Archive | mars, 2015

Mondes parallèles

30 Mar

Voilà deux ans et demi, la personne qui me connaît sans doute le mieux après moi m’avait prêté ce roman, 1Q84 de Haruki Murakami. A l’époque, je ne lisais quasiment plus. Il ne m’avait pas fallu plus de deux jours pour dévorer ce volumineux premier tome et je me souviens avoir regretté ne pas avoir la suite sous la main et surtout fulminé de devoir attendre une semaine avant de me la voir remettre. C’est donc grâce à ce roman que j’ai repris goût à lire, goût à vivre aussi. Et c’est grâce à ce roman que l’idée de ce blog est née. Je lui avais donc consacré mon tout premier article. Mais n’ayant pas encore la pratique du blog ni même l’idée de ce que je souhaitais faire de ce support, cette chronique était très courte, minuscule même car quelques lignes seulement relataient les trois tomes. Mes frères m’ont offert la trilogie, que je ne possédais donc pas, pour mon trentième anniversaire. J’en entreprends donc la relecture, en en savourant chaque ligne cette et donc à un rythme bien moins frénétique. J’espère vous transmettre au mieux ma passion pour ce livre.

1Q84 – Livre 1 – Avril-Juin, Haruki Murakami

Un jour de printemps 1984, alors qu’elle se trouve prisonnière à bord d’un taxi bloqué dans les embouteillages monstres du périphérique de Tokyo, Aomamé se laisse happer par la Sinfonietta de Janacek dont une version enregistrée sort de l’autoradio. Quelques instants plus tard, le chauffeur, après qu’elle lui a dit qu’elle ne pouvait en aucun cas arriver en retard pour son travail – d’un genre tout à fait particulier -, lui conseille de sortir de la voiture et de traverser la voie express aux milieu des autres véhicules afin de rejoindre un escalier de service qui lui permettra de rejoindre la gare. Après avoir pesé le pour et le contre de cette étrange possibilité, Aomamé se décide. Mais telle la chute d’Alice dans le terrier, la descente de ce fameux escalier n’est sans doute que le premier pas vers une réalité quelque peu modifiée à moins que la jeune femme n’ait tout simplement pas remarqué de subtiles bouleversements intervenus dans son environnement ces derniers temps…

Tengo enseigne les mathématiques dans une classe préparatoire. En parallèle, il écrit des romans mais n’a toujours pas eu la chance de se voir publié malgré de cordiales relations avec Komatsu, un éditeur renommé. Il est également membre d’un comité de lecture chargé de sélectionner des romans à soumettre pour le prix des nouveaux auteurs. Il vient d’ailleurs de lire un manuscrit écrit par une jeune lycéenne de 17 ans. Charmé par l’histoire de la Chrysalide de l’air mais totalement décontenancé par le style maladroit, enfantin de l’auteur, Tengo décide quand même de le présenter à son ami afin qu’il puissent concourir. Après quelques minutes de réflexion, Komatsu accepte à une condition : que Tengo réécrive l’oeuvre de la jeune Fukaéri afin d’en faire le roman parfait aussi bien d’un point de vue narratif que technique. Le jeune professeur imagine d’emblée les conséquences de ce projet fou mais ne peut s’empêcher de l’accepter…

Evidemment, nous nous en doutons dès le départ, les destins de ces deux trentenaires finiront par se croiser et se retrouver inextricablement liés. Mais il faudra plus d’un tome pour cela et donc poursuivre la lecture. Je ne veux pas trop dévoiler le texte ici. D’ailleurs, l’intrigue est si riche (à la fois roman d’anticipation dans le passé, roman d’amour et conte philosophique) qu’il me faudrait des pages et des pages rien que pour la résumer et sans doute la dénaturer. Il n’en est donc pas question ! Par contre, je peux évoquer les thèmes abordés. Et maintenant que je commence à avoir une bonne connaissance de l’oeuvre de Murakami, je suis en mesure de vous dire que l’on retrouve ici à grande échelle de nombreux ingrédients et réflexions distillés dans ses autres écrits.

Ainsi, l’auteur creuse la question des sectes qui l’avait tant marqué dans Underground et celle de la filiation et notamment de la quête du père – qui se développe surtout dans les tomes suivants et que l’on rencontre dans Kafka sur le rivage. Si l’auteur nous entraîne peu à peu avec lui dans l’univers parallèle d’1Q84, il parvient donc à conserver un pied dans le réel pour aborder et dénoncer des sujets graves notamment celui des femmes victimes de violences conjugales et s’interroger une nouvelle fois sur la société japonaise. Et c’est justement cette capacité à mêler onirisme et réalisme que j’admire chez Murakami, ce pouvoir presque magique de transporter son lecteur dans un univers dont chacun possède sa propre clé. Ce livre est un véritable voyage à lui-seul, un voyage après lequel je suis revenue une nouvelle fois différente. Sans doute l’un de mes meilleurs moments littéraires. Je vais donc savourer à nouveau les deux autres tomes ces prochains mois et vous les présenterai bien entendu !

Je laisse maintenant parler le texte de Murakami :

 » Il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. Il n’y a toujours qu’une réalité »

« La scène, qui durait environ dix secondes, lui revenait sans avertissement dans toute sa clarté. […] Comme un raz de marée silencieux qui déferlait violemment sur lui, le laissant groggy après son passage. le cours du temps se figeait. L’air environnant se raréfiait, il respirait mal. il perdait tout lien avec les gens et les choses alentour, tout devenait étranger. Cette paroi liquide l’engloutissait tout entier. Malgré sa sensation que le monde s’était fermé et assombri, sa conscience ne s’était pas diluée. Simplement, un aiguillage avait changé »

« Devenir libre, qu’est- ce que cela veut dire finalement ? s’interrogeait-elle bien souvent. Est-ce que cela signifie réussir à s’échapper d’une cage pour s’enfermer dans une autre, beaucoup plus grande ? »

« Dépouiller l’Histoire de sa vérité, c’est comme dépouiller quelqu’un d’une partie de sa personnalité. C’est un crime. »

« Soudain, elle remarqua qu’il y avait quelque chose de différent dans le ciel nocturne. Quelque chose qui différait du ciel nocturne qu’elle voyait ordinairement. Quelque chose avait changé. Il était apparu une discordance subtile mais indéniable. […] Dans le ciel brillaient deux lunes. Une petite et une grande. Deux lunes se côtoyaient. La grande était la lune de toujours. Presque pleine, de couleur jaune. Mais à côté il y en avait une autre. Une lune au contour inhabituel. Légèrement déformée. Et d’un vert tendre comme des jeunes mousses. »

Jeu de piste égyptien

19 Mar

Je remercie Eric Poupet pour m’avoir permis de voyager depuis mon canapé !

Le dernier secret de Cléopâtre, Xavier Milan

Claire Delorme, jeune conservatrice au département des Antiquités égyptiennes du Louvre,n’a pas froid aux yeux. Quand elle s’aperçoit qu’un papyrus fait l’objet d’une lutte acharnée lors d’une vente aux enchères, elle n’hésite pas à risquer le tout pour le tout afin de l’obtenir, quitte à sacrifier avenir professionnel au sein du célèbre musée. Mais le jeu en valait la chandelle ! Très vite, grâce à ses connaissances encyclopédiques en matière d’égyptologie, elle parvient à décrypter l’étrange succession de hiéroglyphes. Il s’agit en fait d’un message codé laissé par Cléopâtre à son fils Césarion. La reine souhaite, avant de rejoindre le royaume des morts, léguer à son enfant un extraordinaire secret qui lui permettra de regagner le trône d’Egypte, convoité par les Romains.

Surexcitée par cette découverte, Claire saute dans le premier avion pour le pays des pharaons. Mais la jeune femme n’est pas la seule à convoiter le trésor. L’effroyable Zouki – qui s’est vu rafler le papyrus lors de la vente aux enchères – compte bien tout mettre en oeuvre pour le récupérer et a engagé deux horribles sbires pour régler son compte à l’égyptologue. Claire parviendra-t-elle à résoudre l’énigme de Cléopâtre tout en échappant à ses ennemis ? Je vous laisse le soin de le découvrir…

Voilà bien longtemps que je ne m’étais pas plongée dans un roman d’aventure. J’avoue m’être laissée séduire par celui-ci que j’ai dévoré en quelques jours à peine. On voit d’emblée que Xavier Milan – qui travaille lui-même au Louvre – maîtrise pleinement son sujet et qu’il est un fin connaisseur et admirateur de l’Egypte. Si on se laisse tout de suite emporter par l’intrigue riche en rebondissements et pleine d’humour (les deux types à la poursuite de Claire m’ont fait penser à un couple comique, style Dupont et Dupond – je ne sais pas si c’était voulu, mais cela m’a amusée), c’est surtout le cadre de l’action qui m’a envoûtée. En effet, l’auteur fait parcourir toute l’Egypte à son héroïne, des sites les plus touristiques à des coins de paradis préservés, sans toutefois donner une vision idyllique du pays (on trouvera en effet de nombreuses allusions aux problèmes sociétaux qui permettent d’offrir plus de réalisme à l’histoire). J’ai ainsi découvert avec étonnement le désert blanc et ses « champignons » de calcaires dont je n’avais jamais entendu parlé. Grâce à la description très détaillée, je me suis tout de suite fait une idée très précise du lieu (réalisant directement une assimilation à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, rapprochement fait par l’auteur lui-même à la page suivante !) et en regardant les images sur internet, je suis bluffée ! Xavier Milan a vraiment parfaitement su décrire l’endroit et rendre l’atmosphère fantastique qui doit régner sur les lieux. Ce roman a fini de me convaincre de me rendre un jour en Egypte ! Voilà donc un livre qui permet à la fois de se divertir et de s’évader tout en enrichissant ses connaissances sur le pays des pharaons. Que demander de plus ? Y retourner ! Et c’est ce que je ferai bientôt avec une autre enquête de Claire Delorme : Le testament Néfertiti

Attaques

18 Mar

Dernier ouvrage des quatre gentiment envoyés par les éditions Le Muscadier.

Un beau jour, François David

Deux récits coup-de-poing mettant en scène des collégiens composent ce petit livre.

Le premier, « Iahoo », raconte l’histoire d’un jeune élève de 5ème, José. Mais José n’est pas un enfant tout à fait comme les autres. Partout où il se rend, il est accompagné depuis peu par son chien, Iahoo. C’est d’ailleurs par le prisme de ce dernier que nous suivons l’histoire de José. Le jeune garçon de 12 ans n’est donc pas tout à fait comme les autres puisqu’il est aveugle. Mais comme les autres, il se rend chaque matin au collège. Iahoo est là pour l’aider dans son quotidien. Mais si le chien attire l’attention, pas évident pour le timide José de s’intégrer pleinement dans l’établissement. Bien sûr, la charmante Clara – qui ne le laisse pas indifférent – lui témoigne toute son amitié. Mais il n’en va pas de même pour Julian qui semble prendre un malin plaisir à le persécuter…

Le second récit, « La gifle », met en scène la jeune Nathalie. Un beau jour, alors qu’elle se rend à son cours de danse et attend le bus qui doit l’y mener, un jeune homme lui colle une terrible baffe et s’enfuie en courant avec son comparse. Le monde fait de rêveries de la jeune fille s’écroule et se brise alors en mille morceaux. En l’espace d’un instant, sa vie a basculé et elle n’est plus que l’ombre d’elle-même…

Vous l’aurez compris, François David traite ici de sujets graves : handicap, discrimination, harcèlement, agression… Toutefois, ces nouvelles n’ont rien de déprimant. Au contraire, elles permettront aux jeunes lecteurs de comprendre que la vie n’est pas toujours rose mais que des solutions peuvent toujours être trouvées. Elles les inciteront je pense aussi à réfléchir sur leur propre comportement : comment réagiraient-ils, eux, dans ces situations (qu’ils soient victimes ou coupables) ? Car si l’auteur place son regard du côté des victimes, il parvient aussi à se tourner vers les bourreaux et à tenter de comprendre ce qui a motivé leur acte – sans toutefois les excuser bien entendu. J’ai particulièrement apprécié le second récit, tout en pudeur et en poésie, assez allégorique je pense d’un sujet bien plus grave (le viol), évoqué d’ailleurs dans le texte. Il montre à quel point un acte de violence, quel qu’il soit, peut marquer – dans tous les sens du terme – la vie de celui qui en est victime et que se relever après ce genre de sévices n’est jamais évident. Encore une fois, cette collection Place du marché réussit son pari d' »utiliser son temps de cerveau disponible pour développer son sens critique ».

En pleine crise

15 Mar

Je renouvelle mes remerciements aux éditions Le Muscadier pour l’envoi de ce livre.

Du sable entre tes doigts, Patrice Favaro

En l’espace de quelques semaines à peine, la vie de Jordan, 13 ans, a été complètement bouleversée. Son père a contracté des mois auparavant, sans vraiment savoir de quoi il en retournait, un emprunt dit « toxique » pour financer les travaux de sa maison à Cleveland. Du jour au lendemain, il a abandonné sa femme et son fils. Bientôt, les taux des intérêts ont explosé et la famille – comme des milliers d’américains asphyxiés par la crise des subprimes –  ne pouvant plus rembourser son crédit immobilier, a fini par se faire expulser. Jordan et sa mère en sont réduits à vivre dans leur voiture, un van Dodge Caravan dans lequel ils ont entreposé les souvenirs de leur ancienne vie et les éléments indispensables à leur survie. Un jour, la mère de Jordan décide de quitter Cleveland sur un coup de tête. Direction Buffalo. Sur la route, l’adolescent va faire la rencontre de personnages hauts en couleur qui vont lui permettre de mieux comprendre pourquoi sa vie a basculé ainsi.

Patrice Favaro (Une frontière, à découvrir ici) signe à nouveau un roman ancré dans son temps qui permettra au jeune public de mieux comprendre un sujet de société dont il entend parler tous les jours dans les journaux : la crise économique et plus précisément la fameuse crise des subprimes américaine. L’auteur parvient à faire montre d’une grande pédagogie pour expliquer de manière claire ce problème financier assez complexe sans tomber dans la caricature du cours d’économie. Par le truchement du jeune Jordan, il donne surtout à voir comment la crise a frappé des milliers de familles américaines, et les conséquences, pas seulement économiques et sociales, mais familiales et sentimentales qu’elle a provoquées.

J’ai vraiment apprécié ce court roman traité à la façon d’un road-movie, dans lequel on retrouve tous les bons ingrédients du récit de formation (voyage initiatique, rencontre de figures parentales, quête du père et de soi, premiers émois…). La référence à la crise économique de 1929 et aux Raisins de la colère de Steinbeck est également très bien sentie. La fin du roman reste ouverte et comme dans Une frontière laisse l’espoir d’une construction d’un monde meilleur grâce aux enfants. Je recommande ce livre dès 9-10 ans pour les bons lecteurs qui s’interrogent sur les questions d’actualité.

Attentats

14 Mar

Je termine enfin ce témoignage entamé il y a un mois, lu au fil de mes envies en parallèle à de nombreuses autres lectures.

Underground, Haruki Murakami

Tokyo. 20 mars 1995. Il est environ 8 heures du matin quand de nombreux tokyoïtes montent dans le métro pour se rendre au travail comme chaque matin. Sauf que ce matin-là, quelque chose cloche. Une odeur étrange émane du sol, plus précisément d’une sorte de liquide qui se répand dans plusieurs rames en même temps. Bientôt, les passagers commencent à se sentir mal, à s’évanouir, à ne plus pouvoir respirer, à ne plus rien voir. Certains s’évanouissent. Certains mourront. Quelques adeptes de la secte Aum viennent de commettre un attentat d’une ampleur sans précédent. L’odeur sentie par les passagers était celle du sarin; un gaz hautement toxique et mortel à très faible dose. Ce quintuple attentat coordonné aurait pu causer des centaines de victimes. Par miracle, « seules » douze personnes trouveront la mort. Mais près d’un millier d’habitants subiront des dommages corporels et une cinquantaine de passagers sera grièvement blessée et conservera de graves lésions. Cette attaque au gaz ne touchera pas seulement les usagers du métro, elle bouleversera la société japonaise dans son ensemble.

20 ans après jour pour jour, le Japon commémore ce triste événement. Choqué par la brutalité de l’attaque, Murakami a voulu comprendre et relater les faits. L’auteur nippon a rédigé  la première partie de son livre durant l’année 1996, soit quasiment un an après les événements. La seconde partie a été rédigée en 1997. Contrairement à son habitude – nous le connaissons pour ses récits fantaisistes, très oniriques -, il a adopté ici un style journalistique afin de coller au plus près de la réalité. L’auteur a réalisé pendant presque deux ans un véritable travail de fourmi en cherchant à collecter les témoignages du plus grand nombre possible de victimes de l’attentat au gaz puis en recueillant les paroles de quelques membres et anciens membres de la secte Aum Shinrikyo. Il lui a fallu retrouver le nom de toutes les victimes, les contacter, les convaincre de raconter leur histoire, les écouter pendant des heures, retranscrire leurs paroles au plus juste, les faire relire les propos, parfois ajouter ou supprimer des pages de récits si ce n’est parfois les récits en entier. A l’arrivée, le livre est la somme de ces témoignages. Tous se ressemblent et tous diffèrent en même temps. C’est pour cette raison que je n’ai pas lu l’ouvrage d’un bloc mais par petites touches. Afin de m’imprégner davantage de chaque histoire, de ressentir les similitudes sans me noyer dedans ni m’en lasser.

Ce recueil de témoignages à la précision naturaliste relate donc les événements tels que les ont vécus plus d’une trentaine de passagers dans sept stations de métro. Tous évoquent exactement les mêmes symptômes (notamment les graves problèmes oculaires avec la sensation d’un obscurcissement spectaculaire de l’environnement) et cette répétition provoque un effet étrange sur le lecteur. Comme si tout Tokyo était subitement contaminé par un horrible virus, comme si le monde entier pouvait l’être d’un seul coup. Car bien davantage qu’un témoignage, Murakami livre en filigrane une analyse profonde de la société japonaise de cette fin de XXème siècle – quelques chapitres d’ordre analytique viennent d’ailleurs conclure la première partie. Une société consumériste, en pleine crise, en perte de repères spirituels, gouvernée par l’esprit d’entreprise. Il est remarquable de constater à quel point cette entreprise tient une place prédominante dans la vie de l’individu japonais, plus importante que l’individu lui-même. de nombreux employés se sont rendus directement à leur bureau après l’attaque alors qu’ils se trouvaient dans des conditions physiques lamentables (nausées, fièvres, quasi aveugles…). Juste par souci du devoir. Parce qu’il faut être un bon petit soldat. Ceci explique mieux pourquoi les adeptes de la sectes qui ont commis les attentats n’ont pas remis en cause l’ordre du gourou Shoko Asahara (condamné à la peine de mort à l’issue du procès, comme de nombreux autres participants aux attentats). Non seulement – comme tout adepte d’une secte – ils étaient aveuglés par le culte et le respect dû à leur chef, mais en outre, la société leur a inculqué le devoir d’obéir à sa hiérarchie en mettant de côté tout sentiment personnel depuis leur plus tendre enfance. La seconde partie qui offre les témoignages d’anciens adeptes est selon moi plus intéressante et révélatrice (elle ne faisait pas partie de l’ouvrage initiale mais a été ajoutée un an plus tard, après être parue dans un journal). Elle montre en effet que la plupart des adeptes d’Aum étaient des jeunes gens très instruits, mais qui refusaient le système dans lequel on cherchait à les inscrire. Ils rêvaient d’un idéal autre que celui proposé par la société, dans lequel ils pourraient s’épanouir personnellement. C’est cet idéal que leur offrait Aum d’une certaine manière : un accès à la spiritualité, le développement de compétences  individuelles aux services d’une collectivité certes mais une certaine forme de reconnaissance individuelle que ne proposait pas la société.

En écrivant la première partie, son but avait été « que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé ». Il avoue que la seconde partie a été beaucoup plus difficile à rédiger et l’a laissé « mal à l’aise ». Il a essayé de rester aussi neutre que possible malgré sa colère envers les adeptes qui ont participé aux attentats mais comme il l’explique très bien lui-même : « Je n’ai pas entrepris ces interviews avec des membres actuels ou des ex-membres du culte dans l’idée de les critiquer ou de les dénoncer, et pas davantage dans l’espoir de les montrer sous un éclairage plus positif. J’essaie de fournir ici ce que je comptais transmettre dans « Underground » : non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir des quels construire des points de vue multiples – le même objectif que j’ai à l’esprit que quand j’écris des romans ». Au final, Murakami livre donc une riche enquête sociétale, doublée d’une réflexion sur son travail d’écrivain mais surtout sur l’être humain. Passionnant !

Aux âmes voguantes…

8 Mar

Une pépite retrouvée dans le fond du CDI…

L’enfant de la haute mer, Jules Supervielle

Ce petit opuscule du poète uruguayen comporte huit contes, que l’on peut tout à la fois qualifier de philosophiques, poétiques ou cruels. Tous ou presque évoquent la mort et, si ce n’est la mort, un immense sentiment de perte notamment dans « La jeune fille à la voix de violon » où une enfant perd son étrange timbre de violon, particularité qui l’exclut de sa famille, de la communauté. Mais le jour où ses parents la font opérer et se félicitent de la disparition de ce son si particulier dans sa voix, l’enfant comprend qu’elle a perdu en réalité ce qui faisait son essence même et qu’on lui a volé une partie d’elle-même. Cette cruauté tragique est d’ailleurs annoncée dès le premier conte, qui confère son titre à l’ouvrage. On comprendra que cette enfant vivant seule en pleine mer n’est que le fruit de l’imaginaire d’un père qui avait perdu sa fille, un fantôme donc, condamné à errer seule dans ce magnifiquement triste village marin (on retrouvera ce thème du mort perdu dans les limbes aquatiques dans « L’inconnue de la Seine »).

Inutile d’en dire plus sans risquer de rompre le charme de ces contes qui laisseront longtemps leur empreinte en moi. Voilà le genre de textes que l’on peut lire et relire sans se lasser, en y découvrant sans doute toujours un sens nouveau. Un chef-d’oeuvre de poésie.

Je vous livre ici un extrait de « L’enfant de la haute mer » afin de vous faire apprécier la richesse poétique de l’oeuvre :

« […] l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.[..] »

Le meilleur des mondes

8 Mar

Je renouvelle mes remerciements aux éditions Le Muscadier pour l’envoi de cet ouvrage.

Et si demain…, Michel Piquemal

Et si demain on découvrait chez certains des gènes néandertaliens ? Et si demain l’on pouvait savoir ce que pensent les animaux ? si l’on pouvait effacer les mauvais souvenirs ? si les maisons devenaient intelligentes ? si l’on découvrait un moyen technique imparable pour séduire ou si les Etats étaient remplacés par des gouvernements de multinationales ?

C’est à ces questions et à bien d’autres auxquelles va tenter de répondre Michel Piquemal dans ces onze nouvelles futuristes. Ces textes d’anticipation courts et efficaces permettent de s’interroger sur les « progrès » de la science et l’utilisation qui en est faite. Sans gâcher le suspens, on se rend vite compte que les avancées techniques engendrent un recul de l’humanité. Ces textes sont donc avant tout des dystopies dans la mesure où ils présentent une vision plutôt sombre et pessimiste de l’avenir. Toutefois, ces nouvelles sont loin de s’avérer anxiogènes car l’auteur parvient à traiter des sujets plutôt angoissants (notamment celui de la domotique avec la maison intelligente) de façon humoristique. Les thèmes traités, très variés, vont de la question de discrimination à l’obsolescence programmée en passant par la toute-puissance des marques. Ils inciteront les adolescents à réfléchir sur ce qui fait leur quotidien et aux dérives qui pourraient facilement advenir si le peuple ne réagit pas. Car plus qu’une réflexion sur les méfaits de ces nouvelles technologies, il me semble que ces textes donnent à penser l’évolution humaine dans sa globalité et cherchent surtout à alerter la jeunesse sur les risques d’une pensée unique ou plutôt uniformisée. Décidément, cette collection Place du marché offre véritablement des oeuvres de qualité et cette littérature jeunesse ravira aussi un public adulte. Je compte bien me servir de quelques extraits – dont « La puce de Panurge » sur l’obsolescence programmée – dans ma séquence consacrée justement aux contre-utopies qui me permet aussi d’aborder pleinement l’argumentation avec mes 3ème.

Alcools

7 Mar

Encore un livre récupéré en salle des profs !

Bella Ciao, Eric Holder

Notre narrateur, écrivain en perdition, profondément alcoolique, tente de mettre fin à ses jours en se noyant après que sa femme le menace de le quitter définitivement, ne supportant plus de le voir se détruire. Mais même ce suicide est raté. l’eau ne lui est manifestement d’aucune aide. Bien obligé de continuer à vivre, la seule solution qui s’impose est un changement radical. Il devient ouvrier agricole chez un viticulteur bourru. On a trouvé mieux pour entamer un sevrage. mais au contact de la vigne, de la terre, il finit par se retrouver peu à peu et, qui sait, finira-t-il par retrouver sa famille et son goût pour l’écriture.

Ce court roman sur les affres d’un « écrivain maudit » en pleine rédemption ne m’a pas vraiment enchantée. J’ai eu l’impression de rester en permanence à la lisière du personnage principal et donc de ne jamais complètement entrer dans le livre. Peut-être est-ce un choix narratif de la part de l’auteur puisque le personnage est en quête de lui-même, éloigné de ceux/ce qu’il aime et de lui-même par l’alcool. Mais cette impression d’incomplétude m’a vraiment laissée sur ma faim car aucun des personnages n’est réellement creusé, comme si tout dans ce roman n’était qu’esquissé. Mes attentes sur le thème étaient sans doute trop grandes, mais il est dommage que l’auteur n’est pas approfondi davantage une intrigue prometteuse. En bref, le roman se lit, n’est pas mal écrit, mais ça en reste là.

Fourmiz

7 Mar

Je remercie les éditions  Baudelaire pour l’envoi de cet ouvrage.

La chambre des demoiselles, Marie-Hélène Lemoine

Mimi est une jeune fourmi. Un jour, elle découvre un souterrain étrange. Ne voulant l’explorer seule, elle prévient sa chef de brigade, Maya. Toutes deux, escortées de loin par leur troupe, se rendent à nouveau dans le tunnel. Mimi se retrouve vite coincée entre deux parois et Maya décide de continuer seule l’aventure. Elle aboutit à un château o`demeurent d’étranges personnages, à commencer par la gouvernante, Melle Petsec, qui la drogue à son insu afin de la retenir facilement prisonnière. Notre héroïne va heureusement pouvoir compter sur l’aide de nouveaux amis pour retrouver sa liberté.

A mi-chemin entre le conte et le roman d’aventure, La chambre des demoiselles saura divertir les jeunes lecteurs à partir de 9-10 ans. Grâce à de nombreux dialogues et rebondissements, l’intrigue ne connaît aucun temps-mort et les enfants ne s’ennuieront pas à la lecture. Au contraire, ils voudront sans doute découvrir rapidement la suite des étranges péripéties de l’héroïne et de ses amis.

Amitié en péril

5 Mar

Je remercie les éditions Le Muscadier pour m’avoir fait parvenir de bien beaux romans jeunesse hier. Je n’ai pas pu m’empêcher d’en dévorer un dès réception du colis.

Une frontière, Patrice Favaro

Sâd et Nôr sont amis depuis leur plus jeune âge. Plus que des amis, ils se considèrent comme des frères tant ils sont proches. Ils vivent dans un petit village tranquille du Souryastan, au pied de montagnes qui servent de frontière avec le pays voisin, le Chandrastan.

Bientôt, leur vie va basculer avec la naissance d’un conflit entre les deux pays. La famille de Nôr est originaire du Chandrastan et en a conservé les coutumes et les croyances. Jusque-là, Sâd n’a jamais fait de différence entre son ami et lui. Mais le petit chef du Parti de Soleil Safran arrive en ville pour appeler les hommes à combattre à ses côtés, le jeune garçon va se laisser influencer par ses propos hostiles vis-à-vis de la communauté Chan et peu à peu délaisser son ami…

Patrice Favaro signe là un roman qui offrira de nombreux thèmes de réflexion aux jeunes lecteurs. L’amitié d’abord. Peut-elle résister aux différences culturelles et religieuses en cas de conflit ? L’influence du groupe ensuite et la violence qui résulte souvent de l’ignorance de ceux qui s’imaginent supérieurs aux autres (ici, le personnage de Kargil est un bon exemple de brute en mal de reconnaissance, qui utilise la violence pour se venger d’un handicap physique et de moqueries qu’il a subies plus jeune). La question de l’éducation des filles est enfin soulevée également avec le personnage de Ada, la soeur de Sâd, qui ne peut se rendre à l’école comme son frère parce qu’elle doit s’occuper de la maison.

Des sujets forts donc, traités de manière à ce que les jeunes lecteurs puissent comprendre facilement tout en s’interrogeant sur ce qu’ils feraient, eux, dans un tel contexte. Je trouve l’idée de situer l’intrigue dans des pays imaginaires très pertinente car elle permet de donner au texte une valeur universelle. Cette histoire pourrait se passer dans n’importe quel coin du monde hélas. L’issue du conflit me semblait quelque peu idéalisée, mais s’inspire en fait du conflit de Kargil qui se déroula entre deux puissances nucléaires, l’Inde et le Pakistan, en 1999 (merci à l’auteur pour ces précisions !) La fin est donc porteuse d’espoir – même si on comprend hélas, que des guerres de ce genre seront sans doute amenées à se reproduire et que les questions culturelles n’y sont pas pour grand chose par rapport aux enjeux financiers. L’auteur laisse espérer que les enfants ont le pouvoir de changer le monde en mieux, le pouvoir de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Je crois aussi en ce pouvoir de l’enfance. Je conseille donc vivement ce roman intelligent, fort bien écrit (l’univers montagneux est très bien rendu) à partir de 10-11 ans pour les bons lecteurs, sinon, dès la 5ème.