Archive | novembre, 2015

Club des cinq

29 Nov

J’ai été faible, j’ai encore craqué pour un Murakami…

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Haruki Murakami

9782714456878Alors qu’il a 36 ans, Tsukuru, architecte spécialisé dans la réfection et construction de gares, se remémore ses années de lycée, passées en compagnie de ses quatre meilleurs amis : Akamatsu surnommé Rouge, Ômi, Bleu, Shirane, Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru, quant à lui, était incolore. Alors que les cinq amis étaient totalement inséparables, Tsukuru va décider de partir effectuer ses études supérieures à Tokyo alors que les quatre autres préfèrent rester à Nagoya. La première année, leur amitié demeure intacte. Mais quelques mois plus tard, alors que Tsukuru revient passer ses vacances à Nagoya et tente de contacter ses amis, personne ne lui répond. L’un des quatre finit par lui signifier qu’ils ne veulent plus jamais avoir affaire à lui, sans donner aucune explication. Tsukuru, sous le choc, ne songe pas à en demander.

Va s’en suivre pour notre jeune ami qui a alors 20 ans, une longue dépression. Pendant quelques mois, il va se sentir comme mort avant de refaire peu à peu surface, tout en s’interrogeant toujours sur le brusque rejet dont il a été victime. C’est toujours l’esprit rongé par cette histoire, qu’il va, à 36 ans, faire la rencontre de Sara, une jeune femme pour laquelle Tsukuru est prêt à affronter ses démons passés afin de pouvoir enfin vivre. Pour cela, il va devoir effectuer un pèlerinage qui va le mener de Nagoya jusqu’en Finlande. Il lui faut enfin comprendre pourquoi il a ainsi été rejeté du cercle parfait qu’ils formaient tous les cinq.

Ce roman de Murakami se lit presque comme un polar. Le personnage principal, en proie à un constant doute existentiel, se livre à une quête personnelle, à la manière d’un détective, qui va le pousser dans ses plus profonds retranchements. Il ne pourra parvenir à vivre sa vie pleinement qu’en répondant à la question qui le torture depuis 16 ans : pourquoi a-t-il été rejeté de son cercle d’amis ? Parce qu’il était trop incolore à leurs yeux ? Parce qu’il s’était trop éloigné en partant étudier à Tokyo ? Toutes les suppositions qu’il peut imaginer ne sont pas assez violentes pour expliquer un rejet si brutal. Quel acte a-t-il bien pu commettre ? Les réflexions du personnage permettent à l’auteur de faire naître une atmosphère de nostalgie qui va irriguer tout son texte en même temps que l’idée que l’homme a toujours plusieurs facettes dans sa personnalité, sans en avoir forcément toujours pleinement conscience. Personne n’est blanc ou noir, chacun possède un jardin secret qui le rend unique et qui fait sa couleur. Si la frontière entre rêve et réalité est parfois plus que poreuse, ce roman de Murakami est moins tourné vers l’onirisme et les mondes parallèles que 1Q84 ou Kafka sur le rivage. Mais davantage que dans ces œuvres, la quête identitaire emprunte de nostalgie est ici primordiale. Un très agréable moment de lecture.

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Amis à vie

28 Nov

Je remercie Muriel qui m’a fait découvrir ce joli livre.

Le temps des mots à voix basse, Anne-Lise Grobéty

le-temps-des-mots-a-voix-basse-133712Le jeune narrateur et son ami Oskar sont inséparables, tout comme leurs pères d’ailleurs qui passent leur temps libre ensemble depuis de longues années, à discuter poésie près des ruches au fond du jardin. La vie s’écoule calmement, en totale harmonie, pleine d’éclats de rires et de quelques bêtises d’écoliers jusqu’au jour où les adultes se mettent à parler à voix basse…

D’un jour à l’autre, tout va changer et s’obscurcir. Oskar va être relégué au fond de la classe puis chassé de l’école. Qu’a-t-il fait pour mériter cette mise à l’écart ? Rien. Il est simplement juif.

Ce tout petit livre est exceptionnel. Grâce à une histoire très simple et une écriture très poétique, les jeunes lecteurs pourront comprendre très facilement à quel point la montée d’un nationalisme radical (en l’occurrence ici le fascisme nazi) peut dévaster une nation. On pourra travailler avec eux la notion de devoir de mémoire et les leçons que nous devons retenir de l’Histoire. Nous avons tous le choix de nous opposer à la bêtise et à la barbarie humaine. L’amitié est une jolie réponse à l’intolérance et permet de résister aux pires horreurs dont les hommes sont capables. Un texte qui prône la tolérance, la culture face à l’ignorance et résonne très fort dans les moments pénibles que nous traversons actuellement. A mettre entre toutes les mains. Enfants comme adultes. Coup de cœur !

Correspon-denses

26 Nov

Et un petit Nothomb pour la route !

Une forme de vie, Amélie Nothomb

amelie-nothomb-une-forme-de-vie-coverAlors qu’Amélie ouvre son courrier des lecteurs comme à son habitude, elle tombe sur une lettre étrange, envoyée par un soldat américain en poste en Irak. Comment ce Melvin Mapple a-t-il eu connaissance de l’auteure belge et pourquoi est-il persuadé qu’elle seule saura le comprendre, c’est ce qu’Amélie va tenter de comprendre en entamant cette correspondance incongrue.

Très vite, Melvin va lui avouer qu’il est devenu obèse, ainsi qu’une partie de ses coéquipiers, depuis son arrivée sur le front irakien. Il explique avec moult détails comment lui et ses camarades se ruent sur la nourriture après chaque opération afin de tenter d’oublier les horreurs auxquelles il participe. Il va lui décrire les souffrances dues à cette obésité qui prend chaque jour plus d’ampleur. Afin de lui redonner le moral, Nothomb lui donne l’exemple d’une jeune anorexique qui avait fait de sa maladie le sujet de son mémoire de fin d’année, en se photographiant et en notant les moindres bouleversements subis par son corps, moyen pour elle de sublimer sa maladie pour entreprendre sa guérison. Elle suggère à Melvin de faire de même et de transformer son corps en oeuvre d’art et en message politique pacifiste. Contre toute attente, le jeune soldat adhère totalement à l’idée. Mais bientôt, le soldat ne va plus envoyer de lettres et Amélie, s’inquiétant de son sort, va tenter de retrouver sa trace…

Il y a souvent une certaine part d’autobiographie dans l’oeuvre d’Amélie Nothomb. Dans ce roman épistolaire, l’auteure se met directement en scène, dans une de ses activités principales en dehors de la rédaction de ses romans, à savoir la correspondance avec ses lecteurs. Elle va ainsi révéler ses sentiments quant au courrier qu’elle reçoit chaque jour, sa façon de répondre à certaines missives, son étonnement (et le nôtre !) à la lecture de certaines demandes… Tous ces petits détails de la vraie vie de Nothomb vont donc apporter un effet de réel énorme si je puis dire à cette saugrenue histoire de soldat américain obèse. Une fois de plus, nous retrouvons donc les thèmes de l’apparence physique, du poids (obésité contre extrême maigreur), et de la faim, si chers à l’auteure et qui renvoient d’ailleurs une nouvelle fois à son existence puisqu’elle a souffert d’anorexie à son adolescence. Ici, le corps devient porteur de message, le handicap devient un moteur positif et semble permettre à l’homme en souffrance d’aller de l’avant. A moins que tout cela ne soit, une fois de plus chez la romancière belge, qu’apparences trompeuses… Je vous le laisse découvrir par vous-même.

Corps perdu

22 Nov

Lecture réalisée pour le comité du collège Arsène Fié. Je préviens d’emblée, par avant 14-15 ans.

Djamila, Jean Molla

9782246647614fsVincent redouble sa terminale et joue de la guitare dans un groupe avec son meilleur ami Hamid. Un jour, une jeune fille magnifique mais très mystérieuse fait son apparition. Comme Hamid a déjà l’air sur le coup, Vincent ne se fait aucune illusions quant à ses chances de pouvoir intéresser la demoiselle. Mais son ami va lui apprendre que Djamila est sa cousine, qu’elle a dû quitter la banlieue parisienne pour venir s’installer chez lui, à Poitiers. De plus en plus sous le charme, Vincent va tenter de percer le secret de la jeune fille… en vain. Pour tenter de comprendre ce que renferment son silence et son regard sombre, il décide d’aller faire un tour dans la cité de Sergeny, là où vivait Djamila. Il ne sait pas encore quels démons il va réveiller…

Avant toute analyse – vu que cette chronique est destinée à un public de collégiens – je préfère prévenir d’emblée : les thèmes abordés dans ce roman sont extrêmement violents. Une violence malheureusement bien réelle, mais qui pourra choquer les plus jeunes et les plus sensibles d’entre vous. Donc je ne conseille pas ce livre en-dessous de la classe de 3ème et si possible, si vous décider de le lire, faites-vous accompagner par un adulte (parents ou professeurs) afin de pouvoir discuter de ce que vous aurez lu.

Tout d’abord, le texte de Jean Molla (auteur de Felicidad) est vraiment très bien rédigé et très réaliste. C’est d’ailleurs cela qui fait sa force mais qui du coup appuie la violence du propos. Mais comme nous ne vivons malheureusement pas au pays des Bisounours, et qu’il faut bien appeler un chat un chat, l’auteur va aborder un sujet très sensible de manière assez directe. Ce roman parle donc de viol. Davantage que ça, de viol en réunion, de tournantes, et de films pornographiques tournés avec des personnes non consentantes. N’ayez crainte, aucune scène n’est directement décrite dans ce roman qui je le rappelle appartient à la littérature jeunesse. Mais les évocations sont très directes, le vocabulaire employé parfois cru et du coup les images mentales qui peuvent surgir facilement à la lecture sont parfois pénibles à supporter. Djamila est donc un réquisitoire contre les violences faites aux femmes, un véritable plaidoyer en faveur de ce droit qui devrait être fondamental pour chaque femme de disposer de son corps comme on l’entend et surtout que ce dernier soit considéré comme un sanctuaire par autrui et non comme un vulgaire morceau de viande. Molla critique également la société qui fait du sexe un commerce lucratif par le biais de la pornographie démocratisée et aussi la mauvaise influence de cette dernière sur les adolescents qui pensent que faire l’amour ressemble à ce qu’ils voient dans ces films sans paroles, souvent hyper-violents et dans lesquels la femme est considérée comme un objet.

En dehors de ce thème très compliqué, d’autres sujets difficiles sont évoqués tels que la mort violente (maladie, meurtres), le crime organisé (trafic de stupéfiants, rixes entre bandes rivales qui tournent très mal) et la façon dont la justice peut être rendue ou non…

En dehors de cela, j’ai apprécié aussi que l’auteur face preuve d’une grande ouverture d’esprit et construise des personnages très riches, qui sortent des clichés. Ainsi, Vincent fera la connaissance de Valérie, une jeune fille issue de la bourgeoisie, pas du même monde que lui. Alors qu’il est bourré de préjugés à son égard, il va découvrir qu’elle milite contre la mondialisation à tout prix et le profit qui va uniquement aux pays riches et que ce militantisme n’est pas simplement là pour se donner bonne conscience mais fait vraiment partie de sa personne. Chacun des personnages principaux est donc parfaitement dessiné, jamais de façon lisse mais au contraire toujours avec une part d’ombre, comme dans la réalité en somme.

Pour conclure, un excellent livre, très riche, mais à ne pas mettre entre toutes les mains je pense.

Un amour silencieux

19 Nov

Je continue à me faire exploiter par mon ancienne collègue documentaliste. Bon, j’avoue que c’est avec plaisir quand il s’agit de lecture et que la collègue est une amie.

Freak City, Kathrin Schrocke

97887253Mika est un garçon de 16 ans profondément malheureux. La fille avec qui il sortait depuis un an, Sandra, vient de le quitter sans lui donner d’explication qui tienne la route. Elle souhaite faire une pause, une longue pause…

Un jour, alors que toujours éperdument amoureux il suit de loin Sandra et ses amies, Mika se retrouve au Freak City, un café alternatif. Contre toute attente, il va y faire la connaissance d’une brune magnifique que ses copains et lui avaient malmenée dans la rue quelques jours plus tôt. Il comprendra rapidement pourquoi la demoiselle n’avait pas répondu à leurs propos : elle est sourde.

Alors que tout semble les opposer, Mika va tomber sous le charme de Léa, au point de suivre des cours intensifs de langage des signes. S’il garde son attirance pour Léa secrète, il est bientôt obligé d’en parler à ses amis et va alors devoir affronter leurs sarcasmes et préjugés face au handicap. Difficile dans ces conditions de débuter une histoire d’amour, d’autant que Léa reste sur la défensive et que Sandra prend un malin plaisir à jouer avec les sentiments du jeune homme…

Ce roman aborde de façon assez directe un thème peu souvent traité en littérature jeunesse : la question du handicap et plus précisément ici celle de la surdité. Il permet donc de sensibiliser les ados auxquels il se destine à ce problème et surtout va permettre une réflexion sur les clichés et préjugés des jeunes et moins jeunes à ce sujet grâce aux personnages secondaires qui représentent malheureusement le peu d’ouverture d’esprit dont est capable de faire preuve une large partie de la population (non, les sourds ne sont pas des attardés mentaux, oui ils ont des sentiments et envie de communiquer comme tout le monde…). Le personnage de Mika, s’il est hautement positif dans la mesure où justement il parvient à dépasser toute cette bêtise et à être assez fort pour imposer ses convictions, n’en reste pas moins un ado avec ses doutes et ses pulsions hormonales. C’est justement ce dernier point, assez copieusement développé dans le texte, qui me pousse à ne pas conseiller ce titre à des élèves avant la classe de 3ème. Non pas qu’il y ait quelque chose de choquant, mais je pense que certains – ou plutôt certaines, les garçons seront moins dérangés – pourraient être déstabilisés par quelques propos ou scènes (je rappelle que le narrateur est un garçon de 16 ans et que l’auteure, réaliste, n’a pas choisi de faire dans la guimauve). Cela mis à part (et encore, ce n’est pas une critique, je fais juste une mise en garde puisque la chronique s’adresse également au comité de lecture d’un CDI de collège), ce roman engagé est très agréable à lire. Il permet d’aborder l’épineuse question des sentiments et de la différence à un âge où faire un choix qui sort du lot n’est jamais simple. Les ados pourront très facilement s’identifier au jeune Mika, constamment tiraillé entre ses propres envies et ce que lui conseillent ses amis et parents. Enfin, on ne s’ennuie pas une seconde, le rythme est rapide grâce notamment aux nombreux dialogues (de sourds parfois ! ;-).

Orpheline

16 Nov

Livre pris un peu au hasard, en errant dans les rayons de la bibliothèque.

Comme un père, Laurence Tardieu

Louise a 25 ans. Sa mère vient de mourir après s’être fait renverser par une voiture. Alors que la jeune femme est encore sous le choc de cette disparition soudaine, son père, emprisonné depuis vingt ans réapparaît subitement et lui demande son hospitalité pour quelques jours avant de recommencer une nouvelle vie. Louise, qui a tant cherché à éradiquer ce père qu’elle n’a quasiment jamais connu, accepte, morcelée entre le désir de faire enfin sa connaissance, sa culpabilité d’avoir voulu l’oublier et sa colère envers celui qui ne l’a pas élevée. Pendant cinq jours, le père et la fille vont cohabiter, tentant l’un et l’autre de s’apprivoiser malgré la violente hostilité de Louise.

Ce court roman évoque un sujet grave, la perte réelle et psychique des parents, de façon très délicate grâce à une narration pour le moins particulière. L’auteure, en effet, réalise des va-et-vient entre la première et la troisième personne ce qui témoigne de la mise à distance de personnage de Louise non seulement par rapport à son père mais par rapport à elle-même et à ses sentiments. Le lecteur pourra d’ailleurs être dérouté par ces changements de personnes comme par l’absence de transition entre les différentes scènes (décès de la mère, arrivée du père, discussions entre Louise et son amie Ana, entre Louise et son compagnon…). Mais c’est précisément cette narration sortant de l’ordinaire qui m’a plu, car elle permet d’allier la forme au fond à savoir la perte de repères de cette jeune femme qui tente désespérément d’en retrouver.

Le bruit du silence

15 Nov

Ce n’est pas fait exprès. Mais ce roman a été écrit par Bernard Maris, journaliste tué lors de la fusillade de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier…

L’enfant qui voulait être muet, Bernard Maris

Dès sa naissance, Julien, rejeté par sa mère d’origine vietnamienne, va se voir confier par la DASS à toutes sortes de familles d’accueil et être entouré de nounous tantôt péruvienne tantôt espagnole. Dès son plus jeune âge, l’enfant est capable de parler plusieurs langues sans aucun problème. Jusqu’au jour où son père réapparaît. Julien vit à ce moment avec sa mère. Mais l’homme la bat, elle s’enfuit, délaissant à nouveau son fils, le laissant entre les mains du sauvage. Julien a 4 ans. Son père s’acharne sur lui, mais l’enfant s’obstine à garder le silence. puis il se retrouve seul dans cet appartement miteux. Seul et silencieux. Il restera muet pendant 5 ans… Mais bientôt, le hasard va lui faire croiser le chemin de Henri, un philosophe mondain qui va s’obstiner à tenter de lui faire recouvrer la parole.

Ce roman est tout simplement bouleversant. Et plus encore au regard des récents événements. Il dit à quel point la richesse vient de la diversité, du langage mais surtout de la pensée, contre la pauvreté de la force brutale et de l’ignorance. Ce petit garçon, sans cesse rejeté, en manque d’amour maternel, finit par ne plus parler, par se murer dans un silence qui loin de l’exclure et l’enfermer va au contraire lui permettre de s’enrichir davantage, d’entendre et de se nourrir de ce que tous ceux qui parlent pour ne rien dire sont incapables de percevoir. Il va trouver en Henri une figure paternelle de substitution qui lui permettra peut-être de ne plus se sentir constamment abandonné. Mais il lui faudra du temps avant de s’ouvrir, de quitter la prison de silence qu’il s’était forgée. Alors que les sentiments sont presque impossibles à exprimer pour l’ensemble des personnages, il se dégage de ce qu’on pourrait lire comme un conte moderne une puissante émotion. Une très jolie lecture, vraiment.

Désolation

13 Nov

Tu vois Muriel, je fais mes devoirs ! 😉

Ravage, René Barjavel

2052. Le monde vit à cent à l’heure, que dis-je ! , plus vite que cela encore grâce aux révolutions technologiques qui n’ont cessé de se produire au cours des dernières années. Les gens se déplacent à bord de trains super-soniques à suspension aérienne ou dans des avions. Les buildings ont fleuri dans Paris qui est devenue une mégalopole immense. D’ailleurs, les campagnes n’existent quasiment plus nulle part. Partout, les terres cultivables ont été remplacée par des usines qui produisent de manière artificielle aussi bien des céréales que des légumes et de la viande. Seul le sud de la France a refusé de céder au tout industriel et conserve une agriculture « à l’ancienne ». Partout ailleurs, les progrès techniques ont rendu inenvisageable et inutile le moindre effort humain, si bien que l’homme lui-même devient décor…

C’est dans ce contexte que la jeune Blanche s’apprête à devenir la prochaine star de la chanson grâce à au directeur peu scrupuleux de radio-300, le richissime Jérôme Seita, qui se croit le maître du monde grâce à son argent. Insouciante, la jolie provinciale se laisse tourner la tête par les sirènes du luxe et délaisse son ami d’enfance, François Deschamp, un solide gaillard, qui l’aime en secret.

Alors que François est désespéré de voir son amie lui échapper et qu’une guerre mondiale est sur le point d’éclater – le continent africain s’apprête à bombarder l’Amérique -, une catastrophe sans précédent a lieu : subitement, l’électricité est coupée partout et toute la ville s’arrête de fonctionner. Pire, les avions s’écrasent les uns après les autres, ravageant la ville. Bientôt, alors que plus rien ne fonctionne, qu’une chaleur suffocante asphyxie les habitants et qu’un incendie ravage la capitale, c’est la loi de la jungle qui prévaut. François s’empresse de retrouver Blanche puis s’allie à un petit groupe afin de s’enfuir au plus vite et tenter de gagner le sud de la France d’où il est originaire.

Le début de ce roman d’anticipation est vraiment très prometteur. En 1942, Barjavel imagine des innovations techniques qui se réaliseront effectivement et la société toute automatisée qu’il décrit est très réaliste. L’auteur mêle à la perfection utopie et dystopie dans la mesure où ce Paris futuriste apparaît comme cité idéale tout en faisant frémir par cette mécanisation et cette déshumanisation à l’extrême. Une fois le cataclysme passé, l’histoire tourne au cauchemar et le roman allie aventure et horreur (décomposition des corps des ancêtres conservés dans des chambres froides individuelles, choléra, asiles psychiatriques ouverts…). Jusque-là encore, l’intrigue progresse de manière haletante même si j’avoue l’avoir trouvée un peu vieillie, très dix-neuvième (ce qui n’est pas péjoratif en soi mais pour un roman de science-fiction du milieu du vingtième siècle, c’est un peu étrange comme effet). Là où ça coince, c’est la fin, qui vire un peu au grand n’importe quoi. Une fois arrivée dans un pays de cocagne, notre petite troupe, toujours sous la coup de François, meneur depuis le début, va essayer de reconstruire l’humanité en partant de zéro. Sauf que François se comporte en despote. Instaure la polygamie obligatoire, fait brûler les livres (très choquant à mon goût) afin d’être sûr que le progrès ne fasse pas sa réapparition et alors qu’un homme se présente avec une machine pouvant aider au labour, le chef décide d’anéantir machine et inventeur, refusant tout progrès. Bien sûr, il faut replacer l’oeuvre dans le contexte de guerre mondiale pendant laquelle elle a été écrite qui explique la diatribe contre le progrès et la mécanisation à outrance. Mais qui ne justifie en rien le machisme et la loi du plus fort prônés tout au long de l’oeuvre. Je reste donc mitigée. Très enthousiaste pour la première partie (les élèves de troisième qui étudie le roman d’anticipation et la ville y trouveront largement leur compte) mais très déçue par la fin.

Vous pouvez retrouver ici, la chronique de Merlin, un autre roman de Barjavel.

Hors du temps

11 Nov

Ce livre se trouvait dans ma PAL depuis un certain temps, je ne sais pas trop pourquoi je n’avais pas encore trouvé le courage de le lire.

Chaos calme, Sandro Veronesi

Pietro Paladini vient de vivre un drame. Sa femme est décédée de manière brutale alors qu’il était lui-même en train de tenter de sauver une inconnue de la noyade. Alors que la rentrée des classes arrive, il fait une promesse à sa fille : rester toute la journée à l’attendre devant son école. Et c’est ainsi que Pietro, ce quadragénaire à qui jusque-là tout réussissait, va voir défiler les jours puis les saisons, immobile ou presque dans sa voiture, garée devant une école primaire de Milan. Et alors qu’il attend de souffrir, de ressentir ce sentiment de perte et de vide qui devrait l’envahir, ce sont ses amis, ses collègues, sa famille qui lui rendent visite et apportent avec eux leurs problèmes en pensant d’abord venir le réconforter. Dans cet espace clos, hors du temps et du monde, toutes ces personnes que Pietro connaissaient plus ou moins avant le drame vont lui révéler les aspects les plus importants de leur vie.

Voilà un excellent roman. Très déroutant. J’avoue que j’en avais retardé la lecture parce qu’affronter plus de 500 pages d’une écriture miniature avec pour sujet un veuf qui ne sort pas de sa voiture, ça ne m’attirait pas spécialement. Et au final, j’ai été très agréablement surprise et je n’ai pas vu le temps passer en lisant ce livre. L’intrigue, aussi simpliste peut-elle paraître, est en réalité très travaillée. La valse des personnages qui défilent aux côtés de Pietro est menée sur un rythme savamment orchestré par l’auteur. On suit ainsi les déboires des collègues de bureau du personnage principal, en proie à une fusion de leur entreprise avec un grand groupe et donc à un drastique plan de licenciement, ceux de sa belle-soeur, une fois de plus enceinte et une fois de plus seule pour affronter sa grossesse, ceux de son frère, grand styliste opiomane ainsi que tous les petits soucis des personnes qu’il croise quotidiennement devant l’école. Pendant ce temps qu’il passe à écouter les souffrances des autres tel un curé ou un psy, Pietro ne se rend pas compte de sa propre douleur, ne s’aperçoit pas qu’il est en train de faire son deuil, à sa façon, là devant cette école, à attendre un signe de la main de sa petite fille. Et tout ce temps passé hors du monde, dans un état de calme chaos comme il le dit, ne sera pas perdu. Puisqu’au fond, il va permettre à Pietro de se trouver enfin vraiment et au lecteur de comprendre que le deuil et sa façon de le mettre en oeuvre est propre à chacun.

Ne plus avoir peur

5 Nov

Je remercie vivement Aurélie pour sa délicate attention.

Et il me parla de cerisiers, de poussières et d’une montagne, Antoine Paje

Paul Lamarche a 27 ans. Il a repris l’agence de voyage léguée en partie par sa tante décédée. Son meilleur ami Benoît est médecin, parce que son père était médecin avant lui. Mais au fond, il déteste son métier. Au cours d’une soirée alcoolisée pendant laquelle les deux amis refont le monde après que Paul a lâchement mis un terme à sa dernière relation amoureuse, une idée saugrenue germe en eux : monter une entreprise de tourisme médical.

Le projet se concrétise bientôt et Paul part à San Francisco afin de tenter de décrocher l’investissement d’une banque. Il est bien évidemment terrorisé de se voir refuser le prêt. Tout se passe bien au final, mais notre jeune ami va profiter un peu trop bien de la soirée après avoir décroché un avis favorable et se retrouver derrière les barreaux. Mis en cellule avec une terrifiante armoire à glace, il ne sait encore pas à quel point ce compagnon de l’ombre va bouleverser le reste de son existence…

Ce roman est tout simplement magique. Il compte parmi les quelques livres qui ont le pouvoir de vous faire voir le monde autrement, qui vous permet de vous remettre profondément en question et de vouloir changer, simplement pour vous trouver vous-même.

Ce court roman est une parabole sur la peur que nous portons en nous et qui finit par nous détruire alors que nous pensons qu’elle nous protège. Le personnage principal, Paul, double littéraire de l’auteur qui explique que son roman est amplement autobiographique, va faire la rencontre de plusieurs personnes, des Yodas comme il les nomme, qui vont venir semer leurs graines en son esprit. Peu à peu – il lui faudra du temps; car oui, même si l’on sait que certaines choses ne vont pas, il faut un certain temps pour accepter de les changer et plus encore pour effectuer ces changements -, Paul va se rendre compte que toute son existence a jusque ici été contrôlée par la peur, une fausse peur qui l’a fait se sentir inférieur ou qui l’a poussé à écraser les autres afin que ces derniers ne ressentent pas sa peur. Il finira par comprendre – et nous faire comprendre – que c’est celui qui ne craint plus les peurs qu’il s’est créées ou que la société a créées pour lui qui vit pleinement en accord avec lui, et que c’est cela la vraie force.

Encore une fois, un de ces livres bouleversants, véritable allégorie ou fable philosophique, que l’on peut lire et relire à différentes périodes de sa vie et qui donne envie d’aller de l’avant.

Je ne résiste au plaisir de partager un petit extrait :

 » J’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire, certaines dont j’ai honte aujourd’hui. J’en ai éviter d’autres auxquelles j’aurais dû m’accrocher, tout cela parce que j’avais peur, une peur si insidieuse mais si constante qu’il m’était facile de prétendre qu’elle n’existait pas. Peur de ne pas être à la hauteur, peur qu’on ne m’aime pas – même lorsque je n’aimais pas les gens -, peur de me planter, peur du futur, peur du passé, peur de tout.

En bref, je n’ai jamais vraiment vécu, me contentant d’exister, de passer d’une peur à l’autre, d’un mauvais remède à l’autre. Surtout la peur de me retrouver face à moi-même parce que, inconsciemment, je savais que je n’aimerais pas ce que je découvrirais. Je me suis, au fond, détesté, méprisé, sans trop savoir pourquoi, mais en sentant que je méritais mon mépris.

La fausse peur ne me fera plus jamais chanter.

La fausse peur est comme un mauvais sort jeté par un sorcier de pacotille. Elle n’a de pouvoir que si l’on y croit. Elle est alors plus dévastatrice qu’un tsunami. Elle pourrit chaque moment, chaque acte, nous poussant à des actions irréfléchies, destructrices, génératrices de malheur pour nous et pour les autres mais dont on pense sur le moment qu’elles sont de bons remèdes. […] »