Archive | mai, 2014

Dans les contrées glaciales de la non-faim…

31 Mai

J’ai eu la chance de rencontrer cette jeune auteure à l’occasion d’une table-ronde sur les troubles alimentaires il y a quinze jours et suis heureuse de vous faire partager cette belle rencontre par le biais de la chronique qui suit.

Novembre est bleu, Professeur – Confessions d’une anorexique, Adeline Lizuré

Chloé est une élève brillante. Alors que les jeunes de son âge sont préoccupés par leurs études ou leurs amours, la jeune fille n’a que faire de ces futilités bassement terrestres. A la recherche d’un idéal, Chloé se détache peu à peu de la réalité matérielle. Mais comment devenir un pur esprit lorsque le corps vient nous rappeler à l’ordre trois fois par jour ? Bientôt, Chloé va cesser de s’alimenter ou presque, boudant la cantine pour 15 grammes de pain, méprisant ses congénères qui ne comprennent pas sa « physionomie » et s’empiffrent de viennoiseries, craignant les dîners en tête-à-tête avec sa mère, avec celle qui, après ces années d’absence, vient lui imposer le poids terrifiant d’une assiette carrée remplie sur la table de la cuisine…

Chloé confie, à celui qu’elle nomme « Professeur », les tourments de sa plongée dans l’anorexie, les simulacres de repas terminant irrémédiablement à la poubelle, le vide profond que viennent combler les interminables calculs de calories et la quête d’un absolu impossible à atteindre. Mais surtout, Chloé raconte le froid, le froid glacial de l’anorexie, véritable poignard, qui transperce le malade même au plus profond de l’été. Ce froid qui ne laisse aucun répit , qui fait de la maladie un perpétuel hiver sans soleil et couvre ce qui reste de corps d’un fin halo bleuté.

En « voulant ne pas vouloir manger », Chloé en deviendrait presque transparente, paradoxe pour elle qui souhaite pourtant inconsciemment attirer l’attention de son entourage. Pas assez transparente peut-être aux yeux de la médecine, pour qui un imc semble revêtir davantage de sens qu’une alimentation quasi inexistante.

Chloé ne sera donc pas hospitalisée. Après quatre années de mensonges et de restrictions, elle acceptera enfin l’aide qu’on lui propose et de se remettre à manger. Conservant toutefois une certaine lucidité sur son état : « Je sais à présent que je n’en mourrai pas; je sais aussi que rien de cela n’est passé ».

J’ai véritablement « dévoré » ce magnifique roman autobiographique d’Adeline Lizuré, qui témoigne, dans un style aussi érudit que pudique, parfaitement de cette chute dans un vide sans fond qu’est l’anorexie, de cette non-faim qui est, paradoxalement, bien davantage un mode de survie, une mue presque indispensable, pour la personne qui en est atteinte, vers sa propre existence, qu’un simple problème de nourriture. Le style aérien, métaphorique reflète sublimement la quête d’absolu de Chloé et fait de ce livre bien plus qu’un témoignage, une oeuvre littéraire poignante. A découvrir !

Sur le même thème :

Quand je me suis arrêtée de manger, Léa Mauclère

L’Ame en éveil, le corps en sursis, Sabrina Palumbo

 

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Délire lutinologique !

30 Mai

Aussitôt arrivé, aussitôt dévoré ! Pas besoin de me forcer la main, pour me faire lire Les Lutins Urbains ! Je remercie leur auteur de me les avoir faits découvrir !

Les Lutins Urbains – Tome 1 : L’Attaque du Pizz’Raptor, Renaud Marhic

Gustave Flicman et son coéquipier Pticop, deux jeunes policiers, sont sur les crocs : depuis trois mois, un mystérieux voleur de pizza sévit dans la Grosse Cité sans que rien ne semble pouvoir l’arrêter. Lorsque Flicman se trouve enfin nez-à-nez avec le coupable, il n’en croit pas ses yeux. Non, ce n’est pas un p’tit vieux, mais bel et bien un lutin !

Après avoir reçu une enclume sur son véhicule, Gustave est bien sonné. Le coupable présumé, ne tarde pas à être arrêté. Le pauvre « Papy Caddie », SDF de son état, a beau protester, derrière les barreaux, illico-presto, il est mené !

Mais pour Gustave, l’affaire ne s’arrête pas là, et il est bien décidé à mettre la main sur le véritable Pizz’Raptor et à libérer l’innocent. Son enquête va dès lors le conduire jusqu’à la très étrange Université d’Onirie, un lieu sauvegardé, protégé par le mystérieux Professeur B…, docteur en Lutinologie… Autant dire que l’affaire est loin d’être bouclée !

Vous l’aurez compris sans aucun souci, j’ai véritablement adoré, cette enquête trépidante et délirante. Du début à la fin, j’ai rigolé et nul lutin ne m’y a forcée ! Vraiment, le style de l’auteur est formidable. La plupart du texte rime mais ce n’est pas de la frime. J’ai trouvé excellente l’idée du commissariat et de toutes les autres institutions sponsorisées (ça donnera à réfléchir aux jeunes lecteurs sur la place de la publicité dans la société). J’ai particulièrement apprécié toutes les interventions (et digressions) du narrateur/auteur avec ses notes/conseils en pieds de pages. Grâce aux Lutins Urbains, on lit, on se divertit et on réfléchit, bref, jamais on ne s’ennuie !

En résumé, une lecture fort rafraîchissante qui ravira petits et grands (si ces derniers n’ont pas perdu leur âme d’enfant !) Je le fais commander dès lundi au CDI, je pense que les futurs 6ème seront ravis !

Maison hantée…

29 Mai

Je remercie Southeast Jones des Artistes Fous Associés pour m’avoir fait découvrir le roman dont je vais vous parler aujourd’hui ainsi que les éditions La Madolière. J’ai d’autres ouvrages dans ma liseuse issus des ces éditions. Je n’aurai pas le temps de les lire tout de suite malheureusement mais je tenterai de le faire en août.

Les Résidents, Amelith Deslandes

Un baron excentrique, Von Würssels, collectionneur d’antiquités hors de prix, fait appel à la jeune Naëlle afin de lui confier une mission de la plus haute importance. Cette dernière vient au rendez-vous accompagnée de sa jeune soeur, Auna, une fillette surdouée, qui s’empare d’un objet sans que personne ne s’en aperçoive…

La mission de Naëlle est la suivante : trouver l’emplacement et se rendre dans la mystérieuse Maison Gigogne, perdue dans un village rayé de la carte après la guerre, afin de récupérer l’objet du désir de Von Würssels. Pour découvrir l’emplacement de la Maison, elle devra d’abord rencontrer le terrifiant Hannevek, un psychopathe enfermé dans une cellule du service psychiatrique de l’hôpital après avoir assassiné sa femme et ses deux filles dans des conditions atroces…

Pendant ce temps, un mécanisme semble s’être enclenché, sorte de compte à rebours dont on ne sait quelle sera l’issue…

En parallèle, Missy enquête sur une série de meurtres barbares : de nombreuses femmes ont été retrouvées affreusement mutilées sans que le tueur n’ait laissé aucun indice…

J’avoue avoir été sérieusement décontenancée par ce court roman labyrinthique à la trame narrative particulièrement complexe. Les intrigues se nouent, s’entrelacent, s’emboîtent les unes dans les autres à la manière de cette épouvantable Maison Gigogne dans laquelle s’enfoncera Naëlle dans les dernières pages du roman. Des créatures terrifiantes surgissent de toutes parts sans que l’on ne comprennent vraiment d’où elles viennent si ce n’est peut-être d’un autre espace-temps que le nôtre. J’ai ressenti un réel malaise à la lecture de quelques chapitres dans lesquels des personnages – dont je ne suis pas véritablement parvenue à découvrir l’identité – discourent sur des problèmes ésotériques et jouent aux cadavres exquis (le résultat de ce jeu aura une répercussion sur la trame narrative centrale) en tenant en laisse des humains nus… Amelith Deslandes convie donc ses lecteurs dans son univers, un monde sombre peuplé de créatures étranges, à l’atmosphère très lovecraftienne, et, à la manière de sa Maison Gigogne, ne les en laisse pas ressortir, en tout cas pas de manière indemne… A découvrir !

Le Combat d’une vie

24 Mai

Samedi dernier, je rencontrais pour la première fois l’auteure de ce livre après avoir rédigé un article à distance avec elle le mois dernier (à découvrir ici). Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous faire découvrir son message que je partage dans une large mesure.

L’âme en éveil, le corps en sursis, Sabrina Palumbo

Sabrina a 17 ans lorsqu’elle sombre dans l’anorexie à la suite d’un simple régime destiné à améliorer ses performances sportives. Pourtant, la jeune fille avait tout pour réussir : brillante à l’école, sportive de haut niveau, famille aimante… rien ne laissait présager qu’elle pourrait se laisser engloutir par ce fléau dévastateur qu’est l’anorexie.

Alors que Sabrina maigrit à vue d’oeil et que ses performances sportives diminuent, personne dans son entourage ne semble prendre conscience de ses troubles et de sa souffrance. Il faut dire que la jeune fille, déjà engluée dans la maladie, se montre aussi euphorique que manipulatrice et reste bien loin encore de se sentir malade.

Evidemment, une fois la maladie diagnostiquée, les repas en famille deviennent rapidement source de conflit et les rapports familiaux se dégradent d’autant plus rapidement qu’après une période d’anorexie restrictive, la malade plonge dans l’anorexie-boulimie et passe son temps à vider les placards remplis par sa mère.

Bien entendu, le corps ne peut survivre très longtemps à ce rythme : crises, vomissements, restriction totale, activités sportives intenses. Bientôt, Sabrina devient trop faible physiquement pour affronter le quotidien. L’hospitalisation devient nécessaire, vitale…

Je ne vais pas réécrire le livre et préfère vous laisser le soin de découvrir le long processus de guérison de l’auteure. Ce que j’ai apprécié d’abord, c’est qu’au-delà du simple témoignage, Sabrina apporte une véritable réflexion sur la maladie à tel point que ce livre pourrait, d’un certain point de vue, tout aussi bien être considéré comme un essai médical. L’auteure explique dans un langage clair tous les mécanismes de l’anorexie-boulimie d’autant plus précisément qu’elle les a vécus de l’intérieur.

Ensuite, l’ouvrage offre également une réflexion intéressante sur la prise en charge médicale de cette maladie trop peu connue dans le milieu hospitalier. On ne peut être qu’effrayés de découvrir qu’au 21 ème siècle, en France, on en soit encore à enfermer les anorexiques et à les sangler dans une cellule avec une sonde naso-gastrique pour seule compagnie ! Des méthodes que je trouve vraiment inhumaines, dignes d’un autre temps (celui de Charcot !). Bien sûr, il est nécessaire de sauver le corps décharné des patientes qui arrivent à l’hôpital dans un état de dénutrition tel qu’il en va de leur vie et de les réalimenter dans un premier temps. Mais une fois le danger vital écarté, il est nécessaire de traiter le fond du problème, à savoir l’esprit, et non pas se contenter de regonfler le corps à coup de kilos qui ne seront pas acceptés par le patient et très vite perdus dans la sortie de l’hôpital. J’évoque d’ailleurs aussi ce problème dans mon livre. Il faut donc repenser la prise en charge en envisager de soigner non seulement le corps mais aussi et surtout l’esprit. Ne pas soigner seulement le symptôme mais la cause. Ne pas se contenter de la partie émergées de l’iceberg.

Sabrina livre donc un témoignage poignant, tout en s’interrogeant sur les processus qui l’ont amenée à se détruire. Elle livre ses réflexions par petites touches, à la façon d’un peintre impressionniste. Désormais, elle souhaite mettre à profit son expérience, transformer en positif cette sombre période de sa vie et sa colère. Pour ce faire, elle a fondé en mars dernier l’association Sabrinatca92 pour aider les patients et leurs proches mais aussi effectuer un travail de prévention et créer un réseau de soignants afin de prendre en charge globalement les patients. Je lui souhaite bien sûr toute la réussite qu’elle mérite dans son combat et espère que ses « Anges » veilleront encore sur elle très longtemps !

 

Au secours des mots !

19 Mai

Ah ! La fin de l’année scolaire est une période bénie pour les professeurs de lettres qui voient leur casier se remplir de livres !

« Suivez-moi-jeune-homme… », Yaël Hassan

Thomas est un jeune collégien qui s’est retrouvé en fauteuil roulant après un accident de scooter. Plutôt que de se morfondre et pleurer sur son sort, il préfère accepter sa condition et vivre sa vie comme n’importe quel ado. N’empêche, lorsque sa meilleure amie Mia s’ébaudit à la montagne lui raconte ses exploits sur les pistes de ski et qu’il croit comprendre qu’un garçon lui tourne autour, une petite boule vient se loger dans son ventre… d’autant que de son côté, les vacances ne s’annoncent pas follichones : un vieux fou dont il ne comprend qu’un mot sur deux tant son langage est châtié vient d’emménager dans son immeuble et lui a demandé de venir l’aider à déballer ses cartons, super comme programme !

Oui mais voilà, cette rencontre va lui changer la vie. Thomas va bien vite se rendre compte que Monsieur Pavot n’est pas l’excentrique qu’il croyait mais un grand passionné… des mots ! Président de la SPDM (Société protectrice des mots), il a pour ambition, avec son équipe, de sauver les mots en voie de disparition. Sa méthode : adopter un mot qui n’est presque plus utilisé et s’engager à le remettre en circulation en l’employant le plus souvent possible. Si le projet semble totalement loufoque aux yeux de notre ado au début, il va peu à peu se rendre compte du pouvoir des mots, notamment par le biais du slam que pratique un de ses camarades de classe, membre de l’association.

L’idée de ce court roman multi-primé est venue à Yaël Nassan après la sortie du livre de Bernard Pivot, 100 mots à sauver. A l’époque, nous explique l’auteur, certains écrivains, par le biais du magazine Lire, avaient accepté d’adopter un de ces mots. Nassan avait trouvé l’idée très bonne mais s’était interrogé : pourquoi n’en adopter qu’un seul ? Il décide alors d’écrire un texte dans lequel il les réemploiera tous. Le présentateur d’Apostrophe et de Bouillon de culture servira de modèle et se transformera en M. Bertrand Pavot, délicieux et facétieux grand-père, adorateur et défenseur de la langue française.

Voici donc un roman intelligent et agréable à lire que nous offre Yaël Nassan et qui s’adresse aux enfants à partir de 10 ans. L’histoire est certes bien gentillette, mais elle a le mérite d’inclure des mots inusités ou presque de façon opportune. Le jeune public ne s’ennuiera pas et parviendra sans peine à suivre l’histoire car tout le vocabulaire est employé en contexte et expliqué en bas des pages et dans le glossaire. Il permettra également, non seulement de découvrir (ou re-découvrir) de magnifiques mots, d’amener à faire réfléchir les enfants sur ce qu’est une langue et sur son évolution comme le souligne la citation de Littré employée à la fin du livre : « Le passé de la langue conduit immédiatement l’esprit vers son avenir. C’est cette combinaison entre la permanence et la variation qui constitue l’histoire de la langue. » A découvrir !

Passions ardentes

16 Mai

Je dispose hélas de très peu de moments pour lire ces jours-ci ce qui explique l’incroyable temps que j’ai mis à terminer l’oeuvre que je vais vous présenter aujourd’hui mais qui est pourtant magistrale !

Brûlant Secret, Stefan Zweig

Quatre nouvelles composent ce recueil et renvoient toutes à la façon dont le désir peut naître au fond de chaque être et bouleverser un destin. Ce désir, bien évidemment, demeure longtemps secret au coeur du protagoniste déjà qui n’ose se l’avouer à lui-même mais surtout à la société qui l’entoure.

C’est certainement, à mon humble avis, la première nouvelle éponyme du recueil la plus aboutie de toutes. Un baron s’apprête à passer des vacances au milieu des montagnes, dans un hôtel perdu, éloigné de toute la société qu’il a l’habitude de côtoyer. A peine arrivé à destination qu’il se demande ce qu’il fait là et s’ennuie déjà à mourir. Il cherche, en vain, de quoi se divertir en observant les autres clients de l’hôtel lorsqu’il aperçoit une femme accompagnée de son enfant. Celle-ci retient bien vite son attention et voilà qu’il se met dans l’idée de la séduire. Pour se faire, il va se rapprocher de l’enfant et s’en servir d’appât pour amener la mère dans ses lacs. Mais voilà que chez le jeune garçon de douze ans, fier de cette nouvelle amitié avec un homme mûr, va bientôt se révéler un jalousie sans bornes contre ce dernier. En effet, si l’enfant ne comprend pas clairement les enjeux de l’intrigue en train de se nouer sous ses yeux, il n’en demeure pas dupe, sait que le baron et sa mère partagent un secret et souffre de cette relation entre adultes dont il est exclu mais qu’il compte bien percer à jour :  » La vie devenait pour lui incompréhensible, maintenant qu’il voyait que les paroles derrière lesquelles il avait supposé qu’était la réalité n’avait pas plus de valeur que des bulles de savon qui éclatent au moindre souffle. mais quel terrible secret ce devait être pour amener des adultes à la tromper, lui, un enfant, et à s’enfuir comme des criminels ? […] Il sentait obscurément que l’enfance était enfermée derrière ce secret et qu’une fois qu’on l’avait pénétré on devenait enfin une grande personne, un homme. Oh ! connaître ce secret ! Mais il était incapable de penser clairement. La rage qu’il éprouvait en voyant qu’ils lui avaient échappé le consumait et troublait son esprit. »

Le deuxième texte, Conte crépusculaire, raconte les émois d’un jeune homme à qui une demoiselle s’offre chaque nuit sans lui révéler son identité. Alors qu’il tente de découvrir de qui il s’agit, il se méprend et souffrira bien longtemps de cette erreur de jugement. La troisième nouvelle, La nuit fantastique, relate l’histoire d’un jeune baron qui, alors qu’il n’éprouve plus aucun goût pour la vie, se retrouve en possession d’une grosse somme d’argent illégalement. Une rencontre nocturne avec des voyous et une prostituée va littéralement changer le cours de son existence et le ramener à la vie. Enfin, Zweig nous conte avec brio une histoire de rivalité entre deux soeurs jumelles à la beauté inégalable. L’une mène une vie de débauche, l’autre consacre sa vie à Dieu et aux plus démunis. Chacune déborde d’orgueil et souhaite rattacher l’autre à sa cause. Laquelle y parviendra ? Je vous laisse le soin de le découvrir…

Un fois de plus, l’auteur autrichien nous prouve qu’il est le maître incontestable de la peinture des sentiments humains. Chaque émotion est analysée avec une extrême minutie, permettant au lecteur de suivre pas à pas l’évolution psychologique des personnages. La précision dont fait preuve Zweig pour décrire les sentiments des protagonistes est telle qu’on croirait qu’il a lui-même fait l’épreuve de toutes les situations. Alors certes, certains trouveront peut-être que les textes ont vieilli et débordent de romantisme suranné, mais à ceux-là, je demande : citez-moi un auteur capable de transcrire aussi bien la jalousie, le désir ou l’amour que Zweig parce que je n’en connais pas !

Présence envahissante

8 Mai

Un grand merci à celui qui m’a conseillé et prêté ce livre !

Les Catilinaires, Amélie Nothomb

Emile et Juliette , un couple de sexagénaires fraîchement retraité, viennent d’acquérir la maison de leur rêve, en pleine campagne, loin de la vie citadine qu’ils ont connue tant d’années. Leur plus grand souhait se trouve enfin réalisé : vivre seuls, au milieu de la nature, pour couler des jours heureux.

Malheureusement, ce bonheur sera de courte durée. Une semaine après leur installation, quelqu’un vient frapper à leur porte. Etonné par cette visite imprévue, Emile s’empresse d’aller ouvrir. Il découvre alors un homme énorme, un peu plus âgé que lui qui se présente comme étant M. Bernardin, son voisin. Notre charmant couple, au courant qu’un médecin résidait non loin, accueille leur voisin comme il se doit, lui offrant leur meilleur fauteuil et une tasse de café. Emile engage aussitôt la conversation. Mais il se rend rapidement compte que c’est peine perdue : Palamède Bernardin n’a absolument rien à dire et ne semble posséder que deux mots à son vocabulaire : « oui » et « non ». Lorsqu’il daigne enfin partir deux heures plus tard, Emile est parfaitement épuisé d’avoir tenté d’entretenir la conversation en vain et fortement contrarié d’avoir été envahi par ce rustre pendant un aussi long moment. Sa femme, elle, préfère en rire et ils finissent par se moquer de ce pauvre Bernardin…

Mais ce qu’Emile et Juliette ne savaient pas encore, c’est que le voisin n’allait pas se contenter de cette unique visite… Tous les jours, l’énorme bonhomme va venir frapper à la porte de nos pauvres retraités à 16 heures tapantes et s’incruster chez eux pendant deux interminables heures, sans déclencher un mot ou presque. Le caractère inéluctable et absurde de ce rendez-vous quotidien imposé va bientôt provoquer angoisses et sueurs froides à nos amis… eux qui étaient venus chercher la solitude se retrouvent envahit chaque jour par leur imposant voisin. Pire, celui-ci semble éprouver un parfait dégoût à cette visite… Que veut-il ? Comment s’en débarrasser ? Ces deux questions vont revenir comme un leitmotiv dans les discussions d’Emile et Juliette.

Je n’ai qu’un mot à dire : génial ! Je ne sais pas comment j’ai pu passer à côté d’Amélie Nothomb pendant de si longues années ! Les quelques romans que j’ai lus ces derniers temps m’avaient plu mais celui-ci les surpasse tous. L’humour grinçant inonde cette comédie plus que sombre. On s’attache d’emblée à notre charmant couple et on partage ses réflexions : que faire pour combattre un emmerdeur pareil ? On aboutit vite à la réponse la plus radicale : le tuer ! Mais avez-vous déjà imaginé un professeur de latin retraité abattre son voisin de sang-froid ? Impossible ! Il lui faudra sans doute trouver une autre réponse… à moins que… Je vous laisse le découvrir ! Ce roman offre un condensé du style à la fois drôle et mordant, plein d’ironie, de la romancière belge. Le climax est atteint selon moi avec la description de la femme de Bernardin, un pur délice – si je puis m’exprimer ainsi… – « Quand madame Bernardin était entrée, nous avions cessé de respirer. Elle effrayait autant que la créature fellinienne. Non qu’elle lui ressemblât, loin de là, mais à son exemple, elle était à la limite de l’humain. Le voisin avait franchi notre seuil puis tendu la main au-dehors : il avait tiré vers l’intérieur quelque chose de d’énorme et de lent. Il s’agissait d’une masse de chair qui portait une robe, ou plutôt que l’on avait enrobé d’un tissu. Il fallait se rendre à l’évidence : comme il n’y avait rien d’autre avec le docteur, il fallait en conclure que cette protubérance s’appelait Bernadette Bernardin. Au fond, non : le mot protubérance ne convenait pas. Sa graisse était trop lisse et blanche pour provoquer ce genre d’efflorescence. Un kyste, cette chose était un kyste ». Amélie Nothomb n’épargne pas ses personnages ni ses lecteurs. Moi si. Je vous laisserai vous délecter du récit du repas sans moi ! La nourriture joue encore un rôle très important dans ce roman de Nothomb, tout comme la question de l’apparence physique, déjà brillamment traité dans Attentat. Pour conclure, vous l’aurez compris, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de cet exquis roman !

Quand on n’a que l’amour…

5 Mai

Je connaissais cet auteur de nom – sans doute croisé pendant une de mes nombreuses années de cours d’espagnol dans mon cursus scolaire et universitaire – mais je n’avais jamais eu l’occasion de le lire. Vive la médiathèque qui me permet de tester des livres vers lesquels je ne me tournerais peut-être pas en librairies…

En l’absence de Blanca, Antonio Muñioz Molina

Mario est fonctionnaire à Jaén, une petite bourgade de province très tranquille du sud de l’Espagne. Il mène une vie en apparence paisible, partagé entre son travail qu’il quitte à quinze heures précises chaque jour de la semaine et sa femme, Blanca, qu’il rejoint dix minutes plus tard dans leur petit appartement.

En apparence donc, parce que la vie aux côtés de Blanca n’a rien de tranquille pour Mario, constamment inquiet de voir s’évaporer cette femme insaisissable au passé chaotique…

Blanca d’ailleurs semble l’exact contraire de Mario. Alors que lui est un homme simple, qui se contente de son quotidien insipide, qui ne souhaite que de rester enfermé avec l’objet de son amour, Blanca, elle, rêve d’une vie grandiose, de côtoyer les artistes, de s’étourdir d’expositions et de  concerts à la capitale. Avant Mario, c’était son quotidien : muse d’un peintre maudit, la jeune femme dilapidait sa vie en soirées mondaines saupoudrées de coke pour oublier qu’elle gâchait sa vie aux côtés d’un artiste minable dans un taudis… Marion la sauve de tout ça. Mais est-elle capable de l’aimer en retour ? Rien n’est moins sûr…

C’est le style de Molina qui fait toute la richesse de court roman aux accents flaubertiens. Ce pauvre Mario regarde filer sa vie et s’échapper son amour sans réagir. Il se sait menacé, il sent rôder une ombre qui veut lui voler sa femme, il a conscience que Blanca, que cette femme qui le fascine tant, ne peut supporter cette vie insipide, engoncée dans ce conformisme provincial. Mario savait qu’il devait la reconquérir chaque jour, ne pas considérer comme acquis cet amour né six ans auparavant… rien n’y fera. La jeune femme s’échappera sans laisser de traces et sans que Mario n’en comprenne vraiment la raison. Et c’est en cela que réside la force de l’auteur. Donner toutes les clés au lecteur sans qu’il n’y paraisse, faire monter ce sentiment que l’histoire d’amour de Mario est vouée à la catastrophe dès le départ malgré tous ses efforts, insister sur la cruauté et la perversion de cette femme qui brille par son absence et qui semble manipuler notre pauvre homme de bout en bout sans qu’il ne se rende compte de rien… Bref, vous l’aurez compris… une excellente lecture !

Vie en transparence

4 Mai

Je lis rarement des autobiographies. Le résumé de celle-ci, un extrait du texte en fait, m’a vraiment donné envie de découvrir la vie de cet auteur au nom connu mais dont je n’ai jamais rien lu.

Un Pedigree, Patrick Modiano

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une autobiographie totale. L’auteur ne revient pas sur sa vie en intégralité mais juste sur son enfance et son adolescence, jusqu’à sa majorité à l’âge de 21 ans, âge auquel il entamera l’écriture de son premier roman.

Au début du texte, l’auteur tente de reconstituer la vie de ses parents avant sa naissance, ce qui donne lieu à une énumération de noms et de lieux un peu longuette dans le premier chapitre, d’autant qu’il n’est pas aidé dans sa reconstitution en raison de la période très trouble de l’Occupation.

Il en vient ensuite à lui et à son enfance. Sa vie à Biarritz avec son frère jusqu’à l’âge de 5 ans. Puis, le déménagement à Paris. Et sa mère, actrice, qui commence à le délaisser. Et, l’événement majeur, en 1957, alors que Patrick a 12 ans : la mort de son frère. On ne sait pas de quoi. Le fait est relaté en un petit paragraphe. A partir de là, le jeune Patrick a l’impression de ne pas faire partie de sa propre vie, de la vivre comme s’il se trouvait de l’autre côté d’une vitre. C’est l’extrait que l’on trouve en quatrième de couverture et qui m’a interpellée tant il me correspond dans un certain sens : « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. In ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens e conscience. […] Les événements que j’évoquerai jusqu’à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence […]. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d’autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. »

Modiano raconte donc ces vingt et unièmes premières années éloigné de lui-même, porteur de la mort de ce frère, mort en partie pour lui-même et ses parents. Du coup, le récit se fait très froidement, l’auteur raconte les faits sans la moindre émotion. Mais comment faire autrement alors que ses parents ne lui ont jamais apporter la moindre émotion ? Il passe la plus grande majorité de son adolescence en internat. Lorsqu’il peut en sortir le week-end – et c’est rare – c’est pour se retrouver chez de la famille ou des amis lointains. Jamais ou presque avec ses parents…

A 21 ans, il coupe totalement les ponts avec son père. Se libère de son autorité et peut commencer à vivre sa vie en écrivant son premier livre.

Etrangement, alors que je n’ai pas du tout apprécié le début et alors que l’auteur effectue une très importante mise à distance, ne laissant pratiquement poindre aucun sentiment, aucune émotion sur son enfance, j’ai vraiment beaucoup aimé cette autobiographie qui a su trouver résonance en moi. Je recommande vivement ce texte !

Je réédite la chronique le 9 octobre 2014 : Patrick Modiano vient d’être sacré Prix Nobel de littérature ! Félicitations !