Vide oppressant

21 Déc

Ma chef a mis à disposition tout un carton de livres en salle des profs. Comme personne ne se servait, j’ai franchi le pas et rapporté quelques exemplaires à la maison. Je vous remercie ici si vous me lisez !

Passer la nuit, Marina de Van

Ce court roman (autobiographique ?) nous fait partager les journées sans fin d’une narratrice quadragénaire, plongée dans la dépression. Chaque matin, le jeune femme se lève et appréhende la nouvelle journée interminable qui s’annonce, une journée sans rien d’autre à faire que se confronter au vide qui remplit son existence. Les jours passent et se ressemblent, parfois ponctués d’un rendez-vous avec un ami, d’une sortie à la terrasse d’un café, vaines tentatives d’immersion dans l’agitation du monde réel. Notre narratrice semble happée par le néant, complètement perdue en elle-même, consumée par ses angoisses, incapable de se sortir de ses pensées qui ne la mènent à rien si ce n’est à se renfermer chaque jour un peu plus…

Si vous êtes amateur d’action, ce livre n’est clairement pas pour vous puisqu’il ne se passe strictement rien. Pourtant, ce livre ne dit pas rien. Il dit la difficulté d’exister. La difficulté de se sentir en vie et de ne pas arriver à profiter de la vie. La difficulté de se sentir à l’écart d’une société où tout le monde semble avancer, changer alors que la personne en état de dépression a le sentiment au mieux de stagner au pire de régresser. Le texte de Marina de Van relate avec une précision incroyable et une poésie délicate cet état qui paraît si incompréhensible à ceux qui ne l’ont jamais vécu. Voilà pourquoi je me demande s’il ne s’agit pas d’une autobiographie car il me semble difficile d’approcher à ce point ce qu’est la dépression sans jamais ne l’avoir vécue. Si j’avoue avoir lu en diagonale sur la fin en raison des longueurs (mais en pouvait-il être autrement lorsque l’on évoque des journées remplies de Rien ?), je n’en conserve pas moins un jugement très favorable car ce livre a su toucher à une partie intime de moi-même et aussi parce qu’il m’a fait penser très fort à une amie…

Je vous livre ici l’incipit de ce beau texte et ensuite le début du chapitre deux (à savoir qu’il n’y a que deux chapitres) :

« Ce matin, j’ai effectué les gestes nécessaires. Prendre mon café, me préparer, m’habiller. Je suis maintenant dans le vide de la journée qui commence sans que rien n’y soit prévu pour moi. Je fume et le mégot court brûle ma peau. Je laisse ma main pendre sans broncher. La braise consume ce qu’elle touche de mes doigts relâchés. La douleur me tient éveillée, occupée. Je regarde par la fenêtre, les arbres nus, leurs branches taillées. Je vois le ciel blanc. Je songe à ce que je pourrais faire. Mais quelque chose m’empêche d’agir. Il est midi. Je pourrais lire, ou écrire mon courrier. Mais la vue des enveloppes décachetées me paralyse. Je pourrais faire des courses, acheter quelque chose à manger. Mais là aussi, cette pensée me fige. Je reste sur mon lit, à regarder le ciel blanc, les toits d’ardoises, les fenêtres opaques de mes voisins. Chacun vit à rideaux tirés, sauf moi, qui n’ai ni rideau ni store, et chez qui on peut donc observer la fixité de l posture, assise, près du plateau du petit-déjeuner, une cigarette brûlante fichée entre mes deux doigts; le filtre résiste à la consomption. […] Je pourrais me lever et ranger. Plier les vêtements que je ne porte pas. Je pourrais trier les papiers qui sont sur mon lit. Le mieux serait de lire. Mais je ne parviens pas à concentrer mon attention, ni à demeurer allongée. Je ne parviens qu’à rester ainsi, en tailleur, et à sentir monter l’angoisse de la journée vide, sans rendez-vous, sans tâches. »

« Ce matin, je me réveille en colère. L’émotion est forte. Je me sens impuissante à décrire la réitération de mes gestes matinaux. Je ne désire plus les exhiber. Je veux rompre avec cette branche de mon récit. Je veux retrouver des matinées furtives, un rituel muet. Je dois rompre avec la préparation du café, l’eau de la bouilloire, le lait, et le plateau posé sur le lit, près de mon assise toujours identique, de mes jambes croisées. Rien ne me contraint à cette rupture sinon la lassitude et la colère contre la constance de mes impressions. Je ne veux plus évoquer le vide de la journée qui commence. Je ne veux plus décrire la fenêtre, les arbres et le ciel blanc. Je ne veux plus penser aux choses que je pourrais faire; je ne veux plus le formuler. »

Publicités

2 Réponses to “Vide oppressant”

  1. mandybule décembre 21, 2014 à 5:22 #

    Larmes qui roulent sur mes joues… Terriblement criant de vérité.
    Prochain livre, et à dévorer, celui-ci !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :