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Corps perdu

22 Nov

Lecture réalisée pour le comité du collège Arsène Fié. Je préviens d’emblée, par avant 14-15 ans.

Djamila, Jean Molla

9782246647614fsVincent redouble sa terminale et joue de la guitare dans un groupe avec son meilleur ami Hamid. Un jour, une jeune fille magnifique mais très mystérieuse fait son apparition. Comme Hamid a déjà l’air sur le coup, Vincent ne se fait aucune illusions quant à ses chances de pouvoir intéresser la demoiselle. Mais son ami va lui apprendre que Djamila est sa cousine, qu’elle a dû quitter la banlieue parisienne pour venir s’installer chez lui, à Poitiers. De plus en plus sous le charme, Vincent va tenter de percer le secret de la jeune fille… en vain. Pour tenter de comprendre ce que renferment son silence et son regard sombre, il décide d’aller faire un tour dans la cité de Sergeny, là où vivait Djamila. Il ne sait pas encore quels démons il va réveiller…

Avant toute analyse – vu que cette chronique est destinée à un public de collégiens – je préfère prévenir d’emblée : les thèmes abordés dans ce roman sont extrêmement violents. Une violence malheureusement bien réelle, mais qui pourra choquer les plus jeunes et les plus sensibles d’entre vous. Donc je ne conseille pas ce livre en-dessous de la classe de 3ème et si possible, si vous décider de le lire, faites-vous accompagner par un adulte (parents ou professeurs) afin de pouvoir discuter de ce que vous aurez lu.

Tout d’abord, le texte de Jean Molla (auteur de Felicidad) est vraiment très bien rédigé et très réaliste. C’est d’ailleurs cela qui fait sa force mais qui du coup appuie la violence du propos. Mais comme nous ne vivons malheureusement pas au pays des Bisounours, et qu’il faut bien appeler un chat un chat, l’auteur va aborder un sujet très sensible de manière assez directe. Ce roman parle donc de viol. Davantage que ça, de viol en réunion, de tournantes, et de films pornographiques tournés avec des personnes non consentantes. N’ayez crainte, aucune scène n’est directement décrite dans ce roman qui je le rappelle appartient à la littérature jeunesse. Mais les évocations sont très directes, le vocabulaire employé parfois cru et du coup les images mentales qui peuvent surgir facilement à la lecture sont parfois pénibles à supporter. Djamila est donc un réquisitoire contre les violences faites aux femmes, un véritable plaidoyer en faveur de ce droit qui devrait être fondamental pour chaque femme de disposer de son corps comme on l’entend et surtout que ce dernier soit considéré comme un sanctuaire par autrui et non comme un vulgaire morceau de viande. Molla critique également la société qui fait du sexe un commerce lucratif par le biais de la pornographie démocratisée et aussi la mauvaise influence de cette dernière sur les adolescents qui pensent que faire l’amour ressemble à ce qu’ils voient dans ces films sans paroles, souvent hyper-violents et dans lesquels la femme est considérée comme un objet.

En dehors de ce thème très compliqué, d’autres sujets difficiles sont évoqués tels que la mort violente (maladie, meurtres), le crime organisé (trafic de stupéfiants, rixes entre bandes rivales qui tournent très mal) et la façon dont la justice peut être rendue ou non…

En dehors de cela, j’ai apprécié aussi que l’auteur face preuve d’une grande ouverture d’esprit et construise des personnages très riches, qui sortent des clichés. Ainsi, Vincent fera la connaissance de Valérie, une jeune fille issue de la bourgeoisie, pas du même monde que lui. Alors qu’il est bourré de préjugés à son égard, il va découvrir qu’elle milite contre la mondialisation à tout prix et le profit qui va uniquement aux pays riches et que ce militantisme n’est pas simplement là pour se donner bonne conscience mais fait vraiment partie de sa personne. Chacun des personnages principaux est donc parfaitement dessiné, jamais de façon lisse mais au contraire toujours avec une part d’ombre, comme dans la réalité en somme.

Pour conclure, un excellent livre, très riche, mais à ne pas mettre entre toutes les mains je pense.

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Jour sans fin

23 Août

Roman trouvé lors d’une flânerie dans une adorable librairie de Honfleur.

Le rêve de l’homme lucide, Philippe Ségur

1631119_6_f9e0_couverture-de-l-ouvrage-de-philippe-segur-le_ac0fba6791c3b65d00e129848862c861Simon Perse est écrivain, divorcé, père des deux enfants. Insomniaque de longue date, il a usé et abusé de tous les somnifères et anxiolytiques possibles pour tenter de remédier à son mal, en vain. Une fois par semaine, il se rend chez son psychanalyste. Un jour, en sortant d’une séance, une idée lumineuse lui vient : pourquoi chercher absolument à dormir alors que manifestement son corps refuse le sommeil ? Une solution radicale s’impose dès lors à lui : il va cesser de dormir.

Après avoir lutté cette fois de nombreux jours pour ne pas céder au sommeil et consommé à outrance bon nombre de stimulants, Simon atteint son but. Il ne dort plus. Mais rapidement cet état de conscience permanent va avoir des effets inattendus. Sa lucidité face au monde qui l’entoure va s’accroître – ce qui n’améliorera pas sa tendance dépressive. Vu qu’il s’agissait d’un objectif recherché, pas de problème. Mais bientôt, il va se trouver confronter à d’étranges hallucinations et traverser des époques différentes. Happé par des aventures cauchemardesques qui lui font oublier des pans entiers de sa vie réelle, perdu dans un univers constitué de faux-semblants auquel il refuse d’appartenir, Simon se lance sans le savoir dans une quête d’identité douloureuse.

Pour être honnête, je ne connaissais absolument pas cet auteur. Ce sont la couverture et l’extrait proposé au dos du livre qui m’ont attirée. Un extrait teinté d’un humour grinçant et cynique comme je l’aime ! Je n’ai pas été déçue ! Moi-même grande insomniaque par périodes, j’ai été happée par ce roman autobiographique complètement halluciné et n’en ai fait qu’une bouchée. Partant d’une trame qui pourrait apparaître somme toute pauvre  – un insomniaque décide de s’arrêter totalement de dormir -, l’auteur parvient à dresser un portrait corrosif de notre société post-moderne basée sur le mensonge, l’apparence et la consommation tout en se livrant à une véritable quête d’identité ainsi qu’à une réflexion sur la nécessité d’une évasion spirituelle. Un petit bijou tant sur le fond que sur la forme avec une écriture aussi maîtrisée qu’incisive, l’auteur mêlant brillamment des instants de poésie cauchemardesque à sa prose dotée d’une ponctuation démente. Coup de cœur !

Un petit extrait – qui n’est pas celui de la 4ème de couverture – pour vous donner le ton !

« Il faut le savoir, l’intérêt de la zopiclone n’est pas tant de vous assommer que de vous poser des questions philosophiques essentielles. Avec elle, vous dormez, certes. Pas longtemps, mais vous dormez. Et quand vous vous réveillez, vous êtes une créature de science-fiction, un croisement entre le zombi et l’huître. Il vous faut deux heures, trois douches, quatre cafés et une surdose de vitamine C pour récupérer un état de vigilance plus développé, vous hissant du rang de mollusque à celui du crustacé (du moins cela vous rend-il dans un premier temps une certaine faculté de déplacement, même en crabe, c’est déjà appréciable).

Une fois que vous redevenez capable 1) de vous souvenir du prénom de votre femme, des vos enfants, de votre canari ou de votre poisson rouge; 2) de le prononcer avec une élocution qui ne rappelle plus que de très loin l’état du grand alcoolique à langue pâteuse, alors vous savez que vous êtes sorti de la phase purement chimique de cotre nuit d’amour avec la zopiclone.

Vous entrez maintenant dans sa phase dite métaphysique, la plus sophistiquée et la plus intéressante, celle qui vous place devant la grande question, la question centrale de votre existence d’insomniaque : à quoi cela sert-il de dormir, nom de Dieu, si c’est pour vous réveiller encore plus démoli qu’avant de vous être couché ? »

Secrets de famille

25 Déc

Je savais que cet ouvrage dont j’avais longtemps repoussé la lecture ne me laisserait pas indifférente. Je n’avais pas tord.

Sobibor, Jean Molla

cvt_sobibor_9301Emma, fille de médecin, 17 ans, est anorexique depuis de longs mois. Mais ses parents refusent d’affronter le problème de front. Résultat : la jeune fille passe son temps à détruire son corps, vomissant chaque aliment avalé. Pourquoi un tel dégoût d’elle-même ? Elle l’explique au début comme un simple régime pour plaire davantage à son petit copain. Régime qui a dérapé. Régime qui n’a pas cessé. Et puis, sa grand-mère adorée est décédée. Terrible choc pour la jeune femme. Elle en était plus proche que n’importe qui d’autre, bien plus proche que de sa mère. Pourtant, Emma est persuadée que sa grand-mère détenait un secret très lourd à porter. Si lourd qu’elle en faisait encore des cauchemars. Quelques temps avant sa mort, alors qu’elle partageait la chambre de sa Mamouchka, celle-ci hurle ces phrases dans son sommeil agité : « Jacques, je ne veux plus rester ici. Comprends-moi, je n’en peux plus ! Sais-tu seulement son nom ? Moi, je le sais. Elle s’appelait Eva… Eva Hirschbaum ! […] Je devrais te haïr mais je n’y parviens pas ! […] Emmène-moi loin de Sobibor, je t’en prie ! » Alors qu’Emma tente d’interroger sa grand-mère à son réveil, celle-ci refuse de lui donner la moindre explication. Emma ne tire rien de plus de son grand-père. Bientôt, elle découvre que Sobibor était un camp d’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Peu de temps après le décès de sa grand-mère, Emma va mettre la main sur un cahier qui va irrémédiablement changer sa vie. Le journal de Jacques Desroches, collaborateur français des nazis qui raconte au jour le jour, froidement, son activité à Sobibor.

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bouleversée. S’il s’agit de littérature jeunesse, les adultes seront forcément touchés tant les thèmes traités le sont avec brio. Jean Molla, dont j’avais déjà apprécié l’écriture incisive et réaliste dans Djamila, livre ici un roman qui hurle ce que tout le monde veut cacher. Un roman qui crie toute l’horreur d’un crime contre l’humanité à échelle industrielle que bon nombre a tenté d’enfouir sous le mensonge d’autant qu’il n’y a plus de témoins du massacre de Sobibor ni de bâtiments pour rappeler l’enfer. Le thème de l’anorexie est lui aussi parfaitement traité. L’auteur se met parfaitement dans la peau de l’adolescente malade, décrit à la perfection non seulement les symptômes mais les arcanes psychologiques les plus profondes de cette maladie. Sans doute l’a-t-il côtoyée de près. Le rapport entre les deux histoires : le silence, l’absence de communication, le mensonge, l’impossibilité de traduire en mots l’indicible. D’ailleurs, je laisse la parole à Jean Molla pour clore cette chronique. Il parle de son livre bien mieux que moi : « Ce n’est pas qu’un livre sur les camps, précisément. C’est un livre sur l’après. Sur la mémoire. Sur le mensonge. Sur cette lame de fond qui n’en finit pas d’avancer. Sur le silence. A l’origine de ce livre, il y a aussi une rencontre. Un trop-plein gardé trop longtemps. Mûri. Et le vertige du vide se partage, qu’on le veuille ou non. » Livre coup de poing, coup de cœur, aussi difficile en ait été la lecture.

Meurtres en terres mongoles

3 Nov

Je remercie vivement mes parents pour m’avoir prêté ce livre.

Yeruldelgger, Ian Manook

Le commissaire Yeruldelgger doit se rendre dans la steppe à plusieurs heures de route d’Oulan-Bator. Le corps d’une petite fille vient d’être découvert par des nomades. Secoué par ce drame qui semble faire écho à son passé, Yeruldelgger promet de s’occuper personnellement de l’affaire et ramène le corps avec lui. A son retour à la capitale, il retrouve son équipe sur les lieux d’un horrible crime. Trois chinois ont été sauvagement assassiné, horriblement mutilés, des étoiles gravées à la lame de rasoir sur la peau. Le lendemain, deux femmes sont retrouvées pendues, les parties génitales des chinois fourrées dans la bouche.

Entre ces meurtres sordides et l’affaire de la fillette, Yeruldelgger devra aussi faire face à ses démons et affronter son supérieur hiérarchique, un jeune arriviste qui passe son temps à lui mettre des bâtons dans les roues. Bientôt, ses recherches vont le lancer sur la piste d’un groupuscule néo-nazi. Mais au-delà de fous furieux nationalistes, notre commissaire pourrait mettre le doigt sur une organisation bien plus importante et qui lui feront remonter des pistes aussi vastes que celles traversant les terres sauvages de Mongolie.

Voilà un polar qui sort des sentiers battus. Dès le départ, le dépaysement est effectivement de mise avec de sublimes descriptions de la steppe mongole. Pour son premier roman, Ian Manook fait preuve d’un don particulier pour la description en parvenant à faire voyager son lecteur dans un univers fort peu connu. Le travail de documentation sur les coutumes mongoles est remarquable. Si les intrigues s’entremêlent de façon complexe, le lecteur n’est cependant jamais perdu et tout finit par se recouper de façon logique. En ce qui concerne le personnage principal, Ian Manook exploite à fond des ficelles du genre qui ont fait leurs preuves avec son commissaire ancien héros, ravagé par une terrible histoire personnelle. Yeruldelgger va être poussé dans ses plus profonds retranchements au cours de son enquête, mais ce sont justement ces failles qui lui permettront de résoudre les crimes et de renouer avec ses racines. Quant au rythme – car on pourrait prendre peur de l’épaisseur du livre : plus de 600 pages tout de même ! -, il est vraiment palpitant, notamment grâce aux très courts chapitres et aux nombreux rebondissements qui alternent avec les magnifiques descriptions qui viennent jouer un grand rôle dans l’intrigue.

J’ai vraiment pris plaisir à lire ce roman qui a réussi l’exploit de me faire voyager très loin. J’attends une suite !

Tout pour la danse

19 Jan

Une BD prêtée par la Bibliothèque de la Nièvre dans le cadre de notre partenariat avec le CDI.

Polina, Bastien Vivès

La petite Polina est très stressée. Elle doit passer un test important pour entrer au pensionnat de la très sélecte Académie de danse. Malgré son manque de souplesse, le célèbre professeur Bojinski la recrute sur le champ, décelant en elle un très grand potentiel.

Les années passent, Polina consacre la plus grande partie de son temps à danser et à souffrir des remarques de son professeur plus que perfectionniste. Mais comme la danse est tout pour elle, elle serre les dents, réprime ses émotions, continue à s’accrocher et parvient à participer à un ballet. Elle est alors repérée par la directrice du Théâtre qui veut l’intégrer à sa troupe. Mais il sera bien difficile à la jeune femme de quitter son mentor et son enseignement très classique et formaté pour une danse plus contemporaine où le corps doit avant tout traduire des émotions…

Le sujet traité par cette bande dessinée m’intéressait. J’ai été assez vite happée par la lecture et les dessins – ou plutôt les esquisses – en noir et blanc. Pourtant, plus je tournais les pages, plus je restais sur ma faim. J’ai vite compris pourquoi. L’auteur ne va pas au fond des choses et c’est dommage. On reste en permanence à la lisière des personnages, on ne parvient jamais à déceler leurs émotions (d’accord, on voit bien que Polina a l’air de souffrir, qu’elle semble parfois perdue, mais ça ne va pas plus loin). Je pense que ce manque de profondeur tient au fait que les années passent très vite. Malgré un nombre de pages conséquent (206), les dessins laissent peu de place au texte. Alors oui, on parvient à suivre l’évolution et l’émancipation de la jeune femme mais il manque un peu de texte à mon goût pour que la BD soit totalement réussie. Je pense néanmoins qu’elle plaira beaucoup aux amateurs de danse.

Danse, meurs de faim et tais-toi !

6 Août

Encore un ouvrage que je voulais lire depuis un moment et que j’ai trouvé lors de ma dernière virée à la médiathèque.

Robert des noms propres, Amélie Nothomb

Plectrude. Avec un prénom pareil, on est forcément voué à un destin hors du commun. Dès sa naissance, la vie de la fillette sort de l’ordinaire. Sa mère, une très jeune femme de 19 ans, tue son compagnon juste avant d’accoucher. Elle met donc son enfant au monde en prison avant de se donner la mort. C’est sa soeur, Clémence, et son mari Denis, qui recueillent le bébé. Ils ont déjà deux filles mais reçoivent leur nièce chez eux comme leur propre enfant.

La petite Plectrude grandit donc au sein d’une famille aimante. Pourtant, elle se distingue de la plupart des enfants dont elle ne cherche pas vraiment la compagnie. Cancre, elle est la risée de toute son école. Par contre, grâce à un corps particulièrement fin et souple, elle excelle à l’école de danse. Dans la vie, Plectrude n’a qu’une crainte : grandir et perdre l’amour de sa mère. La fillette met tout en oeuvre pour cultiver son enfance.

En classe de 5ème, à la suite d’un chagrin d’amour, Plectrude désire devenir petit rat de l’Opéra. Elle passe les examens avec succès et intègre la célèbre école au plus grand bonheur de sa mère. Mais la jeune fille déchante rapidement. Alors qu’elle était catégorisée comme « mince » depuis son enfance, elle se retrouve dans la catégorie des « normales » à qui l’on demande de ne surtout pas dépasser le poids fatidique de quarante kilos pour un mètre cinquante-cinq. Les fillettes, en plus de leurs entraînements incessants et épuisants, sont soumises à un régime drastique. Plectrude a tôt fait de se délester de cinq kilos. C’est dans un état de maigreur extrême qu’elle regagne le domicile familial pour les fête de Noël, vécues avec l’angoisse de manger et de reprendre du poids. Si Denis s’inquiète de la maigreur de sa fille, Clémence s’en félicite et l’encourage. Pour Plectrude, la descente aux enfers de l’anorexie ne fait que commencer…

Sous couvert d’un ton toujours décalé et sarcastique, Amélie Nothomb aborde ici un thème d’autant plus difficile qu’elle en a elle-même fait les frais étant enfant : l’anorexie mentale (cf: Biographie de la faim). L’auteur belge peint le destin de Plectrude à la manière d’une tragédie grecque : victime de la faute originelle de sa mère, elle ne pourra que souffrir et reproduire le même schéma. Mais c’est sans compter l’apparition de la seconde mère. Et n’est pas la mauvaise mère celle que l’on croit. La petite fille est étouffée par cette mère qui met tant d’espérance en elle, qui vit par procuration ce qu’elle n’a jamais vécu elle-même. De cette relation fusionnelle et mortifère – lorsque Plectrude remonte à quarante kilos, Clémence lui lâche qu’elle est « obèse » ! – , le père est totalement évincé et est trop lâche pour tenir tête à sa femme qui, s’en sans apercevoir, est en train de mettre sa fille à mort. Nothomb décrit avec justesse les mécanismes de l’anorexie et les dysfonctionnements de la structure familiale. Bien évidemment, il ne s’agit que d’un exemple, et d’un exemple romanesque. Chaque anorexie prenant ses racines dans un terreau différent. La peur de grandir et l’indifférenciation fille-mère en est un, il en existe malheureusement bien d’autres.

Pour conclure, j’ai trouvé ce livre très bien écrit. Le ton demeure léger, parfois un peu caricatural, malgré un sujet plutôt grave. Il se lit très rapidement (en un peu moins de trois heures) et peut être vu comme un moyen de sensibiliser le grand public à la thématique anorexique.

Deux petits extraits : le premier correspond à l’entrée de Plectrude à l’école des rats et le second à l’aveuglement de la famille face à la maigreur de l’enfant.

« Plectrude avait toujours été la plus mince de tous les groupements humains dans lesquels elle s’était aventurée. Ici, elle faisait partie des « normales ». Celles qu’on qualifiait de minces eussent été appelées squelettiques en-dehors du pensionnat. Quant à celles qui, dans le monde extérieur, eussent été trouvées de proportions ordinaires, elles étaient en ces murs traitées de « grosses vaches ». […] – Les minces, c’est bien, continuez comme ça. Les normales, ça va, mais je vous ai à l’oeil. Les grosses vaches, soit vous maigrissez, soit vous partez : il n’y a pas de place ici pour les grosses truies. […] A toutes ces fillettes, ce premier jour à l’école des rats donna l’impression d’une éviction brutale de l’enfance ».

« Sa maigreur les frappa : sa mère fut la seule à s’en émerveiller. […] – J’ai parfois l’impression d’avoir perdu une enfant, dit Denis. – Tu es égoïste, protesta Clémence. Elle est heureuse. Elle se trompait doublement. D’abord, la fillette n’était pas heureuse. Ensuite, l’égoïsme de son mari n’était rien comparé au sien : elle eût tellement voulu être ballerine et, grâce à Plectrude, elle assouvissait cette ambition par procuration. Peu importait de sacrifier la santé de son enfant à cet idéal. »

Le Combat d’une vie

24 Mai

Samedi dernier, je rencontrais pour la première fois l’auteure de ce livre après avoir rédigé un article à distance avec elle le mois dernier (à découvrir ici). Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous faire découvrir son message que je partage dans une large mesure.

L’âme en éveil, le corps en sursis, Sabrina Palumbo

Sabrina a 17 ans lorsqu’elle sombre dans l’anorexie à la suite d’un simple régime destiné à améliorer ses performances sportives. Pourtant, la jeune fille avait tout pour réussir : brillante à l’école, sportive de haut niveau, famille aimante… rien ne laissait présager qu’elle pourrait se laisser engloutir par ce fléau dévastateur qu’est l’anorexie.

Alors que Sabrina maigrit à vue d’oeil et que ses performances sportives diminuent, personne dans son entourage ne semble prendre conscience de ses troubles et de sa souffrance. Il faut dire que la jeune fille, déjà engluée dans la maladie, se montre aussi euphorique que manipulatrice et reste bien loin encore de se sentir malade.

Evidemment, une fois la maladie diagnostiquée, les repas en famille deviennent rapidement source de conflit et les rapports familiaux se dégradent d’autant plus rapidement qu’après une période d’anorexie restrictive, la malade plonge dans l’anorexie-boulimie et passe son temps à vider les placards remplis par sa mère.

Bien entendu, le corps ne peut survivre très longtemps à ce rythme : crises, vomissements, restriction totale, activités sportives intenses. Bientôt, Sabrina devient trop faible physiquement pour affronter le quotidien. L’hospitalisation devient nécessaire, vitale…

Je ne vais pas réécrire le livre et préfère vous laisser le soin de découvrir le long processus de guérison de l’auteure. Ce que j’ai apprécié d’abord, c’est qu’au-delà du simple témoignage, Sabrina apporte une véritable réflexion sur la maladie à tel point que ce livre pourrait, d’un certain point de vue, tout aussi bien être considéré comme un essai médical. L’auteure explique dans un langage clair tous les mécanismes de l’anorexie-boulimie d’autant plus précisément qu’elle les a vécus de l’intérieur.

Ensuite, l’ouvrage offre également une réflexion intéressante sur la prise en charge médicale de cette maladie trop peu connue dans le milieu hospitalier. On ne peut être qu’effrayés de découvrir qu’au 21 ème siècle, en France, on en soit encore à enfermer les anorexiques et à les sangler dans une cellule avec une sonde naso-gastrique pour seule compagnie ! Des méthodes que je trouve vraiment inhumaines, dignes d’un autre temps (celui de Charcot !). Bien sûr, il est nécessaire de sauver le corps décharné des patientes qui arrivent à l’hôpital dans un état de dénutrition tel qu’il en va de leur vie et de les réalimenter dans un premier temps. Mais une fois le danger vital écarté, il est nécessaire de traiter le fond du problème, à savoir l’esprit, et non pas se contenter de regonfler le corps à coup de kilos qui ne seront pas acceptés par le patient et très vite perdus dans la sortie de l’hôpital. J’évoque d’ailleurs aussi ce problème dans mon livre. Il faut donc repenser la prise en charge en envisager de soigner non seulement le corps mais aussi et surtout l’esprit. Ne pas soigner seulement le symptôme mais la cause. Ne pas se contenter de la partie émergées de l’iceberg.

Sabrina livre donc un témoignage poignant, tout en s’interrogeant sur les processus qui l’ont amenée à se détruire. Elle livre ses réflexions par petites touches, à la façon d’un peintre impressionniste. Désormais, elle souhaite mettre à profit son expérience, transformer en positif cette sombre période de sa vie et sa colère. Pour ce faire, elle a fondé en mars dernier l’association Sabrinatca92 pour aider les patients et leurs proches mais aussi effectuer un travail de prévention et créer un réseau de soignants afin de prendre en charge globalement les patients. Je lui souhaite bien sûr toute la réussite qu’elle mérite dans son combat et espère que ses « Anges » veilleront encore sur elle très longtemps !