La machine à effacer les souvenirs

15 Mar

Un petit Vian, ça faisait longtemps !

L’Herbe rouge, Boris Vian

Wolf, un jeune ingénieur, a mis au point une bien étrange machine, une sorte de cage, dont il espère beaucoup même s’il ne sait pas vraiment encore à quoi elle va bien pouvoir lui servir. Pendant le processus de fabrication, il a été aidé par son mécanicien, Saphir Lazuli. Les deux hommes sont en couple : Wolf est marié à Lil et Lazuli aime Folavril. L’action se déroule dans l’atmosphère particulière d’un carré étrange où l’herbe est rouge, un peu à l’écart d’une ville qui ne sera pas nommée.

Lors de la première utilisation de sa machine, Wolf est plutôt inquiet à l’idée de ce qu’il pourrait découvrir. Au début, sa construction relevait du passe-temps avec son ami Lazuli. Mais son emploi va se révéler d’ordre métaphysique. Très vite, on songe à la machine à voyager dans le temps de Wells. Sauf que Wolf ne va pas traverser les époques mais effectuer des voyages intérieurs. Et voilà que l’on découvre le véritable rôle cathartique de la machine. Wolf se retrouve dans un lieu imaginaire mais très inspiré de sa vie. A chaque fois qu’il se rendra là-bas, il rencontrera un nouveau personnage qui correspondra à une période de sa vie (famille et enfance, études, religion, amour et sexualité, carrière) en suivant à peu près la chronologie. En se remémorant et en formulant ses souvenirs, Wolf pourra leur dire adieu dans le monde réel et donc effacer tous les traumatismes. Pendant ce temps, Lazuli aimerait profiter des moments passés avec la charmante Folavril mais il en est empêché par un homme qui vient le regarder – qu’il est le seul à voir – dès qu’il sert sa belle dans ses bras.

Voilà pour le résumé si toutefois l’on peut résumer un roman de Vian ! Ce texte est d’une incroyable densité. Forcément, le personnage de Wolf renvoie directement à Vian lui-même qui semble se livrer dans cette machine. L’Herbe rouge peut en cela quasiment se lire comme un roman autobiographique à la croisée entre la science-fiction et la psychologie. Pas vraiment d’humour ici. L’auto-analyse ne lui en laisse pas la place. Cette introspection laisse d’ailleurs entrevoir la personnalité très sombre et triste de Vian qui, dans la vie, dissimulait son mal-être sous son aspect de bout-en-train. Les réflexions philosophiques de Wolf sur la vie et la mort sont la preuve d’un grand pessimisme de l’auteur: « Quoi de plus seul qu’un mort… murmura-t-il. Mais quoi de plus tolérant ? Quoi de plus stable ? […] et quoi de plus aimable ? […] Un mort, continuait Wolf, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on est mort. […] et quand on se gêne soi-même, on a le motif et l’excuse – et si on se débarrasse alors de ce qui vous gêne… de soi-même… on touche à la perfection. Un cercle qui se ferme. »

Avec le thème de la psychanalyse et de ses dérives, l’auteur laisse percevoir les prémices de L’Arrache-coeur (ici). On retrouve également de nombreux éléments qui renvoient à L’Ecume des jours notamment, la disparition de la chambre de Lazuli à sa mort qui rappelle le rétrécissement de celle de Chloé.

Au niveau du style, on retrouve bien évidemment le « langage-univers » de Vian avec l’invention de nombreux mots : Wolf et le Sénateur Dupont (son chien) s’adonne à une belle partie de « plouk » qui rappelle le golf pendant que Lil consulte une « reniflante » pour connaitre son avenir. La poésie est très présente également, et, comme d’habitude avec Vian, le lecteur est projeté dans un monde parallèle – où les objets et la nature prennent vie – duquel il a bien du mal à se défaire. Une véritable pépite qui me donne une fois de plus l’impression que Vian a écrit tout ce que je ne pourrai jamais écrire !

Aller, pour terminer, et vous donner envie de découvrir la suite, les deux premiers paragraphes :

« Le vent, tiède et endormi, poussait une brassée de feuilles contre la fenêtre. Wolf, fasciné, guettait le petit coin de jour démasqué périodiquement par le retour en arrière de la branche. Sans motif, il se secoué soudain, appuya les mains sur le bord de son bureau et se leva. Au passage, il fit grincer la lame grinçante du parquet et ferma la porte silencieusement pour compenser. Il descendit l’escalier, se retrouva dehors et ses pieds prirent contact avec l’allée de briques, bordée d’orties bifides, qui menait au Carré, à travers l’herbe rouge du pays.

La machine, à cent pas, charcutait le ciel de sa structure d’acier gris, le cernait de triangles inhumains. La combinaison de Saphir Lazuli, le mécanicien, s’agitait comme un gros hanneton cachou près du moteur. Saphir était dans la combinaison. De loin, Wolf le héla et le hanneton se redressa et s’ébroua. »

 

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