A chacun son aigle

30 Août

La personne – qui me connaît très bien –  qui m’a prêté ce livre tantôt m’a dit qu’elle avait pensé à moi en le lisant… et elle n’a pas eu tord. Après, reste à savoir si nous en faisons la même interprétation !

Le Prométhée mal enchaîné, André Gide

Fin du 19ème. Prométhée est descendu du Caucase et se balade dans Paris. Il rentre dans un restaurant, entame la conversation avec le garçon qui lui présente deux autres clients : Coclès et Damoclès. Ces derniers ne se connaissent pas mais sont étroitement liés sans le savoir. Ils entament une discussion et se racontent leur histoire. Le matin même, Coclès a cru faire une bonne action en ramassant le mouchoir d’un homme dans la rue, en le lui rendant et en inscrivant pour lui le nom d’une personne sur une enveloppe. Pour toute récompense, il a reçu un mémorable soufflet. L’homme au mouchoir a pris la fuite. Damoclès, de son côté, a reçu un étrange courrier. Dans l’enveloppe – sur laquelle n’est inscrit que son nom – se trouve un billet de 500 francs. En se racontant leurs histoires, Coclès comprend que c’est grâce à lui que Damoclès a reçu le billet et que c’est un peu à cause de lui qu’il a reçu un coup.

Pendant la discussion, Prométhée reste muet. Le garçon la lui a déjà racontée et il sait que l’homme au mouchoir s’appelle Zeus, qu’il est immensément riche et qu’il voulait faire un acte gratuit. Soudain, Coclès et Damoclès lui demande de leur raconter son histoire.  Après des hésitations, il se lance et avoue posséder un aigle qui lui dévore le foie. Nullement étonnés, ses deux interlocuteurs lui affirment que chaque homme possède un aigle.

Les jours passent. Prométhée a été jeté en prison pour une raison qu’il ignore.  Il tombe alors amoureux de son oiseau. Ce dernier, sorte de vautour déplumé au départ, devient de plus en plus fort et de plus en plus beau à mesure que Prométhée dépérit. Mais Prométhée ne se lasse pas de voir l’animal embellir.  Au printemps, l’oiseau peut emporter Prométhée hors de la prison. Ce dernier décide de donner une conférence sur son aigle.

A l’issue de la conférence où Prométhée tente de convaincre son auditoire de l’importance d’avoir un aigle, Damoclès tombe gravement malade. Il succombe quelques jours plus tard à son propre aigle, c’est-à-dire à sa conscience qui le ronge, à son incapacité à savoir qui lui a donné cet argent et à qui il doit quelque chose.

Après avoir raconté l’histoire de Moelibée lors des obsèques de son ami, Prométhée – en pleine forme – invite le garçon et Coclès à manger son aigle avec lui dont il a seulement gardé les plumes.

Dans cette réécriture parodique du mythe de Prométhée, on retrouve ici un des thèmes chers à Gide, développé dans Les Caves du Vatican, à savoir l’acte gratuit. Cet acte gratuit n’est permis que pour Dieu (Zeus), les autres personnages étant prédestinés par leurs noms. Seul Prométhée semble se révolter dans son acte de dévoration finale et dans sa conscience de voir les autres se laisser manipuler. On peut avoir une lecture plus psychanalytique de ce texte. Damoclès avant de mourir crie (en parlant du billet de 500 fr, donc de son propre aigle) : « J’ai ceci , qui m’est venu de je ne sais d’où et que je dois à qui ? à qui ? à Qui ?? » L’homme cherche donc toujours au fond de lui, quelque chose qui lui permette de mettre fin à ses doutes, à ce quelque chose en lui qu’il ne comprend pas et qui lui manque. Mais ce quelque chose est inexorablement source de souffrance. Prométhée change sa vision des choses après la mort de Damoclès et se libère de toute dette en mangeant son aigle. Toutefois, le lecteur peut douter d’une réelle libération puisqu’au final, Prométhée conserve les plumes. Et sans aigle, pas de plumes… Une lecture plus qu’intéressante dont je vous livre quelques phrases qui ont particulièrement retenu mon attention : Prométhée, en prison, à son aigle :  » Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles souffrir – dis : qu’as-tu? – J’ai faim, dit l’aigle.  – Mange, dit Prométhée en découvrant son foie. L’oiseau mangea. – Tu me fais mal, dit Prométhée. Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jour-là. […] – Mon doux aigle, pourquoi suis-je enfermé? Que t’importe? Ne suis-je donc pas avec toi? Oui; peu m’importe! Au moins, es-tu content de moi bel aigle? – Oui, si tu me trouves très beau. »  Prométhée, dans son discours : « je n’aime pas l’homme; j’aime ce qui le dévore. – Or, qui dévore l’homme? – Son aigle. Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. »  Prométhée, après l’enterrement de Damoclès : « -[…] nous allons le manger …[…], dit Prométhée : vous ne m’avez donc pas regardé ? De son temps est-ce que j’osais rire ? N’étais-je pas maigre affreusement ? […] Il me mangeait depuis assez longtemps : j’ai trouvé que c’était mon tour. […] Quand je l’interrogeais, il ne répondait rien… Mais je le mange sans rancune : s’il m’eût moins fait souffrir il eût été moins gras; moins gras il eût été moins délectable. »

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