Archive | octobre, 2015

Magie poétique des chiffres

27 Oct

Une jolie découverte dans les rayons de la bibliothèque. Littérature japonaise bien sûr !

La formule préférée du professeur, Yoko Ogawa

La narratrice, une jeune aide-ménagère, vient de se faire embaucher chez un ancien mathématicien. Le sexagénaire ne peut en effet réaliser seul les gestes élémentaires du quotidien. Vingt ans plus tôt, le professeur a été victime d’un grave accident de voiture qui a bouleversé sa vie. S’il se souvient de ce qu’a été son existence avant le drame et a conservé intactes ses facultés intellectuelles , depuis, sa mémoire n’excède pas les quatre-vingt minutes.

Tous les matins, l’aide-ménagère doit donc se présenter comme si elle effectuait son premier jour de travail. Mais au fil des jours, à force de patience, un lien va s’établir entre ces deux êtres que tout semblait opposer. Les mathématiques, contre toute attente pour la jeune femme qui a arrêté ses études très tôt et n’a jamais été passionnée par la matière, vont les réunir. Bientôt, à la demande du professeur, la narratrice va lui présenter son fils de dix ans. Ensemble, ils vont découvrir la richesse et la magie des chiffres et redonner un sens à la vie du professeur.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai pas d’appétence particulière pour les mathématiques et même que cette discipline me rebute particulièrement. La force de Yoko Ogawa est justement de conférer à cette discipline une magie insoupçonnée. Grâce aux chiffres, les trois personnages vont se lier d’une amitié indéfectible alors que rien n’aurait laisser présager que la mère et son fils ne puissent entretenir le moindre lien avec un vieillard monomaniaque. Ce roman subtil évoque d’une façon très délicate mêlée d’humour les questions de la mémoire, de la dépendance et des relations humaines intergénérationnelles.Si j’avoue avoir parfois décroché pendant certaines démonstrations mathématiques, j’ai pris un immense plaisir à lire ce roman et à comprendre que cette discipline que j’ai longtemps jugée fastidieuse pouvait aussi receler de la poésie. Cet admirable roman – qui me fait penser au Théorème du perroquet de Guedj (chroniqué ici) – a d’ailleurs reçu de nombreux prix dont celui de la Société des mathématiques pour avoir révélé au lecteur la beauté de cette discipline.

Publicités

Invasion de Lutins !!

25 Oct

Un grand merci à Renaud Marhic et aux éditions P’tit Louis pour leur confiance. Le livre-voyageur est arrivé à bon port et partira demain vivre de nouvelles aventures !

Les lutins urbains – Les Lutins noirs – Tome 3, Renaud Marhic

Une fois encore, c’est la panique dans la Grosse Cité. Des événements pas clairs viennent de s’y dérouler : des lutins noirs ont pointé le bout de leur nez, une bande de sangliers s’est fait remarquer et tout cela n’est rien à côté du cruel Bambou Masqué !

Gustave Flicman, notre jeune ami policier, est aussitôt chargé de l’enquête. Tout pourrait venir de Chelou, le rhinocéros qu’il devait mener à l’abattoir mais qui a pris la poudre d’escampette. A moins que ce ne soit la faute d’une dangereuse société secrète…

Vous l’aurez compris, l’affaire est complexe. Et l’arrivée des Lutins urbains risque encore de compliquer la situation. Une chose est sûre : nos amis ne doivent pas traîner. Chelou est en danger et il faut à tout prix le retrouver !

Une fois encore, le Petit Reporter de l’Imaginaire nous entraîne dans son univers reconnaissable entre tous. Dès la première page, le jeune lecteur  – qui sera amené à réfléchir sur la notion de différence avec l’intervention des Lutins noirs – est happé à l’intérieur de ce roman qui va à cent à l’heure et ne pourra en ressortir qu’une fois lu en entier ! Nous retrouvons ici tous les ingrédients stylistiques qui ont fait le succès des deux premiers tomes (à découvrir ici L’attaque du Pizz’Raptor – tome 1 et ici Le dossier Bug le Gnome – tome 2) : l’écriture très rythmée, les petites interventions de l’auteur en bas de page avec ses fameux « Psiiiiit ». J’ai particulièrement savouré l’incursion de sa concurrente en plein milieu de l’histoire, entraînant un excellent pastiche digressif. Car même notre Petit Reporter est en danger ! Mais, chut ! je n’en dis pas plus et vous laisse découvrir par vous-même comment tout ce beau monde va s’en tirer dans ce troisième opus.

Le monde du silence

18 Oct

J’ai choisi ce livre dans les rayons de la bibliothèque, attirée par le titre et la couverture.

Deux fois par semaines, Christine Orban

La narratrice, une jeune femme de 20 ans, étudiante, fraîchement mariée, est envoyée chez un psychiatre après une visite chez sa gynécologue. Son problème : une aménorrhée que les médicaments ne parviennent pas à résoudre. La médecin conseille donc à sa patiente d’aller faire une analyse chez un illustre psychiatre -psychanalyste afin de tenter de déterminer les causes de cette incapacité à devenir une femme.

Lorsque l’étudiante franchit la porte du cabinet du thérapeute, elle sait par avance qu’elle ne pourra pas facilement lui parler. Non seulement parce qu’elle est intimidée par le lieu et l’homme, mais parce qu’exprimer ce qu’elle ressent est beaucoup trop difficile. Tout simplement parce qu’elle ne ressent plus rien depuis des années, parce que les émotions ont déserté sa vie, ou plutôt sa non-vie, voilà bien longtemps. Mais la jeune femme accepte, deux fois par semaine, de se rendre chez le médecin, pour tenter de guérir par la parole tout en étant persuadée que ça ne marchera pas, puisque, de toute façon, elle reste inexorablement muette ou presque pendant les trois quarts d’heure qui lui sont impartis.

Christine Orban dissèque avec une précision déconcertante les pensées de sa narratrice qui voudrait parler, dire son malaise mais reste engluée dans un silence dévastateur. Pour autant, le roman n’est aucunement ennuyant. Bien que les descriptions du cabinet du psy soient légions, l’auteure s’attache aux réflexions internes de son personnage, afin de nous permettre de saisir pourquoi la parole a tant de mal à s’échapper d’elle, afin de nous montrer à quel point elle reste prisonnière de ce silence qui lui fait si mal, tout comme des apparences derrière lesquelles elle se cache pour tenter de vivre. Réflexions aussi de la jeune femme, qui préfère imaginer les pensées de l’analyste derrière son dos afin de ne pas se pencher sur sa véritable problématique, qui tente de comprendre ce qu’il souhaiterait entendre, comme la bonne élève qu’elle est le fait avec ses professeurs, plutôt que de révéler les tréfonds de ses pensées et progresser dans son travail de connaissance d’elle-même.
Si les séances de psychanalyse sont décrites de manière très réaliste, les non-initiés ne devront pas prendre peur en découvrant à quel point le psy est aussi muet que sa patiente. Les « Hum » qui ponctuent les silences pourraient d’ailleurs presque paraître caricaturaux. Bien sûr, certains analystes fonctionnent de la sorte. Mais il n’en va pas de même pour tous, cela dépend des écoles. Quoiqu’il en soit, le but est le même : faire parler le patient et l’amener à réfléchir et faire le travail par lui-même, accompagné dans ce long chemin par un tiers.
Vous l’aurez compris, j’ai véritablement passé un bon moment de lecture. Sans doute parce que j’ai reconnu beaucoup de moi dans le personnage principal.
Un petit extrait :
« Puis, à supposer que je parvienne à vous donner le matériau pour m’analyser et que vous me sortiez de la camisole dans laquelle je me suis enfermée, ce serait pour vivre quoi ?
Qu’est-ce que vous me proposez, docteur ? […] Dites-moi s’il ne vaut mieux pas rester dans ma semi-vie ou plutôt semi-mort que de guérir pour vivre une insoutenable histoire ?
C’est peut-être la raison pour laquelle je ne vous parle pas.
C’est peut-être la raison pour laquelle vous n’insistez pas. »

Amour de jeunesse

13 Oct

Ma reprise de la lecture ne pouvait être exempte de littérature nippone. Une petite chronique avant de vous quitter quelques jours – je pars me ressourcer un peu après les terribles épreuves que nous venons de traverser. Mais promis, je reviens très très vite !

Azami, Aki Shimazaki

Mitsuo a la trentaine, il est rédacteur dans une revue culturelle et est marié avec Atsuko, la mère de ses deux enfants avec laquelle il s’entend bien. Toutefois, depuis la seconde grossesse de son épouse, Mitsuo s’est mis à fréquenter des salons érotiques pour palier à ses besoins. Depuis, il n’a plus jamais eu aucun rapport intime avec sa femme. Cela le contrarie bien sûr d’être un couple sexless alors qu’il est encore jeune mais il ne recherche toutefois pas de relation extraconjugale.

Un jour, Mitsuo rencontre tout à fait par hasard un ancien camarade de classe, Gorô, devenu président d’une importante entreprise, qui le convie dans un club branché. Là, il découvre à son grand étonnement que son tout premier amour – qui remonte à l’école primaire -, la belle et mystérieuse Mitsuko, opère comme entraîneuse. Sous le choc de cette apparition, Mitsuo ne sait d’abord comment réagir, avant d’être envahi par un désir intense de retrouver son amour de jeunesse…

Voilà un court roman qui traite d’un sujet délicat tout en finesse. Shamizaki (dont j’avais déjà chroniqué Tonbo) évoque les problèmes de couple et plus précisément l’absence de rapports sexuels par le biais d’un personnage masculin qui, loin des stéréotypes misogynes, s’il s’attriste de ce manque avec celle qu’il aime ne court pas le combler avec les premières venues alors qu’il en aurait l’occasion. D’ailleurs, on sent qu’il méprise Gorô qui entretient trois maîtresses et considère les femmes comme de vulgaires objets de consommation. Il faudra l’arrivée de son tout premier amour pour qu’il commette un écart et cette relation est évoquée avec beaucoup de retenue et de poésie. Voilà une auteure qui me plaît de plus en plus.

Tour de passe-passe

10 Oct

Me revoilà après une longue absence due à d’importants problèmes personnels. J’espère que la lecture va une nouvelle fois m’aider à panser mes plaies. Je viens de m’inscrire dans une nouvelle bibliothèque, histoire de m’obliger à sortir. Apparemment, des rencontres entre lecteurs sont organisées chaque mois. J’ai hâte d’y participer début novembre. En attendant, je reprends le blog en douceur avec un petit Nothomb.

Tuer le père, Amélie Nothomb

Joe Whip a 14 ans et vit seul avec sa mère à Reno dans le Nevada. Lorsqu’il l’interroge sur l’identité de son père, elle lui répond qu’il l’a abandonnée quand il est né. En vérité, les hommes défilent dans la vie de sa mère à tel point qu’elle n’a jamais su qui était le papa du petit. Un jour, elle fait la connaissance de celui qui va devenir Joe senior. Pour la première fois, un homme demeure plus de quelques jours à la maison. Bien vite, Cassandra Whip est persuadée que son fils est de trop dans le ménage et le met à la porte. Le jeune garçon n’a nulle part où aller. Livré à lui-même, il va faire la tournée des bars pour exercer son talent afin de gagner un peu d’argent : réaliser des tours de cartes.

Un an plus tard, un homme s’aperçoit de son don et lui propose de le conduire chez le plus grand magicien du pays, Norman Terence. Ce dernier, à la demande se sa jeune et jolie femme Christina, le recueille et commence à lui enseigner son art. Le gamin apprend très vite. Mais surtout, il tombe rapidement très amoureux de Christina et rêve intérieurement de tuer au moins d’un point de vue symbolique celui qui semble être devenu son père spirituel.

Dans ce court roman, l’auteure belge, qui s’amuse à se mettre en scène de manière déguisée (sorte de mise en abyme du thème de la magie développé par la suite et surtout du tour de passe-passe final), développe un thème que l’on sent poindre dans nombre de ses oeuvre : la figure paternelle. A la fois absent et envahissant, recherché et repoussé, adoré et détesté, symbolique et réel, le père insaisissable de Joe demeurera au final toujours une énigme aussi bien pour le lecteur que pour les personnages principaux, à l’image de ce qu’il en est bien souvent dans la vie. Le jeune Joe est ici non seulement en quête d’amour et de reconnaissance paternel mais aussi maternel. Depuis son enfance, il cherche un regard dans lequel exister et ne le trouvant pas avant l’âge de 15 ans, passe son temps à s’exercer à ses tours de cartes devant un miroir lui renvoyant inexorablement sa propre image, image dont il ne sait de qui elle est véritablement issue. Comment se construire dès lors ? Comment ne pas tricher, ne pas mentir au autres et à soi lorsque tout n’est qu’apparences depuis le départ ? Comment exister dans l’ombre de quelqu’un que l’on ne connaît pas ou dans celle d’un homme que l’on vénère si ce n’est en s’en débarrassant ? Quant à Norman, il trouve en Joe un vrai fils. Capable du meilleur comme du pire. Et en bon père, il est prêt à tout endurer. Jusqu’où pourra les mener cette relation si particulière où se mêlent amour et cruauté ? Je vous laisse le découvrir et profiter du retournement final. pas le meilleur Nothomb mais on passe un moment agréable.