En fuite

22 Fév

J’ai découvert cet auteur grâce à la deuxième édition du festival Tandem de Nevers au début du mois.

Les évaporés – Un roman japonais, Thomas B. Reverdy

Une nuit, sans aucune explication, Kaze s’enfuit du domicile conjugal.

Yukiko se trouve aux Etats-Unis où elle a fui aussi en quelques sortes pour mener sa vie lorsque sa mère lui apprend la disparition de son père. Bien décidée à le retrouver, elle convainc son ancien amant, le détective privé et poète Richard B., de la suivre au Japon pour mener l’enquête. Ce dernier, toujours épris, accepte de l’accompagner malgré sa hantise des voyages. La mère de la jeune femme craint que son mari, travaillant dans la finance, ne se soit fait enlever par des yakusas.

Dans le même temps, le jeune Akainu, qui a fui son village dévasté par le tsunami croise la route de Kaze, qui a monté une agence de déménageur de nuit, spécialisée dans l’évaporation dans le nord de l’île.

Ce roman, écrit au Japon un an après le Tsunami et le désastre de Fukushima par Thomas B. Reverdy, nous plonge avec une grande dans la complexité de la société japonaise. Ces johatsu, ces évaporés, se comptent par milliers. Sans dire un mot, des hommes surtout disparaissent de leur vie quotidienne sans laisser la moindre trace. Personne ne les recherche car en général il n’y a pas de crime et la famille se sent trop déshonorée pour tenter quoi que ce soit. Le personnage de Richard B. n’est autre que l’écrivain américain Richard Brautigan, auteur de polars absurdes et poète que j’avais chroniqué ici. Reverdy le met en scène dans son propre rôle, le citant directement ou faisant allusion à ses oeuvres, et crée ainsi un décalage poético-burlesque dans un roman où quête existentielle et intrigues policière et amoureuse sont étroitement liées par une langue splendidement poétique. J’ai adoré ce mélange de style qui fait passé du rire aux larmes d’un chapitre à l’autre. Je vous livre ici deux petits exemples. Un vrai coup de coeur !

« Richard B. avait vraiment du mal avec le Japon. C’est la langue. C’est de ne pas comprendre ce que les gens disent […] C’est humilant. Au Japon, on est soudain analphabète. […] La fadeur elle-même n’offrait pas de répit. Alors qu’il avait fini par s’habituer à l’absence totale de goût du tofu, il avait découvert qu’il y en avait peut-être cinquante espèces différentes, qu’on pouvait en faire des repas entiers sous toutes ses formes, froid, chaud, grillé, bouilli, en soupe, en sauce, en dessert, jusqu’à l’étouffement. C’était l’enfer. »

Le jeune Akainu, juste après que Kaze lui demande s’il n’a jamais tenté de rechercher ses parents après le tsunami :  » Le garçon le regarde stupéfait. Ses yeux se sont emplis de larmes en une seconde, comme si elles attendaient derrière ses paupières, depuis dix mois, la moindre fissure, l’occasion de s’enfuir. Ses larmes sont comme des prisonniers qui se parlent de se faire la belle tous les soirs lorsque la nuit tombe, qui rêvent, qui s’échauffent, qui sont prêts à mettre le pénitencier à feu et à sang dès qu’il se passera quelque chose, n’importe quoi, dès que les surveillants baisseront la garde, ne serait-ce qu’une seconde. Quand elles s’échapperont, plus rien ne pourra les retenir. Il lui semble qu’elles couleront alors telle une source, jusqu’à sa mort. Ca lui fait peur, parce qu’il n’a pas envie de pleurer jusqu’à sa mort à lui, qui peut être dans très longtemps. D’ailleurs, personne n’aime voir pleurer les enfants. Alors il écrase ses poings sur ses yeux pour être bien sûr que ça tienne, une bonne digue bien construite, une qui n’aurait pas laissé passer le tsunami et emporter sa vie, et il fait en détournant la tête un nouveau geste de la main vers le monde vague et sale qui s’étend entre deux océans ».

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