Danse, meurs de faim et tais-toi !

6 Août

Encore un ouvrage que je voulais lire depuis un moment et que j’ai trouvé lors de ma dernière virée à la médiathèque.

Robert des noms propres, Amélie Nothomb

Plectrude. Avec un prénom pareil, on est forcément voué à un destin hors du commun. Dès sa naissance, la vie de la fillette sort de l’ordinaire. Sa mère, une très jeune femme de 19 ans, tue son compagnon juste avant d’accoucher. Elle met donc son enfant au monde en prison avant de se donner la mort. C’est sa soeur, Clémence, et son mari Denis, qui recueillent le bébé. Ils ont déjà deux filles mais reçoivent leur nièce chez eux comme leur propre enfant.

La petite Plectrude grandit donc au sein d’une famille aimante. Pourtant, elle se distingue de la plupart des enfants dont elle ne cherche pas vraiment la compagnie. Cancre, elle est la risée de toute son école. Par contre, grâce à un corps particulièrement fin et souple, elle excelle à l’école de danse. Dans la vie, Plectrude n’a qu’une crainte : grandir et perdre l’amour de sa mère. La fillette met tout en oeuvre pour cultiver son enfance.

En classe de 5ème, à la suite d’un chagrin d’amour, Plectrude désire devenir petit rat de l’Opéra. Elle passe les examens avec succès et intègre la célèbre école au plus grand bonheur de sa mère. Mais la jeune fille déchante rapidement. Alors qu’elle était catégorisée comme « mince » depuis son enfance, elle se retrouve dans la catégorie des « normales » à qui l’on demande de ne surtout pas dépasser le poids fatidique de quarante kilos pour un mètre cinquante-cinq. Les fillettes, en plus de leurs entraînements incessants et épuisants, sont soumises à un régime drastique. Plectrude a tôt fait de se délester de cinq kilos. C’est dans un état de maigreur extrême qu’elle regagne le domicile familial pour les fête de Noël, vécues avec l’angoisse de manger et de reprendre du poids. Si Denis s’inquiète de la maigreur de sa fille, Clémence s’en félicite et l’encourage. Pour Plectrude, la descente aux enfers de l’anorexie ne fait que commencer…

Sous couvert d’un ton toujours décalé et sarcastique, Amélie Nothomb aborde ici un thème d’autant plus difficile qu’elle en a elle-même fait les frais étant enfant : l’anorexie mentale (cf: Biographie de la faim). L’auteur belge peint le destin de Plectrude à la manière d’une tragédie grecque : victime de la faute originelle de sa mère, elle ne pourra que souffrir et reproduire le même schéma. Mais c’est sans compter l’apparition de la seconde mère. Et n’est pas la mauvaise mère celle que l’on croit. La petite fille est étouffée par cette mère qui met tant d’espérance en elle, qui vit par procuration ce qu’elle n’a jamais vécu elle-même. De cette relation fusionnelle et mortifère – lorsque Plectrude remonte à quarante kilos, Clémence lui lâche qu’elle est « obèse » ! – , le père est totalement évincé et est trop lâche pour tenir tête à sa femme qui, s’en sans apercevoir, est en train de mettre sa fille à mort. Nothomb décrit avec justesse les mécanismes de l’anorexie et les dysfonctionnements de la structure familiale. Bien évidemment, il ne s’agit que d’un exemple, et d’un exemple romanesque. Chaque anorexie prenant ses racines dans un terreau différent. La peur de grandir et l’indifférenciation fille-mère en est un, il en existe malheureusement bien d’autres.

Pour conclure, j’ai trouvé ce livre très bien écrit. Le ton demeure léger, parfois un peu caricatural, malgré un sujet plutôt grave. Il se lit très rapidement (en un peu moins de trois heures) et peut être vu comme un moyen de sensibiliser le grand public à la thématique anorexique.

Deux petits extraits : le premier correspond à l’entrée de Plectrude à l’école des rats et le second à l’aveuglement de la famille face à la maigreur de l’enfant.

« Plectrude avait toujours été la plus mince de tous les groupements humains dans lesquels elle s’était aventurée. Ici, elle faisait partie des « normales ». Celles qu’on qualifiait de minces eussent été appelées squelettiques en-dehors du pensionnat. Quant à celles qui, dans le monde extérieur, eussent été trouvées de proportions ordinaires, elles étaient en ces murs traitées de « grosses vaches ». […] – Les minces, c’est bien, continuez comme ça. Les normales, ça va, mais je vous ai à l’oeil. Les grosses vaches, soit vous maigrissez, soit vous partez : il n’y a pas de place ici pour les grosses truies. […] A toutes ces fillettes, ce premier jour à l’école des rats donna l’impression d’une éviction brutale de l’enfance ».

« Sa maigreur les frappa : sa mère fut la seule à s’en émerveiller. […] – J’ai parfois l’impression d’avoir perdu une enfant, dit Denis. – Tu es égoïste, protesta Clémence. Elle est heureuse. Elle se trompait doublement. D’abord, la fillette n’était pas heureuse. Ensuite, l’égoïsme de son mari n’était rien comparé au sien : elle eût tellement voulu être ballerine et, grâce à Plectrude, elle assouvissait cette ambition par procuration. Peu importait de sacrifier la santé de son enfant à cet idéal. »

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2 Réponses to “Danse, meurs de faim et tais-toi !”

  1. mandybule août 6, 2014 à 5:08 #

    Et un de plus dans ma To-read List : merci, Fée Naurile ! 😉

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    • naurile août 7, 2014 à 6:25 #

      Mav pauvre, tu vas finir par crouler sous les livres ! Heureusement, celui-ci se lit vraiment très vite. Je crois avoir mis à peine trois heures ! 😉

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