvrent que des traîtres cherchent à leur nuire…

Maxime Chattam pose les bases d’une tétralogie d’aventure fantastique très prenante. On s’attache très vite aux personnages et l’intrigue est sans cesse relancée par des rebondissements. L’île sur laquelle vivent les enfants n’est pas sans faire allusion à Sa Majesté des mouches ou à Peter Pan. Si les questions d’ordre écologique en toile de fond ne sont peut-être pas traitées de manière aussi fine que l’on pourrait l’espérer, ce roman d’anticipation permettra aux jeunes de prendre conscience de l’influence souvent néfaste de l’homme sur la planète. Le livre plaira autant aux adultes qu’aux ados qui adorent ! (testé et approuvé par un de mes 3ème qui déteste par principe tout ce que je lui propose habituellement !) Bref, j’attends de lire le deuxième tome, Malronce, avec impatience.

Guerre des lettres

4 Juin

Encore un livre trouvé dans mon casier au cours de l’année.

La Loi du Roi Boris, Gilles Barraqué

Le roi  Boris III s’ennuie.  Pour s’occuper, il décide de déclarer la guerre à son cousin. Mais voilà que dans sa déclaration, il commet une faute d’orthographe dans le mot « évidemment qu’il écrit « évidamment ». Bien entendu, c’est la faute de ce maudit « e » ! Le roi change d’avis, il aura bien le temps de s’occuper de son cousin plus tard. Il doit s’attaquer à quelque chose de bien plus pressant : la lettre « e ».  Avec l’aide de son fidèle conseiller, Monsieur Moutrin, il imagine une nouvelle loi. Plus personne dans le royaume du Poldovo ne sera autorisé à utiliser la lettre « e » dans la conversation sous peine de se faire couper un doigt !

Au départ, le peuple croit à une énorme plaisanterie. Mais une répression terrible ne tarde pas à se faire. Dès lors, la résistance va s’organiser, menée par Kleber de Mettemberg, le premier Ministre du royaume en personne. Lui et son clan n’utiliseront que des mots composés avec la lettre « e » pour faire front à l’oppression.

Ce conte philosophique au ton humoristique va s’assombrir peu à peu à partir de l’application de la folle loi du roi Boris.  On voit là des références aux régimes totalitaires dans lesquels règnent terreur et mise en danger de la liberté de pensée.

Le conte permettra aux plus jeunes de se confronter à un texte basé sur une forte contrainte stylistique à savoir l’absence d’une lettre.  Les effets du lipogramme en « e », inspirés des jeux de l’Oulipo et de la célèbre Disparition de Georges Perec, sont à voir comme la métaphore méta-langagière d’un génocide et de ses effets catastrophiques sur le peuple. Voilà un texte drôle et intelligent qui aborde des problèmes graves sans en avoir l’air.

Le privé plane

2 Juin

Merci à celui qui m’a conseillé cet auteur !

Un privé à Babylone, Richard Brautignan

Notre (anti)-héros, C. Card est détective privé, ou plutôt tente de l’être. Un client vient de le contacter. Il ne sait pas pourquoi. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il lui faut des balles pour mettre dans son revolver, au cas où il en aurait besoin. Mais comme il n’a pas un sou en poche et qu’il a déjà tapé toutes les personnes de son entourage plus ou moins proche, la quête se révèle compliquée. D’autant plus compliquée qu’il est sans cesse retardé par Babylone. Dès que son attention se relâche, Card est absorbé dans son monde imaginaire, un monde où il s’appelle Smith Smith, où il est un célèbre détective, accompagné de la plantureuse Nana-Dirat, où il se bat contre le maléfique professeur Abdul Forsythe et ses ombres-robots.

Dans le monde réel, notre privé parvient finalement tant bien que mal à récupérer des balles. Mais l’affaire pour laquelle il a été embauché n’est pas claire. Il doit voler le cadavre d’une prostituée poignardée à coup de coupe-papier. Bizarrement, d’autres personnes sont aussi sur le coup. Bientôt, Card va se retrouver poursuivis par quatre Noirs armés de rasoirs, sa mère qui lui en veut d’être privé et l’accuse d’avoir tué son père à l’âge de 4 ans. Sans compter le cadavre dans son réfrigérateur.

Voilà un polar bien barré, comme je les aime. Brautignan signe une magnifique parodie des plus célèbres romans noirs américains. Le héros est complètement creux, rempli seulement de son délire de Babylone. Voilà le genre de livre qui ne s’explique pas, auquel il ne faut sans doute pas chercher de sens. Un livre qui rappelle Vian par les jeux de langage. Je ne me fatigue pas et reprend les citations du préfacier Claude Klotz qui, à elles seules, constituent un excellent résumé de l’oeuvre.

Un flic qui joue avec un coupe-papier, arme du crime de la prostituée : « Quelqu’un aurait dû l’emmener dans une papeterie et lui expliquer la différence entre une enveloppe et une pute. »

Un privé se faisant draguer par une blonde : « Elle m’a fait un geste des yeux pour m’inviter à monter. C’était un geste bleu. »

Voilà qui donne une bonne idée du bouquin. Une excellente lecture !