Archive | janvier, 2016

Amour glacial

24 Jan

Un petit Nothomb, histoire de compléter la collection !

Le Voyage d’hiver, Amélie Nothomb

2401_495751Zoile travaille chez EDF. Un jour, il doit se rendre chez une romancière pour lui proposer une solution énergétique qu’elle n’a pas demandée. A sa grande surprise, il n’est pas accueilli par une mais deux jeunes femmes. Alors qu’il tombe immédiatement sous le charme de la première, tout simplement resplendissante malgré les couches de vêtements qui la recouvre afin de la protéger du froid polaire qui règne dans l’appartement, Zoile se trouve horrifié de l’aspect aussi bien physique que psychique de la seconde qui bave, avachie dans le canapé, ressemblant davantage à un mollusque géant qu’à un être humain.

Notre homme est très vite frappé par le froid glacial du taudis, mais la jolie jeune fille qui lui a ouvert la porte refuse toute aide. Zoile promet quand même de revenir, ne serait-ce que pour empêcher les courant d’air avec une bâche. Mais avant cette nouvelle visite, subjugué par la beauté de celle qu’il pense être la romancière, il achète et dévore un roman à son nom. Alors, qu’il se rend à son nouveau rendez-vous, il découvre à quel point il s’est mépris. La belle demoiselle n’est pas l’auteure, mais la tutrice de cette dernière qui n’est autre que l’attardée échouée dans le canapé !

Ce roman, sous ses aspects comiques, cache une réflexion sur le sentiment amoureux, sa complexité à le partager au même instant et l’extrémité des actes qu’il peut provoquer. Le personnage principal va tout faire pour conquérir la charmante Astrolabe mais celle-ci se refuse à s’impliquer dans une relation qui l’éloignerait de sa protégée. Dilemme quasi cornélien dont je ne vous révélerai évidemment pas la solution ! Mis à part l’amour, Amélie Nothomb aborde des thèmes qui lui sont chers : apparences physique – monstruosité opposée à la beauté parfaite – et psychique, problèmes d’identité, de reconnaissance parentale… On passe un bon petit moment de lecture mais ce n’est pas non plus le meilleur opus de la romancière belge.

 

Enfance noire

20 Jan

Merci à mon amie Muriel, sans qui je n’aurais jamais lu ce livre…

Black Boy, Richard Wright

33806_1573688Richard est un petit garçon noir qui vit avec son père, sa mère et son frère dans le sud des Etats-Unis au tout début du XXème siècle. Sa vie est bien loin d’être agréable car l’argent vient souvent à manquer et la faim le taraude à longueur de temps. Cette misère va se trouver accrue par le départ du père qui abandonnera ses deux enfants à son épouse. Par manque de travail et d’argent, la petite famille se voit dans l’obligation de déménager très souvent et d’être accueillie parfois chez la rude grand-mère « blanche ».

Alors que tous les noirs craignent les blancs dans ce Sud ségrégationniste, Richard ne comprend pas pourquoi il devrait s’abaisser à des tâches indignes. Dès son plus jeune âge, il prend conscience de sa valeur en tant qu’être humain et refuse d’être considéré comme un animal. Cela lui vaudra de cruelles persécutions et de nombreux coups, non seulement de la part des blancs, mais surtout de son environnement familial qui ne comprend pas sa façon de se comporter. Le grand rêve du petit garçon est de pouvoir étudier, trouver un petit emploi et gagner de quoi partir vivre dans le Nord où, dit-on, la vie est meilleure pour les Nègres. Mais le jeune Richard devra attendre bien longtemps et endurer de grandes souffrances physiques et morales avant de pouvoir ne serait-ce qu’espérer atteindre son but. Sa scolarité est chaotique à cause des déménagements, du manque d’argent et de la faim constante et les petits emplois qu’il parvient à trouver sont souvent de courte durée car les blancs se méfient de ce petit noir qui semble raisonner différemment de ses congénères…

Vous l’aurez compris, Black Boy est l’autobiographie de Richard Wright, qui deviendra un des plus célèbres auteurs noirs américains du XXème. Son témoignage, sans concession, apporte à la fois le regard plein d’interrogations d’un enfant noir qui ne comprend pas pourquoi il doit se méfier des blancs et se montrer inférieur à eux en toutes circonstances ni pourquoi il doit sans cesse respecter des règles familiales qui lui paraissent totalement absurdes et être battu pour rien et le regard distancié, qui se distingue tout juste en filigrane, de l’adulte qu’il est devenu.

Ce livre constitue un reportage réaliste sur l’Amérique ségrégationniste. Le lecteur, qu’il soit jeune ou adulte, se mettra facilement dans la peau de ce narrateur-auteur-personnage qui raconte les choses telles qu’il les ressent. Et même si l’on sait que Richard atteindra son but de devenir un homme libre et écrivain puisque nous tenu son livre entre nos mains, il est difficile de lâcher l’histoire tant il y a de rebondissements malheureusement à chaque fois plus dramatiques les uns que les autres pour ce jeune garçon. Un gros coup de coeur, que je conseille à tous et en particulier aux collégiens à partir de la 4ème-3ème qui n’ont pas peur de se confronter à un gros livre (450 pages dans une écriture minuscule pour mon édition). Nul doute que cette autobiographie leur permettra de réfléchir sur de nombreux sujet tels que la condition humaine, le racisme, la liberté de penser et de s’exprimer et j’en passe !

En-dehors

18 Jan

Encore un livre dont j’avais entendu parler à sa sortie il y a quelques années et que j’ai eu le plaisir de découvrir dans les rayons de la bibliothèque.

Les Lisières, Olivier Adam

9782081283749Paul Steiner, la quarantaine, est romancier, installé en Bretagne. Son père, ouvrier, n’a jamais compris ce choix d’un métier qui n’en est pas un selon lui et pense que son fils mène une vie de bobo parisien. Loin s’en faut. L’existence de Paul est en train de s’émietter pendant que le fameux tsunami ravage le Japon où il a vécu ses meilleurs moments. Récemment séparé de sa femme, il n’arrive pas à s’en remettre et croit toujours pouvoir la reconquérir. Ses enfants, qu’il ne voit que le week-end, lui manquent terriblement. Alors qu’il est en plein doute concernant son avenir et qu’il connait une panne sèche au niveau de son inspiration, son frère, vétérinaire dans une bourgade chic de la banlieue parisienne, lui demande de venir s’occuper « pour une fois » quelques jours de leur père pendant que leur mère est hospitalisée. La mort dans l’âme, il rejoint la banlieue de sa jeunesse et va devoir se confronter au monde qu’il a fui, à un environnement qu’il déteste mais dans lequel il s’est construit.

Dans cette cité de banlieue parisienne, il retrouve son père complètement à la dérive, perdu sans sa femme dans ce pavillon sans âme. Entre les deux hommes, aucune communication n’a jamais été possible. Elle l’est d’autant moins maintenant que son père adhère aux propos tenus par la candidate du FN. Ces quelques jours de calvaire obligatoire passés dans la cité de son enfance vont faire remonter de nombreux souvenirs à la surface en même temps qu’il va rencontrer d’anciennes connaissances et découvrir un secret de famille bien gardé jusque-là… c’est bien malgré lui qu’il va enfin découvrir la véritable raison du mal-être qui le ronge depuis son enfance et l’empêche depuis toujours de trouver véritablement sa place.

Si cet épais roman souffre de quelques longueurs à mon goût, l’ensemble demeure tout à fait plaisant. Je me suis laissée happer par le personnage-narrateur et ses interrogations sur ce qui a fait son enfance et la façon dont il s’est construit à coup d’auto-destruction. J’ai apprécié le fait que le romancier ne se contente pas des réflexions métaphysiques de son anti-héros mais aborde aussi les problèmes sociaux de la France : chômage, immigration, montée du nationalisme et du racisme, évocation des classes moyennes et populaires de banlieues loin du sérail parisien. Le côté « autobiographique » du roman a aussi quelque chose de plaisant, qui permet en quelque sorte d’apporter davantage de crédit aux propos de l’auteur. Et puis, il y a ces merveilleuses évocations du Japon, paradis perdu en train de se métamorphoser en enfer nucléaire dans les environs de Fukushima, qui fonctionnent comme une mise en abîme de la propre existence du narrateur. Un bon moment de lecture.

Super-héros !

8 Jan

Trouvé dans le rayon nouveautés de la bibliothèque. Intriguée par le titre à rallonge. Et pas déçue – loin de là – par ce roman.

Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom L’Éclair et a sauvé le monde, Paul Vacca

104565012Thomas Leclerc, collégien dans une petite ville de banlieue parisienne, en plein cœur des années 60, n’est pas un petit garçon comme les autres. Autiste, il est incapable de ressentir ni de manifester la moindre émotion alors qu’il résout les problèmes mathématiques les plus complexes plus vite que quiconque. Alors que les autres enfants de son âge joue ensemble dans la cour de récré, lui, toujours positionné au même endroit se pose des questions existentielles quant au fonctionnement du monde, à la manière de se faire des amis ou à la méthode à adopter pour sourire.

Un jour, alors qu’il se rend à un énième rendez-vous médical et qu’il doit patienter dans la salle d’attente, il découvre un comic book dans la pile des revues. Intrigué puis captivé par ces histoires de super-héros, tous différents de l’ensemble de la population lamba, étrangers comme lui dans une société qui n’est pas faite pour eux, condamnés comme lui à la solitude, Thomas réalise que lui aussi pourrait bien avoir son rôle à jouer dans la bonne marche de l’univers. Le jeune garçon va alors s’inventer une vie de super-héros, celle de Tom L’Éclair, allant chaque jour à la découverte du monde, de ce monde qui l’entoure depuis tant d’années sans qu’il n’interagisse avec lui (ses parents, les collégiens, sa ville), afin de trouver des missions extraordinaires (sauver un chien par exemple), dignes de son nouveau statut et de sauver son univers.

Ce roman de Paul Vacca est magique. C’est simple, dès les premières lignes, je me suis dit : « Voilà le roman que j’aurais voulu écrire ! ». Mais un autre l’a fait, et vraiment très bien fait. L’auteur nous plonge dans la tête et l’univers de ce petit garçon différent, à la fois surprotégé et incompris par sa maman qui l’aime pourtant plus que tout au monde. A travers le regard de Tom s’ouvre un monde magique que malheureusement beaucoup d’adultes ont perdu de vue, on monde dans lequel tout est possible, pour peu que l’on y croie. Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est que tout en abordant des sujets parfois très sensibles (hors autisme qui l’est déjà suffisamment) – disparition d’une fillette, problèmes de couple, tentative de suicide… – la tonalité reste toujours emprunte d’humour. Et sous-couvert d’un texte léger et facile d’accès – de jeunes collégiens peuvent le lire et le comprendre sans problème – se dévoile une émotion permanente ainsi qu’une vision très subtile et poétique de la vie. Le rôle de super-héros que le petit Tom s’est inventé va ainsi non seulement lui permettre de grandir et d’apprendre à se lier et à communiquer avec le monde qui l’entoure, mais aussi permettre à tous les lecteurs de ce que je qualifierais presque de fable philosophique d’ouvrir davantage leurs yeux et leur cœur sur ce qui les entoure. Énorme coup de cœur !

Retour vers le futur

2 Jan

Pour cette première chronique de l’année 2016, je tiens à remercier les éditions Syros pour leur confiance. J’ai en effet eu la chance de recevoir un exemplaire des épreuves non corrigées de ce livre qui paraîtra le 7 janvier. Une jolie façon de commencer l’année. Je vous souhaite d’ailleurs tous mes vœux de bonheur et de belles aventures livresques.

Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier

1507-1Andréa, 16 ans, est une lycéenne de 2019 comme les autres, qui rêve de liberté, si ce n’est qu’elle est uniquement entourée d’hommes depuis la disparition de sa mère. Elle vit avec son père flic et ses deux frères, Pierrick l’aîné et Tiago le cadet. Son seul véritable ami est Mathias, avec lequel elle envisage de découvrir l’Europe de l’est l’été prochain. Evidemment, son père refuse de lui accorder la permission sous prétexte qu’elle est trop jeune et que ce périple est trop dangereux pour une fille.

Un matin, alors qu’elle se rend au lycée, en retard, comme d’habitude, Andréa remarque un groupe de filles pour le moins étranges. Elles sont toutes très grandes, habillées bizarrement et très laides. Alors qu’elle cherche à percer le mystère de ces géantes, le groupe disparaît mystérieusement. Une seule d’entre elles est restée proche de la grille du lycée et semble complètement paniquée. Elle se nomme Pénélope et alors qu’Andréa tente d’entamer la conversation et de l’aider, la jeune inconnue décline son offre et surtout refuse de quitter l’endroit où elle se trouve, persuadée que ses amies vont revenir la chercher…

Par la force des choses, Andréa va décider de ramener Pénélope chez elle pour l’aider. Mais cela pourrait bien être la pire décision de sa vie tant l’inconnue est envahissante et maladroite. Bientôt cependant, Andréa apprendra que la demoiselle vient du futur et qu’elle est terrifiée par ce qu’elle nomme le Moyen-âge tardif. Pour elle, en effet, 2019 est une époque barbare, très dangereuse, de laquelle elle doit partir le plus vite possible. Andréa aimerait en apprendre davantage sur le futur mais Pénélope refuse de lui dévoiler quoi que ce soit de crainte de bouleverser l’ordre établi. Elle détient en particulier un secret qu’elle ne doit révéler sous aucun prétexte.

Pour un premier roman, Nathalie Stragier signe une comédie d’aventure délirante. Les événements s’enchaînent à toute vitesse et le lecteur est porté dans l’intrigue par un suspens sans cesse renouvelé. L’auteure use à fond du ressort comique du quiproquo, les proches d’Andréa étant persuadés que Pénélope est une réfugiée politique, et c’est le sourire aux lèvres qu’on progresse dans le livre. Les temps-morts n’existent pas, l’intrigue étant soutenue par une course contre la montre exaltante lorsque, mise au courant du terrible secret, Andréa comprendra que Pénélope détient le pouvoir de changer le sort de l’humanité. Mais ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est le regard extérieur porté par cette fille du futur sur notre civilisation : la mixité, le fait de manger de la viande, de s’habiller de la même façon, l’épilation des femmes et non des hommes… évidemment, ce regard est porteur de préjugés que seule l’expérience pourra démentir mais il permet également de nous faire réfléchir de manière humoristique sur nos habitudes. Ce n’est pas sans rappeler Les Lettres persanes de Montesquieu, roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive entre des voyageurs persans en France et leurs amis restés en Perse. Une façon déguisée de critiquer la société française du 18ème siècle sans risquer la censure. De la même façon, la vision du futur qu’il nous est permis d’entrevoir par le biais de Pénélope n’est peut-être pas aussi idéal qu’il n’y paraît.

Ce roman humoristique, qui mêle à la fois science-fiction et suspens digne d’un thriller, permettra aux ados de réfléchir sur le monde qui nous entoure, sur l’acceptation de la différence et sur bien d’autres thèmes très sérieux à la fois éthiques et philosophiques tout en passant un excellent moment de détente. Une bonne manière de commencer 2016.