Surprises-parties et bureaucratie

23 Juin

Relire un petit Vian de temps en temps, y’a que ça de vrai !

Vercoquin et le Pancton, Boris Vian

Ce deuxième roman de Vian, au titre des plus énigmatiques, rédigé durant l’hiver 43-44, ne fut publié qu’en 1946 chez Gallimard à la demande de Raymond Queneau. Lorsqu’il rédige ce texte, Vian vient tout juste de se faire engager comme ingénieur à l’Afnor (Association française de normalisation) et occupe le plus clair de son temps libre à organiser des surprises-parties dans la maison familiale de Ville-d’Avray.

Le cadre est tout trouvé pour le jeune romancier dont les personnages évolueront dans entre bals à Ville-d’Avrille et bureaux du CNU (Consortium National de l’Unification). Pour l’intrigue, rien de bien compliqué. Deux rivaux, le Major, maître dans l’organisation de surprises-parties, et Fromental de Vercoquin, se disputent les faveurs de la jolie Zizanie, nièce de Léon-Charles Miqueut, sous-ingénieur du CNU. Par l’intermédiaire de son meilleur ami Antioche Tambrétambre, le Major compte demander la main de la jeune femme à Miqueut, son tuteur. Dans le but de se rapprocher du bureaucrate acariâtre, le Major entreprend la rédaction d’un « Nothon », c’est-à-dire un projet de normalisation, sur le thème des surprises-parties. Ce travail fastidieux et parfaitement inutile lui permettra de se faire embaucher au CNU avec Zizanie comme dactylographe tout en se moquant du soi-disant sérieux de l’organisme d’unification.

Nul besoin de rechercher bien loin la critique du travail réalisé par Vian à l’Afnor, lieu où il s’ennuyait prodigieusement mais où il pouvait rédiger ses textes assez tranquillement (c’est dans ces locaux qu’il écrira peu de temps après L’Ecume des Jours). L’auteur réalise donc ici la satire d’un univers normalisé à l’extrême, dans lequel réunions et notes de services futiles s’empilent sur les bureaux de personnes « sérieuse » qui seraient prêtes à s’entre-tuer pour gravir des marches dans la hiérarchie. Tous les personnages sont extrêmement caricaturaux à commencer par Miqueut, particulièrement tatillon, qui passe son temps à faire réécrire leurs Nothons à ses employés en chipotant sur des points de vocabulaire. Pour ceux dont on ne connaît que le nom, il n’est pas difficile de se faire une idée de leur personnalité : l’ingénieur principal Toucheboeuf, le PDG Gallopin, le délégué central du gouvernement Requin et le chef du personnel Cercueil. Les employés, aux noms passe-partout, passent quant à eux la plupart de leur temps à tenter de « dévisser » de leur poste mettant en place pour se faire un système hautement élaboré de surveillance.

La musique et le jazz font partie intégrante de ce roman puisque la toile de fond de la première et de la dernière parties du roman est la surprise-partie. Vian fait d’ailleurs intervenir ses amis Claude Abadie, célèbre clarinettiste, Claude Léon (dit Doddy, transformé en D’Haudyt) et Claude Luter (Lhuttaire) en autres en « guest-star » à la fin du livre. Le jazz ponctue aussi le texte par petites touches notamment par la mention de titres imaginaires. Les « zazous », épris de musique, incarne la jeunesse et la liberté en opposition avec l’esprit étriqué des hauts-fonctionnaires du Consortium, représentant la génération des parents.

Vian réalise enfin une autre satire beaucoup plus subtile, celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation qui impose de grosses restrictions au peuple français. L’auteur y fait référence de manière plus ou moins explicite et bouffonne à quelques reprises. Ainsi, le Major et Antioche seront récompensés de leur bravoure pour avoir « défendu à eux seuls, pendant huit jours, un café sur la route d’Orléans. Barricadés à la cave, munis de deux fusils Gras et de cinq cartouches dont aucune ne pouvait entrer dedans, ils avaient maintenu leur position grâce à des prodiges de courage et pas un ennemis n’étaient parvenus jusqu’à eux. Ils burent pendant ces huit jours toutes les réserves du bistro et ne mangèrent pas un gramme de pain ».

Enfin, dans ce roman loufoque, Vian exploite à fond la dimension ludique du langage. Les jeux de mots sont omniprésents : « Antioche ! murmura le Major dès qu’elle eut tourné l’étalon ». Vian joue avec la phonétique mais aussi avec la polysémie et les détournements sémantiques avec de nombreuses expressions prises au pied de la lettre. Le tout n’est pas toujours très raffiné mais produit invariablement un effet admirable. Ainsi, alors que le Major se retrouve dans un ascenseur avec Zizanie : « En six étages, il avait eu le temps de faire du bon boulot. Mais il glissa dessus en sortant et failli s’écraser le nez sur les dalles du palier. »

A tous les amateurs de la langue française et des jeux de langage, je recommande ce livre !

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