Violence poétique

14 Déc

J’ai un sérieux penchant masochiste, je le reconnais volontiers !

Le bruit et la fureur, William Faulkner

Bon, je ne me suis pas attaquée à l’oeuvre la plus simple de l’histoire littéraire américaine… J’ai découvert Faulkner en première année de fac, ce qui remonte maintenant à plus de 10 ans (hé oui, ça ne nous rajeunit pas !). Son roman Sanctuaire était au programme de littérature comparée. La première fois que je l’ai lu, je n’ai quasiment rien compris. Ce n’est qu’au bout de plusieurs relectures, cours et lectures de commentaires que le jour avait pu commencer à se faire. Vous devez vous demander pourquoi diable, après avoir tant souffert pour tenter de comprendre un livre choisir consciemment de risquer de se remettre dans une position si critique… Hé bien, parce que Faulkner, malgré l’opacité de son oeuvre est sans doute l’un des auteurs de prose les plus poétiques de ma connaissance malgré la violence de ses thèmes et que ce n’est pas pour rien qu’il a obtenu le Nobel. Et parce que, depuis plus de 10 ans, je me demandais ce qui se cachais derrière ce si merveilleux titre Le bruit et la fureur.

Je dois ma compréhension partielle de l’oeuvre à la préface fort éclairante de Maurice-Edgar Coindreau, le traducteur, qui réalise un résumé plutôt clair de cette oeuvre si complexe. Je crois que sans ce résumé initial, j’aurais sans doute abandonné au bout de quelques pages. Mais j’ai persévéré et en suis très heureuse.

Alors, pour tenter de faire simple… L’action se déroule dans le Mississippi, entre les membres d’une vieille famille jadis prospère et désormais quasi misérable. Trois générations vont se déchirer. Jasons Compson et sa femme Caroline ; leur fille Candace (ou Caddy) et leur trois fils, Quentin, Jason et Maury (qui sera appelé Benjamin ou Benjy pour ne pas souiller le nom de Maury Bascomb, son oncle); et Quentin, la fille de Candace. Il y a donc deux Jason (le père et le fils) et deux Quentin (l’oncle et la nièce). Autour d’eux, se succèdent trois générations de nègres : Dilsey et son mari Roskus, leurs enfants Versh, T.P et Frony et plus tard, Luster, le fils de Frony.

Candace va tomber enceinte d’un amant de passage et trouvera un mari qui la chassera un an plus tard. Elle abandonnera sa fille, Quentin, à sa mère qui lui refusera la permission de la voir.

Quentin voue une passion incestueuse pour sa soeur. Il se suicidera par jalousie quelques jours après le mariage de celle-ci à Harvard où il faisait ses études.

Jason, le père, mourra quelques temps plus tard après avoir sombré dans l’alcoolisme. Il laisse derrière lui sa femme ruinée et perpétuellement malade et ses deux fils, Jason et Benjy et Quentin, la petite fille que Candace a abandonnée. Benjamin est très attardé mentalement. A la suite d’une tentative de viol sur une fillette, ses parents l’ont fait castrer. Depuis, il ne s’exprime plus que par des cris et des gémissements. Jason lui est complétement sadique. Il ne cesse de persécuter les nègres qui le servent et sa nièce qui a 17 ans au moment où se déroule l’intrigue. Comme l’a fait sa mère à son âge, elle ne cesse de se donner à tous les hommes de passage dans la ville, ce qui rend fou de rage Jason.

Voilà pour le résumé. Maintenant, prenez tous ces éléments et mettez-les dans un shaker, agitez bien pour que tout se mélange et vous obtiendrez encore quelque chose de plus simple que ce qui vous est donné à lire. Effectivement, la chronologie va être complètement brouillée. Le livre est divisé en 4 parties. La première se passe le 7 avril 1928, la deuxième le 2 juin 1910, la troisième le 6 avril 1928 et la dernière le 8 avril 1928. La narration est également très complexe. Les trois premières parties sont des monologues intérieur des trois frères: d’abord Benjy, puis Quentin et Jason. Seule la dernière partie est un récit direct, bien plus simple d’accès que les deux premières surtout. Effectivement, les monologues intérieurs nous permettent de suivre les flux de pensées des personnages qui s’entrechoquent et se mélangent. L’écriture est très fragmentaire Ainsi, une même phrase dépourvue de ponctuation peut commencer à évoquer une époque pour dévier sur une autre provoquant une sérieuse confusion pour le lecteur. Mais des thèmes réapparaissent, et l’ on voit peu à peu se dessiner un portrait de chaque personnage.

J’arrête ici mais il y aurait encore tant à dire tellement cette oeuvre est riche. Malgré la difficulté d’accès, j’ai vraiment aimé ce livre, se faire violence a parfois du bon, et je retranscrit un passage que j’ai particulièrement apprécié et qui vous donnera une idée de la beauté mais aussi de la complexité du style. Il s’agit de deux extraits du monologue de Quentin, quelques minutes avant son suicide.

« je dus m’arrêter et fermer la grille elle continua dans la lumière grise l’odeur de pluie et il ne pleuvait toujours pas et le chèvrefeuille commençait à monter de la haie du jardin commençait elle pénétra dans l’ombre je pouvais entendre ses pas

Caddy

je m’arrêtai aux marches je ne pouvais plus entendre ses pas

Caddy

j’entendis ses pas puis ma main toucha la sienne ni chaude ni froide simplement calme sa robe un peu humide encore

l’aimes-tu maintenant

respiration lente comme une respiration lointaine

Caddy l’aimes-tu maintenant

je ne sais pas »

« J’étais en train de me peigner quand j’entendis sonner la demie. Mais j’avais encore jusqu’à moins le quart sauf si par hasard ne voyant sur les ténèbres en fuite que son visage à lui pas de plume brisée à moins qu’il n’y en ait eu deux mais pas deux comme ça allant à Boston le même soir puis mon visage et son visage à lui un instant dans le bruit de casse quand surgies de l’obscurité deux fenêtres éclairées se heurtent dans leur fuite rigide disparu son visage et le mien plus que moi qui vois ai vu ai-je vu pas adieu la verrière où plus personne ne mange la route vide dans les ténèbres dans le silence le pont arqué dans le silence obscurité sommeil l’eau paisible et vive pas adieu »

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2 Réponses to “Violence poétique”

  1. carolivre décembre 14, 2013 à 6:25 #

    Je souhaite le lire mais la complexité me rebute un peu. J’oserai peut être un jour! Je crois qu’une adaptation est sortie récemment au cinéma.

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    • naurile décembre 15, 2013 à 7:56 #

      Oui, je crois que j’ai vu ça en cherchant l’image. Il faudrait que je me le procure pour voir ce que ça peut donner. C’est clair qu’il faut s’accrocher, surtout pour les 2 premières parties, après, ça redevient plus facile à lire.

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