Archive | décembre, 2015

Secrets de famille

25 Déc

Je savais que cet ouvrage dont j’avais longtemps repoussé la lecture ne me laisserait pas indifférente. Je n’avais pas tord.

Sobibor, Jean Molla

cvt_sobibor_9301Emma, fille de médecin, 17 ans, est anorexique depuis de longs mois. Mais ses parents refusent d’affronter le problème de front. Résultat : la jeune fille passe son temps à détruire son corps, vomissant chaque aliment avalé. Pourquoi un tel dégoût d’elle-même ? Elle l’explique au début comme un simple régime pour plaire davantage à son petit copain. Régime qui a dérapé. Régime qui n’a pas cessé. Et puis, sa grand-mère adorée est décédée. Terrible choc pour la jeune femme. Elle en était plus proche que n’importe qui d’autre, bien plus proche que de sa mère. Pourtant, Emma est persuadée que sa grand-mère détenait un secret très lourd à porter. Si lourd qu’elle en faisait encore des cauchemars. Quelques temps avant sa mort, alors qu’elle partageait la chambre de sa Mamouchka, celle-ci hurle ces phrases dans son sommeil agité : « Jacques, je ne veux plus rester ici. Comprends-moi, je n’en peux plus ! Sais-tu seulement son nom ? Moi, je le sais. Elle s’appelait Eva… Eva Hirschbaum ! […] Je devrais te haïr mais je n’y parviens pas ! […] Emmène-moi loin de Sobibor, je t’en prie ! » Alors qu’Emma tente d’interroger sa grand-mère à son réveil, celle-ci refuse de lui donner la moindre explication. Emma ne tire rien de plus de son grand-père. Bientôt, elle découvre que Sobibor était un camp d’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Peu de temps après le décès de sa grand-mère, Emma va mettre la main sur un cahier qui va irrémédiablement changer sa vie. Le journal de Jacques Desroches, collaborateur français des nazis qui raconte au jour le jour, froidement, son activité à Sobibor.

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bouleversée. S’il s’agit de littérature jeunesse, les adultes seront forcément touchés tant les thèmes traités le sont avec brio. Jean Molla, dont j’avais déjà apprécié l’écriture incisive et réaliste dans Djamila, livre ici un roman qui hurle ce que tout le monde veut cacher. Un roman qui crie toute l’horreur d’un crime contre l’humanité à échelle industrielle que bon nombre a tenté d’enfouir sous le mensonge d’autant qu’il n’y a plus de témoins du massacre de Sobibor ni de bâtiments pour rappeler l’enfer. Le thème de l’anorexie est lui aussi parfaitement traité. L’auteur se met parfaitement dans la peau de l’adolescente malade, décrit à la perfection non seulement les symptômes mais les arcanes psychologiques les plus profondes de cette maladie. Sans doute l’a-t-il côtoyée de près. Le rapport entre les deux histoires : le silence, l’absence de communication, le mensonge, l’impossibilité de traduire en mots l’indicible. D’ailleurs, je laisse la parole à Jean Molla pour clore cette chronique. Il parle de son livre bien mieux que moi : « Ce n’est pas qu’un livre sur les camps, précisément. C’est un livre sur l’après. Sur la mémoire. Sur le mensonge. Sur cette lame de fond qui n’en finit pas d’avancer. Sur le silence. A l’origine de ce livre, il y a aussi une rencontre. Un trop-plein gardé trop longtemps. Mûri. Et le vertige du vide se partage, qu’on le veuille ou non. » Livre coup de poing, coup de cœur, aussi difficile en ait été la lecture.

Lutins d’or 2015

25 Déc

les-lutins-dor-laurc3a9ats-300x262C’est avec joie que je reçois le Lutin d’or 2015 de la fidélité aux lutins urbains. Je remercie le Petit Reporter de l’imaginaire, Renaud Marhic et ses Les Lutins Urbains pour cette merveilleuse distinction ! Au plaisir de poursuivre l’aventure !

 

http://www.les-lutins-urbains.editionsptitlouis.fr/2015/12/22/lutins-dor-2015-les-laureats/

Peur sur la ville

23 Déc

Un polar qui date un peu mais que je n’avais malheureusement jamais trouvé le temps de lire. C’est chose faite grâce au comité de lecture de mon ancien collège.

Pars vite et reviens tard, Fred Vargas

pars-vite-et-reviens-tard-514Joss Le Guern, un ancien marin breton, exerce le drôle et désuet métier de Crieur de nouvelles sur une place à proximité de la gare Montparnasse. Trois fois par jour, il relève les messages en tous genres déposés dans son urne et les crie sur le carrefour Edgar-Quinet-Delambre. Les habitués comme les curieux font masse autour de l’homme pour entendre les nouvelles. Depuis quelques jours, Joss reçoit des messages étranges, à peine compréhensibles, semblant venir d’un détraqué…

De son côté, le commissaire Adamsberg, fraîchement nommé à la criminelle, accueille une jeune femme venue se plaindre de peintures étranges dans son immeuble. Toutes les portes des appartements, sauf une, sont marquées d’un grand 4 noir inversé et de l’inscription CLT en-dessous. Bientôt, d’autres immeubles sont ainsi « décorés ». Canular de grande ampleur ou menace ? Le doute subsiste jusqu’à ce qu’un cadavre plein de puces de rats soit découvert derrière la porte d’un studio non marquée…

Si le démarrage de l’intrigue peut sembler un peu long et compliqué (difficile pou des collégiens je pense de bien cerner le cadre spatio-temporel au début), on accroche finalement très vite à cette histoire de messages tordus qui annoncent une catastrophe horrible : le retour de la peste. J’ai surtout apprécié le personnage d’Adamsberg, un commissaire hors du commun, très lunaire, qui agit à l’intuition. L’auteure ne cache rien des doutes de son personnage principal, qui sent la situation complètement lui échapper quand les habitants de Paris puis de Marseille virent à l’hystérie collective en peignant des 4 sur leurs portes, éloignant ainsi les enquêteurs du maniaque qui peut frapper n’importe où en toute tranquillité. Le dénouement est également assez inattendu d’autant que le véritable coupable n’est pas forcément celui que l’on croit… Un très bon moment de lecture pour les amateurs du genre !

A savoir que ce livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Régis Wargnier, en 2006, avec José Garcia.

Censuré

15 Déc

Un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie au début des années 2000. Je suis tombée dessus dans les rayons de la bibliothèque et me suis laissée tenter.

Les bonbons chinois, Mian Mian

1507-1A 15 ans, Xiao Hong est une adolescente sans histoire. Mais le suicide de sa meilleure amie va bouleverser son existence. Elle quitte sa famille et Shanghai pour une ville du sud où elle erre de bars en bars. Elle finit par faire la rencontre du séduisant Saining, un guitariste de deux ans son aîné. Elle tombe immédiatement sous le charme et pénètre dans le monde de la nuit qui lui était jusque-là inconnu. Malheureusement, Saining ne va pas tarder à goûter à l’héroïne tandis que Xiao va se mettre à boire de plus en plus. Jour après jour, les substances chimiques vont les séparer et la jeune Xiao va totalement se perdre dans cette Chine en totale mutation au milieu des années 90.

Ce texte brutal, brut dépeint une jeunesse chinoise en perte de repères. On découvre que comme dans toutes les grandes villes du monde, l’argent, le sexe et la drogue sont omniprésents et font des ravages. On imagine bien que la censure n’allait pas laisser passer le livre de Mian Mian aisément. Le roman a été interdit à sa sortie en Chine en 2000.

Si j’ai apprécié le côté quasi naturaliste, et même reportage de cette oeuvre en bonne part autobiographique, j’avoue avoir été déstabilisée par la narration polyphonique voire cacophonique à quelques moments. Si la narratrice principale est Xiao Hong – double de Mian Mian -, d’autres personnages viennent prendre le relais dont parfois quelques-uns dont on n’a jamais entendu parlé auparavant et qui n’ont souvent qu’un rapport assez lointain avec le personnage principal. Hormis ces quelques passages durant lesquels il faut s’accrocher, ou plutôt par lesquels il faut se laisser porter en tentant de garder les yeux ouvert, invitation à la découverte de la cruauté du monde de la nuit en Chine (prostitution, trafic d’êtres humains…), difficilement soutenable parfois, j’ai apprécié ce roman qui offre une vraie vision de la jeunesse chinoise, qui sort des images lisses diffusées par le Parti.

Faux-semblants

10 Déc

Un polar jeunesse pour le comité de lecture de mon ancien collège.

Coupable idéal, Jean Molla

coupable-ideal-230235Mathieu, Henri et leur bande d’amies entament tranquillement les vacances d’été lorsque’ils apprennent la disparition de Quentin Bédard, le fils du maire de la commune, richissime et surtout odieux patron de la plus grosse usine du coin. Tout porte à croire à une fugue et pourtant Henri soupçonne Bédard des pires sévices sur son fils. Il propose à Mathieu de le rejoindre une nuit dans l’immense demeure de l’élu.

Ce dernier s’exécute et se munit d’un marteau qu’il trouve devant la porte de la maison de Bédard. Comme il ne voit pas Henri dehors, il décide d’entrer. Apparemment, personne à l’intérieur. Mais d’étranges bruits et ombres viennent bientôt paniquer l’adolescent qui fait une crise d’épilepsie. Il se réveillera quelques temps plus tard dans la cour de sa maison, torse nu.

Au lever du jour, la petite ville est sous le choc. Le maire a été retrouvé sauvagement assassiné, sans doute à l’aide d’un marteau, par un gaucher. Mathieu panique. Il est gaucher et avait un marteau dans les mains quand il s’est rendu chez Bédard la veille. Mais il n’a aucun souvenir de ce qui a bien pu se passer. Aurait-il pu être capable d’une telle sauvagerie envers celui qui a licencié son père quelques mois plus tôt ? Bientôt, un autre drame est annoncé. Henri a été retrouvé mort, défiguré, dans sa chambre. Le même mode opératoire a été utilisé pour les deux crimes. Mathieu est sous le choc, il a tout du coupable idéal. D’autant que Léa, la petite amie d’Henri, l’accuse d’être le meurtrier…

Voilà un polar rondement mené par l’auteur de  l’excellent Djamila. Le suspens est à son comble pendant une bonne partie de l’histoire. Mathieu, que tout semble accuser, est-il vraiment le coupable ? Mais comment un garçon si frêle et gentil a-t-il pu être l’auteur d’une telle barbarie. D’accord, il est fan de livres et de films d’horreur, mais quand même, de là à passer à l’acte… Jean Molla parvient avec brio à tenir son lecteur en haleine jusqu’à la fin du roman, riche en rebondissements. Je ne vous en révèle pas davantage et vous laisse vous plonger dans ce très bon roman. Trouverez-vous le coupable ?

Âmes en peine

8 Déc

J’ai été interpellée par ce titre à la bibliothèque. Il m’aura fallu dix jours pour lire ces 707 pages, mais ça en valait la peine.

Le présent infini s’arrête, Mary Dorsan.

37708-hrCaroline est infirmière. Mais elle n’exerce pas dans un hôpital classique. Elle travaille dans un appartement thérapeutique rattaché à un hôpital psychiatrique. Là, sont accueillis des adolescents pour la plupart psychotiques et souffrant de troubles de l’attachement. Pour bon nombre d’entre eux, le seul moyen de communication est la violence physique ou verbale. Quand ce n’est pas en faisant étalage de leurs selles…

Caroline va raconter, au jour le jour, pendant un an, son quotidien et celui de ses collègues auprès de ces jeunes en perdition, en quête ou non d’un hypothétique sens à leur vie. Elle va raconter la difficulté de soigner ceux qui ne veulent pas l’être, la difficulté de jongler entre les différentes émotions qui varient d’une seconde à l’autre, d’instaurer un dialogue ou un silence pour briser la violence. Caroline va montrer la complexité des liens qui se tissent entre ces adolescents perdus, des relations qu’ils entretiennent avec les soignants et des effets sur les soignants eux-mêmes.

Voilà un livre qui remue les tripes. Parce que Mary Dorsan – pseudonyme – montre la réalité de son métier telle qu’elle est. Violente. Crue. Pas pour dénoncer ses conditions de travail. Loin de là. Malgré les insultes répétées, encaissées tant bien que mal, malgré les menaces, les coups parfois. Non. L’auteure décrit son quotidien et celui des pensionnaires de cet appartement thérapeutique de banlieue parisienne pour dire qu’ils existent. Pour que ceux qui auront lu ce témoignage sachent qu’il y a quelques endroits en France comme celui-ci qui abritent des jeunes totalement exclus du système. Des adolescents dont la pathologie fait peur à toutes les institutions, rejetés non seulement par leurs parents mais aussi par la société. Demeurent quelques lieux, comme celui dans lequel exerce Mary, pour les accueillir, et tenter de leur apporter un peu d’apaisement, pour essayer, non pas de les guérir, mais de les soigner, de les accompagner afin qu’ils se sentent moins seuls, perdus face à eux-mêmes et aux autres.

Le style de l’auteure est brut, voire brutal comme la réalité dont elle traite. De jolis moments de poésie viennent ponctuer cette violence, parce que même dans ce contexte si compliqué, la poésie peut parfois apparaître. J’ai vraiment aimé ce livre qui vient tout juste de sortir aux éditions POL. Un ouvrage difficile parce qu’il ne cache rien des difficultés de chaque personne mais qui fait réfléchir et qui montre à quel point ces soignants sont beaucoup plus que cela tant ils mettent de leur propre vie dans leur métier.