Archive | juin, 2014

Vue du ciel

30 Juin

Aïe ! j’ai énormément de retard dans mes chroniques… Pas vraiment le temps de lire et encore moins d’écrire ces derniers jours… Vivement les vacances que je me rattrape !

Le baron perché, Italo Calvino

Le 15 juin 1767, à ombreuse, près de Gênes en Italie, après s’être disputé avec ses parents à propos d’un plat d’escargot, le jeune Côme Laverse du Rondeau, 12 ans, décide de se réfugier dans l’yeuse du jardin sous le regard admiratif de son jeune frère (le narrateur). Mais ce qui apparaît au début comme une simple bravade de la part de l’adolescent se transforme bien vite en mode de vie.

Effectivement, Côme ne redescendra jamais de son arbre. Désormais, son univers ne sera plus la terre ferme mais les branches parmi lesquelles il apprendra à évoluer avec une agilité remarquable. Tandis que son père, baron déchu, s’échine à espérer que son aîné quittera ses cimes pour enfin tenir le rang qui lui est dévolu, sa mère semble accepter l’impossible.

Du haut des arbres, Côme découvre le monde, apprend la chasse, la pêche et surtout observe les gens d’en bas, avec une certaine ironie. Sa philosophie se résume par cette phrase : « Pour bien voir la terre, il faut la regarder d’un peu loin ». Cependant la distance qu’il pose avec le commun des hommes ne l’empêche pas de vivre pleinement dans son époque. Côme s’instruit et ne perd rien de la révolution des Lumières qui se joue en France, passant ses journées à lire Rousseau et Voltaire.

J’arrête ici le résumé de cette oeuvre foisonnante et n’en fournirai qu’une brève analyse par manque de temps (l’oeuvre est si riche que l’on pourrait largement en faire l’objet d’un mémoire !) Voilà des années que je souhaitais lire ce célèbre roman de Calvino et c’est avec un immense plaisir que j’ai découvert cette édition dans mon casier en salle des profs fin avril.

Ce livre est tout à la fois roman d’aventures  et de formation, récit historique et conte philosophique. L’aventure de Côme dans les arbres, aussi surréaliste qu’elle puisse paraître est traitée de façon très logique par l’auteur qui réussit le pari d’instaurer un modèle de vie dans les arbres tout à fait plausible et fait de Côme une sorte de Robinson perché. En toile de fond, on trouve de nombreuses allusions à la Révolution française ainsi qu’aux campagnes bonapartistes qui donnent lieu d’ailleurs à des scènes satiriques très cocasses. Conte philosophique enfin car, à la manière de Voltaire, Calvino parvient, avec une grande distance ironique et grâce à ce personnage d’excentrique épris de liberté, à engager une réflexion sur la société, les rapports humains (la famille notamment) et la solitude.

Vous l’aurez compris, ce roman est à ranger parmi les chefs-d’oeuvre de la littérature, une vraie pépite à lire au moins une fois dans sa vie !

Publicités

C’est l’amour à la plage… !

20 Juin

Un peu de littérature japonaise parce que ça faisait longtemps !

Le tumulte des flots, Yukio Mishima

Shinji est un jeune homme de 18 ans, fils de pêcheur mais orphelin. Il passe sa vie au labeur dans les eaux entourant l’île d’Utajima afin de nourrir sa famille. Un jour, en revenant de la pêche quotidienne, il croise le regard d’une jeune beauté qu’il n’a jamais vue jusque là. Evidemment, tel Frédéric devant l’apparition de Mme Arnoux, Shinji tombe instantanément amoureux de la jeune femme.

Hatsue est fille de pêcheur également, mais d’une famille bien plus aisée que celle de Shinji. Son père, l’oncle Teru, l’a fait adopter petite car il avait déjà trois filles. Mais à la suite du décès de son unique fils, il a décidé de la faire revenir sur l’île afin de la marier et d’adopter son futur mari pour perpétuer son nom. Si Shinji est sous le charme, il ne se fait guère d’illusions, sachant pertinemment que l’oncle Teru refusera d’accorder la main de sa fille à un garçon sans le sou et que la demoiselle ne risque sans doute pas de s’intéresser à lui…

Mais comme le roman fait bien les choses, nos deux jeunes gens vont bientôt faire plus amples connaissance et se lier d’un amour profond mais secret. Mais cet amour va vite devenir impossible. En effet, une jeune fille amoureuse de Shinji et terriblement jalouse, va proférer des calomnies et l’oncle Teru va tenter de mettre fin à cette relation qu’il refuse. Mais nos jeunes amants vont résister, contre vents et marées.

On retrouve dans ce roman de Mishima (l’un des plus grand romancier japonais du XXè siècle, auteur notamment de la tétralogie La Mer de la Fertilité, suicidé à 45 ans par seppuku après une tentative ratée de coup d’Etat) tous les ingrédients de l’histoire d’amour impossible : jeunes gens de rangs différents, familles hostiles à l’union, jalousie, trahisons… tout cela dans le cadre bucolique de la charmante île d’Utajima, recouverte de pins protecteurs.

J’avoue ne pas m’être spécialement délectée de cette Education sentimentale nippone sans surprise où tout est bien qui finit bien malgré les tentatives de rebondissements. Comme je l’ai écrit, l’intrigue est celle d’un roman d’amour classique (genre qui n’est pas spécialement ma tasse de thé). Le gentil, courageux mais pauvre Shinji parviendra au cours d’un exploit de pêche à remporter le cœur de la belle auprès de son père -terrassant ainsi son arrogant rival et la méchante jalouse s’exilera et se repentira de sa calomnie. Difficile de faire plus mièvre… Heureusement, le style est bon et vient sauver l’ensemble. Très bien pour se faire passer pour érudit à la plage !

 

La rage au ventre

15 Juin

Je remercie de tout cœur Emilie pour m’avoir offert ce livre hier suite à un petit pari ! On sent qu’elle me connait bien !

Un obus dans le coeur, Wajdi Mouawad

Le jeune Wahab, 19 ans, est appelé d’urgence au chevet de sa mère qui est en train de vivre ses derniers instants à l’hôpital. En chemin, il sent monter en lui une rage intense, une colère irrépressible face à cette mort inéluctable, une douleur infinie à l’idée de perdre sa mère mais surtout de pouvoir enfin s’en libérer pour vivre sa vie.

Ce court récit coup de poing, percutant le lecteur à chaque mot et le submergeant par le flux continu de paroles, est destiné à être lu à voix haute. La violence de langage traduit la violence de la situation. Perdre sa mère. Et devoir vivre avec ça. Après ça. Perdre celle à laquelle on est le plus attaché au monde et celle que l’on déteste parfois le plus au monde aussi. Celle qui nous a donné la vie mais nous empêche de vivre véritablement. Ce cri de rage de 70 pages résonne encore dans ma tête même si je ne l’ai pas lu à haute voix. Toute cette colère interne, retenue par le personnage devant sa famille, est crachée dans le récit avant d’être sublimée par l’acte artistique. Le personnage principal ne peut ni vivre avec ni vivre sans celle qui l’a mis au monde. Pourtant, il va devoir trouver un sens propre à son existence en tant qu’individu unique.

Une lecture de laquelle on ne sort pas indemne, simplement parce qu’elle touche aux tréfonds de chacun.

Je vous livre ici quelques extraits qui m’ont particulièrement touchée :

« Plein de mots, plein de phrases dans la bouche pour couvrir la tempête de mon cerveau, de ma conscience, de mon esprit, mon âme ou peu importe quoi d’autre qui est à l’intérieur, car quelque chose dans ma tête murmure très bas, très très bas, des mots violents, et malgré tout le bruit de l’autobus et de ma colère et le grincement de mes dents, malgré le vent et la neige et la tempête et la rage, je les entends ces mots, venus de la nuit du temps : « Ma mère meurt, elle meurt, la salope, et elle ne me fera plus chier ! » Si j’avais un flingue, je me logerais une balle pour calmer la dispersion. Une vague immense me prend de l’intérieur et m’emporte et me fracasse contre les récifs de ma douleur. Elle jette mon cœur sur le plancher noir de l’autobus. […] Et j’étouffe seul au fond de mon autobus, étranglé par l’obligation dans laquelle je suis d’aimer ma mère parce qu’elle meurt, alors que depuis si longtemps, son visage, le visage de ma mère, est resté oublié, enfoui quelque part au fond du désert de ma mémoire […] »

« je regarde le ventre de ma mère, son ventre qui s’étire et se détend pour les toutes dernières fois de sa courte existence. Je regarde son ventre. Il n’y a pas si longtemps, j’y étais. Elle m’a porté et a accouché de moi en poussant les mêmes cris que son agonie arrache de ses entrailles, et parce que j’ai connu ses entrailles, pour un instant, je deviens frère de l’agonie. Je la vois mourir. Je vois son ventre mourir. Plus rien ne peut m’y faire entrer à nouveau, m’y faire retourner. L’histoire est désormais ancienne. J’ai le sentiment qu’en assistant à sa mort, j’assiste aussi à ma propre naissance. »

Cœur de glace ?

9 Juin

Un grand merci pour le prêt de ce roman venu du froid (par cette canicule, un peu de fraîcheur – même littéraire – est la bienvenue !)

Les Chaussures italiennes, Henning Mankell

Fredrik Welin, 66 ans, ancien chirurgien orthopédiste, vit sur une petite île de la Baltique sur laquelle il règne en maître – pour la bonne raison qu’il en est le seul habitant (excepté sa chatte, sa chienne et ses fourmis qui colonisent tout le salon). Notre homme n’a ni femme ni enfant. Ses longues journées de solitude ne sont interrompues que par la visite quasi quotidienne de Jannson, son facteur hypocondriaque qu’il déteste, qui passe le saluer à bord de son hydroptère même s’il n’a aucun courrier à lui délivrer et par sa baignade journalière dans un trou de glace. En dehors de cela, Fredrik attend la fin de sa vie dans une routine des plus affligeante, tenant son journal de bord, se remémorant son enfance, ses rapports avec son père et la faute professionnelle qui l’a conduit à une retraite anticipée

Un jour de janvier, alors qu’il part creuser son trou dans la glace pour se baigner, il aperçoit une frêle silhouette dans le lointain. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir une vieille femme se cramponnant à son déambulateur au milieu du paysage de glace. Le cœur de Fredrik se soulève d’un coup, il vient de reconnaître Harriet, son amour de jeunesse, qu’il a vu pour la dernière fois près de quarante ans plus tôt !

Le retour de son amour passé va bien évidemment totalement briser la routine de Fredrik. Il apprend bientôt que les jours d’Harriet sont comptés et il est bien décidé à tenir la promesse réalisées il y a quarante ans : l’emmener auprès d’un lac forestier au bord duquel il se rendait avec son père. A partir de là, la vie de Fredrik va prendre un nouveau départ…

Je n’avais pas du tout apprécié le style de Mankell dans La Faille souterraine, trouvant les intrigues policières quelque peu poussives. Un ami m’a convaincue de lire à nouveau cet auteur. Et grand bien m’a pris d’écouter ses conseils ! Ce roman est absolument magnifique ! L’histoire de cet homme qui, se croyant au crépuscule de sa vie, découvre tout un pan de son histoire qui lui a totalement échappé jusqu’alors donne vraiment à réfléchir sur l’existence.

J’ai beaucoup apprécié l’entremêlement de tous ces destins de femmes qui viennent croiser le chemin de notre narrateur, lui permettant au passage de réveiller son désir de vie. Alors que l’intrigue pourrait sembler un peu lente, le lecteur ne s’ennuie pas une seconde et attend avec impatience de pouvoir en démêler tous les nœuds. Si on comprend vite que la femme à la caravane que Harriet tient tant à présenter à Fredrik est sa fille qu’il n’a jamais connue et la nature de la faute qui lui a coûté son poste, on se prend d’intérêt pour tenter de déceler la façon dont notre « anti-héros » va bien pouvoir intégrer ces nouvelles données à son quotidien si bien huilé… Quant à l’explication du titre, je vous laisse le plaisir de la découvrir par vous-même ! Un pur délice !

Miroir, mon beau miroir…

4 Juin

Je remercie chaleureusement celui qui m’a prêté ce livre !

Mercure, Amélie Nothomb

Sur une île isolée du reste du monde, au large des côtes Normandes, vit un couple bien étrange, dans une maison bien plus étrange encore, entouré par de fidèles serviteurs. Étrange en effet puisque Omer Loncourt vient tout juste de fêter ses soixante-sept ans tandis que sa compagne, Hazel, soufflera ses vingt-trois bougies dans quelques semaines. Etrange cette demeure dépourvue du moindre reflet…

Alors que le vieil homme se réjouit à l’idée de fêter leur centenaire à deux, la jeune fille tombe malade. Le vieillard engage alors Françoise, une charmante infirmière, à son service mais sous de bien sévères conditions : elle sera fouillée à chacune de ses venues sur l’île, ne devra rien laisser paraître de ses émotions en voyant la jeune fille et ne devra, sous aucun prétexte, poser la moindre question personnelle.  La jeune infirmière va d’emblée se lier d’amitié avec sa patiente et prétexter un état de santé préoccupant pour revenir à son chevet les jours suivants, non seulement dans le but de la soigner et discuter mais surtout pour percer le mystère de cette vie à l’abri de tout regard et comprendre pourquoi Hazel supporte de partager la couche du barbon chaque soir…

Bientôt, Françoise va mettre le doigt sur la vérité et comprendre le plan machiavélique mis en place par Omer pour assouvir son amour. Mais son employeur l’a à l’œil et ne compte pas la laisser détruire ce qu’il a mis tant de temps et d’énergie à concevoir…

Amélie Nothomb réussit un coup de maître avec ce huis-clos palpitant. Dès le départ, le lecteur est happé par la volonté de découvrir le fin fond de l’histoire. Pourquoi diable une jeune femme de 23 ans s’inflige-t-elle un tel calvaire ? Bientôt, on croit comprendre. Hazel a été défigurée et refuse d’offrir au monde l’horreur de son visage comme à elle-même. Sauf que… Sauf que le talent d’Amélie Nothomb est là : berner son lecteur en lui renvoyant, tel un mauvais miroir, une image déformée de la réalité. Ce dernier, à l’instar d’Hazel, est victime de la vaste supercherie, de l’infâme machination mise en place par Loncourt et la vérité ne lui sera révélée que dans les dernières pages ce qui ne sera pas forcément le cas pour la jeune recluse…

On retrouve ici les thèmes de prédilection de l’auteure belge : la laideur et la beauté mais aussi la passion liée à la perversité. Si j’avoue avoir été un peu moins séduite par celui-ci que par Les Catilinaires (quoique présent, l’humour est moins perceptible ici), je n’ai pas moins pris un réel plaisir à lire ce roman d’une remarquable intelligence narrative (même la conclusion est surprenante !)