Search results for 'prime enfance'

Prime enfance

2 Mar

Un livre conseillé par quelqu’un qui me connait bien.

Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb

La narratrice raconte le tout début de sa vie. De sa naissance à l’âge de 2 ans, le bébé n’est qu’une masse inerte. Les médecins diagnostiquent une « apathie pathologique » et le bébé se considère comme un tube qu’on nourrit, qui digère et finit par évacuer ce qu’on lui a donné d’un côté par une autre extrémité. Ses parents la surnomme « la plante ». Elle ne témoigne d’aucun sentiment ni d’aucune attention pour le monde qui l’entoure. Le tube ne parle pas, n’émet pas même le moindre son, et ne bouge pas. Un jour pourtant, le tube se met à hurler et rien ne peut plus l’arrêter de crier pendant 6 mois.

C’est grâce à sa grand-mère ou plutôt grâce à un bâton de chocolat blanc belge que cette dernière lui tend que le tube va prend conscience de l’intérêt du monde et quitter enfin, à 2 ans et demi, son état végétatif. La petite fille rattrape vite le temps perdu et se met rapidement à parler et à marcher. Si elle prononce ses premiers mots en français, elle veille néanmoins à ne pas révéler ses progrès trop vite à ses parents et communique en attendant en japonnais avec sa nourrice nippone. Car l’enfant vit au Japon où son père – belge – exerce l’étrange profession de consul. Nous suivrons ensuite les progrès et les réflexions de la petite jusqu’à ses 3 ans dans ce Japon qui ressemble pour elle à un véritable jardin d’Eden.

J’ai adoré ce roman autobiographique !  Techniquement, on passe de la 3ème personne du singulier avec la narratrice qui parle d’elle-même en se surnommant Dieu d’abord puis « tube ». La scène du chocolat met un terme à l’utilisation de la 3ème personne. La narratrice goûte au plaisir, peut enfin se considérer comme un être en tant que tel et donc utiliser le « je ».

L’humour mordant point pratiquement à chaque phrase. J’ai vraiment ri à la lecture de certaines scènes notamment celles des carpes « de tous les poissons, le plus nul – le seul à être nul- […] les Japonais avaient eu raison de choisir cette bête pour emblème du sexe moche » (les parents, croyant faire plaisir à leur fille pour son 3ème anniversaire, lui offriront 3 carpes Koï ce qui donne lieu à un épisode vraiment jubilatoire) et un paragraphe dans lequel elle évoque son grand frère :« je tenais mon frère pour la pire des nuisances. L’unique ambition de son existence semblait de me persécuter : il y prenait un tel plaisir que c’était pour lui une fin en soi. Quand il m’avait fait enrager pendant des heures, il avait réussi sa journée. Il paraît que tous les grands frères sont ainsi : peut-être faudrait-il les exterminer. » Le récit alterne entre le regard de l’enfant sur son entourage (vraiment très drôle) et des réflexions métaphysiques sur l’existence, l’utilité de vivre, de communiquer et la mort. A lire de toute urgence si ce n’est pas déjà fait !

 

Publicités

Enfance noire

20 Jan

Merci à mon amie Muriel, sans qui je n’aurais jamais lu ce livre…

Black Boy, Richard Wright

33806_1573688Richard est un petit garçon noir qui vit avec son père, sa mère et son frère dans le sud des Etats-Unis au tout début du XXème siècle. Sa vie est bien loin d’être agréable car l’argent vient souvent à manquer et la faim le taraude à longueur de temps. Cette misère va se trouver accrue par le départ du père qui abandonnera ses deux enfants à son épouse. Par manque de travail et d’argent, la petite famille se voit dans l’obligation de déménager très souvent et d’être accueillie parfois chez la rude grand-mère « blanche ».

Alors que tous les noirs craignent les blancs dans ce Sud ségrégationniste, Richard ne comprend pas pourquoi il devrait s’abaisser à des tâches indignes. Dès son plus jeune âge, il prend conscience de sa valeur en tant qu’être humain et refuse d’être considéré comme un animal. Cela lui vaudra de cruelles persécutions et de nombreux coups, non seulement de la part des blancs, mais surtout de son environnement familial qui ne comprend pas sa façon de se comporter. Le grand rêve du petit garçon est de pouvoir étudier, trouver un petit emploi et gagner de quoi partir vivre dans le Nord où, dit-on, la vie est meilleure pour les Nègres. Mais le jeune Richard devra attendre bien longtemps et endurer de grandes souffrances physiques et morales avant de pouvoir ne serait-ce qu’espérer atteindre son but. Sa scolarité est chaotique à cause des déménagements, du manque d’argent et de la faim constante et les petits emplois qu’il parvient à trouver sont souvent de courte durée car les blancs se méfient de ce petit noir qui semble raisonner différemment de ses congénères…

Vous l’aurez compris, Black Boy est l’autobiographie de Richard Wright, qui deviendra un des plus célèbres auteurs noirs américains du XXème. Son témoignage, sans concession, apporte à la fois le regard plein d’interrogations d’un enfant noir qui ne comprend pas pourquoi il doit se méfier des blancs et se montrer inférieur à eux en toutes circonstances ni pourquoi il doit sans cesse respecter des règles familiales qui lui paraissent totalement absurdes et être battu pour rien et le regard distancié, qui se distingue tout juste en filigrane, de l’adulte qu’il est devenu.

Ce livre constitue un reportage réaliste sur l’Amérique ségrégationniste. Le lecteur, qu’il soit jeune ou adulte, se mettra facilement dans la peau de ce narrateur-auteur-personnage qui raconte les choses telles qu’il les ressent. Et même si l’on sait que Richard atteindra son but de devenir un homme libre et écrivain puisque nous tenu son livre entre nos mains, il est difficile de lâcher l’histoire tant il y a de rebondissements malheureusement à chaque fois plus dramatiques les uns que les autres pour ce jeune garçon. Un gros coup de coeur, que je conseille à tous et en particulier aux collégiens à partir de la 4ème-3ème qui n’ont pas peur de se confronter à un gros livre (450 pages dans une écriture minuscule pour mon édition). Nul doute que cette autobiographie leur permettra de réfléchir sur de nombreux sujet tels que la condition humaine, le racisme, la liberté de penser et de s’exprimer et j’en passe !

« Heureux qui comme Ulysse… »

3 Sep

C’est la rentrée ! J’en profite pour vous présenter un roman qui traite essentiellement de l’enfance et donc de l’école. On ne saurait faire plus d’actualité ! Merci aux éditions Bergame pour leur confiance renouvelée, qui m’ont fait le plaisir de m’envoyer cette nouveauté.

L’improbable Ulysse – Tome 1, L’Enfance, William Bocq

9782372861724Une bien étrange scène de crime s’offre au commissaire.  Apparemment, tout porte à croire qu’il y a eu un acte de violence dans l’atelier du célèbre peintre Ulysse Blanchard car de nombreux tableaux sont éparpillés dans l’atelier et l’artiste est introuvable. Sauf qu’aucun indice ne prouve l’enlèvement, le meurtre ou le suicide. L’enquêteur, perplexe, tente de trouver des pistes, notamment dans la vie sentimentale tortueuse du peintre…

En parallèle de l’enquête qui n’est en fait ici que très secondaire, la narration porte sur la vie du disparu, de sa naissance au début de l’âge adulte. Fils d’un gendarme et d’une institutrice vivant dans un petit village non loin d’Annecy, le jeune Ulysse doit se confronter au monde qui l’entoure. Avec ses copains d’enfance, il vivra de nombreuses aventures plus ou moins périlleuses et connaîtra ses premiers émois tout en menant ses études à bien.

Dans ce premier tome, William Bocq se consacre donc à la prime jeunesse du héros disparu qui devient paradoxalement le personnage principal du roman. On assiste à l’évolution du personnage dans un récit qui s’apparente davantage à un roman d’apprentissage qu’à un polar. On sourit à l’évocation des bêtises enfantines et on prend plaisir à voir évoluer le héros, à le suivre dans ses choix comme dans ses incertitudes. L’auteur parvient donc à dessiner un portrait très complet de son personnage et de son proche entourage. Je reste par contre sur ma fin concernant la partie enquête qui ne progresse quasiment pas dans ce tome. Hâte donc de découvrir la suite !

Gossip mums

5 Juin

Me voici de retour avec un livre décapant sur les dessous très chics de la maternité dans l’Upper East Side. Je remercie l’agence Anne et Arnaud ainsi que les Editions Globe  pour cette savoureuse découverte.

Les Primates de Park Avenue, Wednesday Martin

martin_wednesday_lesprimatesdeparkavenue_couverture_web-200x300Wednesday est anthropologue. Originaire du Midwest, elle s’installe dans l’Upper East Side – le quartier le plus huppé de Manhattan – alors qu’elle vient de mettre au monde son premier enfant. Ce qui ressemblerait à un privilège pour beaucoup va cependant bien vite tourner au cauchemar. Dans ce microcosme hyper privilégié, Wednesday est considérée comme un intrus par les femmes au foyer richissimes, surdiplômées et très influentes qu’elle va être amenée à rencontrer en emmenant son jeune fils à la maternelle. Outre ses difficultés à nouer des liens avec ses congénères, notre jeune scientifique va se trouver confronter à toutes les difficultés extrêmes que rencontrent les mères de l’Upper East Side : l’inscription des enfants dans les meilleures écoles, la quête d’un appartement bien situé, l’obligation de conserver un corps mince sans aucune imperfection après plusieurs grossesses… Pour faire face à l’hostilité du milieu, Wednesday choisit d’observer le milieu dans lequel elle est obligée d’évoluer avec son regard d’anthropologue. Elle va ainsi consigner puis analyser, à la manière de la célèbre primatologue Jane Goodall, les rites, les mœurs, les contradictions et les peurs de ces mères richissimes en quête obsessionnelle de perfection. Parviendra-t-elle à s’acclimater ? Je vous le laisserai découvrir par vous-même.

En attendant, voici mon avis sur ce livre qui mélange autobiographie et analyse sociologique satirique. Je suis véritablement tombée sous le charme de cet ouvrage à la fois intelligent, drôle, parfois cruel, tout en étant extrêmement touchant. Wednesday nous entraîne dans son quotidien de femme, de mère et nous donne à voir l’extrême difficulté de ce dernier rôle dans un des quartier les plus huppés de la planète où tout ne semble être que compétition. Difficile de croire que des femmes puissent faire montre d’une telle violence entre elles dans le but de favoriser au maximum leur progéniture. Pourtant, tout est réel. Mais il ne s’agit pas d’un simple témoignage ou tranche de vie. Ce livre est un traité aussi érudit que mordant, qui permet à la fois de s’enrichir intellectuellement et de rire face à des comportements que l’on jugera absurdes de l’extérieur mais qui on une réelle signification. La fin du livre est particulièrement bouleversante et tranche ainsi avec le début qui nous montre un univers très froid et hostile de prime abord. Le ton général est très enlevé et enjoué, ce qui fait de cette réflexion sur la maternité et sur la vie des femmes de Manhattan une lecture pétillante. Un très joli coup de cœur pour moi !

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir un petit extrait :

« S’il existe un endroit où l’enfance et la maternité ont évolué de façon flagrante, c’est bien l’Upper East Side de Manhattan. Au sein de cette niche où le relâchement des pressions de compétition interspécifique est extrême, au sein d’une culture hautement compétitive, avoir une progéniture « qui réussit » est gage de statut social, les enfants étant des miroirs de nos propres aspirations. Les soutenir et travailler d’arrache-pied pour eux est devenu une véritable profession. Ici, la maternité est une carrière semée d’embûches et de coups-bas, où les enjeux sont colossaux. L’activité y est stressante et anxiogène précisément parce que c’est aux mères qu’incombe la réussite ou l’échec de cette entreprise, dont dépendra la réussite ou l’échec de leur progéniture. Et donc des leurs. Un circuit d’une fluidité remarquable et, comme j’allais l’apprendre, quasi inexorable. »

Seconde vie

19 Août

Je remercie très chaleureusement mon amie Alexandra qui décidément ne se trompe jamais dans ses choix !

Eh bien dansons maintenant !, Karine Lambert

9782709656641-001-x_0Marguerite, 78 ans, viens de perdre son époux Henri après 55 ans et 17 jours d’une vie commune ennuyeuse à mourir. Marguerite, restée corsetée toutes ces années dans l’ombre de ce notaire aussi débordant de vie qu’une horloge arrêtée, n’a jamais eu le bonheur de vivre et d’aimer pleinement. Bien sûr, elle a eu un fils, Frédéric, mais Henri l’a envoyé en pension dès l’âge de 6 ans et le petit, en grandissant, est devenu aussi rigide que son géniteur. Alors qu’elle devrait, selon toute convenance, pleurer son mari, Marguerite se sent étrangement libérée et éprise de liberté en même temps que complètement perdue de se retrouver seule. Et c’est étonnée de ce soudain désir d’émancipation qu’elle accepte la proposition de son médecin qui veut l’envoyer en cure dans les Pyrénées.

Marcel a vécu le grand amour avec une amie d’enfance. Tous les deux, ils ont mené une vie enjouée qui sur fond de la musique chaâbi qui a bercé leur enfance en Algérie. Mais depuis un an, depuis le décès de Nora qui était tout pour lui, le retraité est complètement anéanti. Il passe ses journées à déprimer et les doux moments passés avec sa femme jusqu’au jour où il a appris sa mort. Sa fille décide de lui offrir une thalassothérapie afin de lui remonter le moral. Marcel refuse catégoriquement. Il finira tout de même par troquer le cadeau contre une cure…

Vous l’aurez compris, Marguerite et Marcel vont finir par se rencontrer. Et ces deux êtres que tout semblait opposer – elle si réservée, lui extraverti – vont peu à peu se rapprocher. Alors qu’ils sont au crépuscule de leur vie, laisseront-ils leurs sentiments prendre le dessus et retrouver la joie et l’insouciance de l’amour ?

Inutile dire que j’ai adoré ! Je ne suis pourtant pas fan des romans à l’eau de rose mais cette histoire d’amour naissant entre deux personnes âgées, destinées ou presque après leur veuvage de rester seules à attendre la mort, m’a vraiment plu. L’intrigue est traitée avec justesse et finesse, tout en retenue par l’auteure de L’immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes. Et surtout, il s’agit d’un roman bourré d’humour. Karine Lambert va loin dans la caricature du notaire étriqué qui oblige sa femme à le vouvoyer et dans celle de son fils qui, en digne héritier, veut continuer à régenter la vie de sa mère la croyant incapable de mener une existence autonome et épanouie après la mort de son mari.

La romancière s’amuse des clichés, de ces deux vieux se retrouvant dans une cure avec d’autres vieux alors qu’ils ne se trouvent pas si vieux, de leurs enfants qui se comportent comme s’ils étaient les parents d’adolescents, terrifiés de les savoir monter dans la voiture d’un inconnu pour fuguer en bord de mer. On sourit et on rit de situations plus que cocasses. Mais malgré l’humour omniprésent, nous sommes touchés, émus par les sentiments naissants entre ces deux êtres qui se sentent au bout de leur vie. Deux êtres que le temps cherche à séparer. Deux êtres épris d’un amour rendu quasi impossible non seulement par ce temps dévorant mais aussi par le regard de la société qui n’admet pas qu’après la mort, une seconde vie est possible. Un regard presque méprisant d’une société vis-à-vis d’un troisième et quatrième âge déconsidérés alors que ces personnes ont encore tant de choses à vivre.

 

Le crime était presque parfait

9 Avr

Encore une jolie rencontre, en attendant le train du retour du salon du livre de Montaigu. J’avais beaucoup entendu parler de ce livre à sa sortie et m’étais promis de le lire un jour. C’est chose faite ! (mais dans la version abrégée disponible dans mon CDI)

Et si c’était niais ?, Pascal Fioretto

Un vent de panique règne dans le monde littéraire contemporain ! Denis-Henri Levy, en pleine exploration de Barbès, vient de recevoir un message de menaces. Constatant avec horreur qu’il n’est pas la seule cible, il décide de contacter son éditeur au plus vite afin de prévenir les autres écrivains au plus vite. Mais au même moment, Christine Anxiot se fait kidnapper…

C’est le commissaire Adam Seberg – double parodique du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, héros des romans de Fred Vargas –  qui est chargé de l’enquête alors qu’il s’ennuie ferme à s’occuper des trafics de hasch dans les collèges huppés du 6ème arrondissement. Bien que rongé par les soucis personnels et fatigué par un aller-retour express aux Etats-Unis afin de régler une vieille histoire, notre homme est bien décidé à découvrir le mobile de l’auteur de ces menaces et à retrouver tous les écrivains qui disparaissent au fur et à mesure. Il décide d’aller interroger Mélanie Notlong et jean d’Ormissemon pour tenter de percer le mystère…

Génial ! J’ai ri tout le long ! Pasal Fioretto réussit coup double avec cette intrigue policière qui pastiche un auteur contemporain à chaque nouveau chapitre. L’auteur se moque – gentiment – non seulement des tics stylistiques mais aussi de l’ego parfois surdimensionné de certains. Mes deux chapitres préférés sont sans conteste celui consacré à BHL qui inaugure cette version abrégée – on y découvre le philosophe égocentriste en plein « vertigo » dans un hôtel miteux de Barbès, c’est juste hilarant ! – et celui consacré à  Amélie Nothomb avec de magnifiques réécritures de Métaphysique des tubes et Hygiène de l’assassin. Le pastiche de Marc Lévy vaut également son pesant de cacahuètes ! Et je rassure tout de suite les élèves, il n’est pas forcément nécessaire d’avoir lu tous les auteurs cités pour apprécier l’humour de ce texte (l’édition présente tout de même quelques extraits à la fin du livre de trois des écrivains pastichés, afin de se rendre compte de l’écriture initiale). Le texte est très drôle par essence ! Un vrai bon moment de lecture, distrayant et intelligent !

Attentats

14 Mar

Je termine enfin ce témoignage entamé il y a un mois, lu au fil de mes envies en parallèle à de nombreuses autres lectures.

Underground, Haruki Murakami

Tokyo. 20 mars 1995. Il est environ 8 heures du matin quand de nombreux tokyoïtes montent dans le métro pour se rendre au travail comme chaque matin. Sauf que ce matin-là, quelque chose cloche. Une odeur étrange émane du sol, plus précisément d’une sorte de liquide qui se répand dans plusieurs rames en même temps. Bientôt, les passagers commencent à se sentir mal, à s’évanouir, à ne plus pouvoir respirer, à ne plus rien voir. Certains s’évanouissent. Certains mourront. Quelques adeptes de la secte Aum viennent de commettre un attentat d’une ampleur sans précédent. L’odeur sentie par les passagers était celle du sarin; un gaz hautement toxique et mortel à très faible dose. Ce quintuple attentat coordonné aurait pu causer des centaines de victimes. Par miracle, « seules » douze personnes trouveront la mort. Mais près d’un millier d’habitants subiront des dommages corporels et une cinquantaine de passagers sera grièvement blessée et conservera de graves lésions. Cette attaque au gaz ne touchera pas seulement les usagers du métro, elle bouleversera la société japonaise dans son ensemble.

20 ans après jour pour jour, le Japon commémore ce triste événement. Choqué par la brutalité de l’attaque, Murakami a voulu comprendre et relater les faits. L’auteur nippon a rédigé  la première partie de son livre durant l’année 1996, soit quasiment un an après les événements. La seconde partie a été rédigée en 1997. Contrairement à son habitude – nous le connaissons pour ses récits fantaisistes, très oniriques -, il a adopté ici un style journalistique afin de coller au plus près de la réalité. L’auteur a réalisé pendant presque deux ans un véritable travail de fourmi en cherchant à collecter les témoignages du plus grand nombre possible de victimes de l’attentat au gaz puis en recueillant les paroles de quelques membres et anciens membres de la secte Aum Shinrikyo. Il lui a fallu retrouver le nom de toutes les victimes, les contacter, les convaincre de raconter leur histoire, les écouter pendant des heures, retranscrire leurs paroles au plus juste, les faire relire les propos, parfois ajouter ou supprimer des pages de récits si ce n’est parfois les récits en entier. A l’arrivée, le livre est la somme de ces témoignages. Tous se ressemblent et tous diffèrent en même temps. C’est pour cette raison que je n’ai pas lu l’ouvrage d’un bloc mais par petites touches. Afin de m’imprégner davantage de chaque histoire, de ressentir les similitudes sans me noyer dedans ni m’en lasser.

Ce recueil de témoignages à la précision naturaliste relate donc les événements tels que les ont vécus plus d’une trentaine de passagers dans sept stations de métro. Tous évoquent exactement les mêmes symptômes (notamment les graves problèmes oculaires avec la sensation d’un obscurcissement spectaculaire de l’environnement) et cette répétition provoque un effet étrange sur le lecteur. Comme si tout Tokyo était subitement contaminé par un horrible virus, comme si le monde entier pouvait l’être d’un seul coup. Car bien davantage qu’un témoignage, Murakami livre en filigrane une analyse profonde de la société japonaise de cette fin de XXème siècle – quelques chapitres d’ordre analytique viennent d’ailleurs conclure la première partie. Une société consumériste, en pleine crise, en perte de repères spirituels, gouvernée par l’esprit d’entreprise. Il est remarquable de constater à quel point cette entreprise tient une place prédominante dans la vie de l’individu japonais, plus importante que l’individu lui-même. de nombreux employés se sont rendus directement à leur bureau après l’attaque alors qu’ils se trouvaient dans des conditions physiques lamentables (nausées, fièvres, quasi aveugles…). Juste par souci du devoir. Parce qu’il faut être un bon petit soldat. Ceci explique mieux pourquoi les adeptes de la sectes qui ont commis les attentats n’ont pas remis en cause l’ordre du gourou Shoko Asahara (condamné à la peine de mort à l’issue du procès, comme de nombreux autres participants aux attentats). Non seulement – comme tout adepte d’une secte – ils étaient aveuglés par le culte et le respect dû à leur chef, mais en outre, la société leur a inculqué le devoir d’obéir à sa hiérarchie en mettant de côté tout sentiment personnel depuis leur plus tendre enfance. La seconde partie qui offre les témoignages d’anciens adeptes est selon moi plus intéressante et révélatrice (elle ne faisait pas partie de l’ouvrage initiale mais a été ajoutée un an plus tard, après être parue dans un journal). Elle montre en effet que la plupart des adeptes d’Aum étaient des jeunes gens très instruits, mais qui refusaient le système dans lequel on cherchait à les inscrire. Ils rêvaient d’un idéal autre que celui proposé par la société, dans lequel ils pourraient s’épanouir personnellement. C’est cet idéal que leur offrait Aum d’une certaine manière : un accès à la spiritualité, le développement de compétences  individuelles aux services d’une collectivité certes mais une certaine forme de reconnaissance individuelle que ne proposait pas la société.

En écrivant la première partie, son but avait été « que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé ». Il avoue que la seconde partie a été beaucoup plus difficile à rédiger et l’a laissé « mal à l’aise ». Il a essayé de rester aussi neutre que possible malgré sa colère envers les adeptes qui ont participé aux attentats mais comme il l’explique très bien lui-même : « Je n’ai pas entrepris ces interviews avec des membres actuels ou des ex-membres du culte dans l’idée de les critiquer ou de les dénoncer, et pas davantage dans l’espoir de les montrer sous un éclairage plus positif. J’essaie de fournir ici ce que je comptais transmettre dans « Underground » : non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir des quels construire des points de vue multiples – le même objectif que j’ai à l’esprit que quand j’écris des romans ». Au final, Murakami livre donc une riche enquête sociétale, doublée d’une réflexion sur son travail d’écrivain mais surtout sur l’être humain. Passionnant !

Rousses et blondes glorifiées !

31 Jan

Je tiens encore à remercier ici chaleureusement Sébastien Hubier, l’auteur de ce charmant essai, qui m’a fait parvenir tout récemment son ouvrage dédicacé.

Jeunes et blondes rousseurs, Sébastien Hubier

Après son excellent Sexy teddies, paru en 2013 dans la même collection Boderline aux éditions Le Murmure, Sébastien Hubier s’intéresse cette fois à la représentation de la blondeur et de la rousseur dans toutes leurs nuances à travers les époques et les arts. Si la blonde rousseur est souvent associée dans l’imaginaire collectif à la douceur, à l’enfance et par extension à un idéal de pureté, l’auteur nous montre – nombreux exemples à l’appui (de Messaline à Maryline Monroe) – qu’il ne faut pas se fier à cette apparence angélique. En effet, nous apprendrons que cette nuance serait apparue au cours de l’ère glaciaire du Quaternaire comme un moyen de séduction pour se démarquer et attirer les rares mâles disponibles en se démarquant de la coloration brune (selon Peter Frost). Depuis, cette couleur de cheveux n’a cessé de jouer son rôle de pôle d’attraction si je puis m’exprimer ainsi et les artistes de l’Antiquité à nos jours se sont plu à chanter les louanges tantôt de blondes innocentes tantôt de rousses mutines. Ces dernières n’ont par ailleurs pas toujours été en odeur de sainteté, notamment au Moyen-âge où la rousseur était non seulement un signe de sorcellerie mais aussi de sexualité débridée. Ce qui donc était condamné en ces temps plus qu’obscurs placés sous le joug d’ecclésiastiques effrayés par le corps est au contraire mis en valeur et devient véritable phénomène de mode – voire une marchandise – dans notre société hypermoderne.

Les blondes ne sont-elles pas des anges ?

Un essai pour les blondes mais pas que !

Je mets fin ici à un résumé qui ne peut se révéler que médiocre en considération de la richesse de ce savoureux petit opuscule fort bien documenté. Blondes, rousses ou simples esthètes, vous apprendrez beaucoup sur ces colorations qui se révèlent en fait être bien davantage que de simples nuances capillaires.

Entreprise kafkaïenne

18 Jan

Une relecture d’un Nothomb pour le blog du CDI.

Stupeur et tremblement, Amélie Nothomb

Au début des années 1990, la jeune narratrice (qui n’est autre qu’Amélie), débarque de Belgique pour travailler comme traductrice chez Yumimoto, une gigantesque entreprise nippone. Débordante d’enthousiasme, elle ne tardera pas à se confronter à la rudesse et à la folie du monde du travail japonais.

Ainsi, la jeune Amélie va se voir confier des tâches de plus en plus ridicules et ingrates (rédiger la même lettre des dizaines de fois, apporter le café puis le courrier, mettre les éphémérides à jour, recompter les notes de frais, remettre du papier dans les toilettes..) tout en devant supporter les sautes d’humeur et colères apocalyptiques de ses supérieurs. Elle va faire, à ses dépens, connaissance avec les bizarreries hiérarchiques nippones (elle commettra bien souvent des bourdes auprès de ses supérieurs sans en avoir conscience sur le coup) mais surtout découvrir l’absurdité et la totale absence d’humanité de l’entreprise.

Ce petit roman autobiographique est une vraie pépite d’humour et d’autodérision en même temps qu’un pamphlet contre les règles de vie plus qu’étriquées régnant dans le monde du travail voire la société japonaise dans son ensemble (belle critique du peu de respect de la femme en tant qu’individu). On remarque à quel point la jeune Amélie est désarçonnée de retrouver sous un tel jour le paradis perdu de l’enfance (cf : Métaphysique des tubes – l’auteur a vécu les premières années de sa vie au Japon). Chaque jour passé dans cette société est un pas de plus dans l’enfer kafkaïen de l’entreprise, un pas de plus dans un abîme d’inhumanité absurde. Mais loin d’être anxiogène, ce roman doté d’une certaine force caricaturale – la bêtise et le physique des supérieurs s’y prêtant bien – fera très souvent sourire le lecteur. Je tiens à signaler que le livre a été (très bien) adapté au cinéma en 2003 par Alain Corneau, avec l’excellente Sylvie Testud dans le rôle d’Amélie.

Un petit extrait pour la route !

« – Photocopiez-moi ça.

Il me tendit une énorme liasse de pages au format A4. Il devait y en avoir un millier.

Je livrai le paquet à l’avaleuse de la photocopieuse, qui effectua sa tâche avec une rapidité et une courtoisie exemplaires. J’apportai à mon supérieur l’original et les copies.

Il me rappela:

– Vos photocopies sont légèrement décentrées, dit-il en me montrant une feuille. Recommencez.

Je retournai à la photocopieuse en pensant que j’avais dû mal placer les pages dans l’avaleuse. J’y accordai cette fois un soin extrême : le résultat fut impeccable. Je rapportai mon oeuvre à M. Saito.

– Elles sont à nouveau décentrées, me dit-il.

– Ce n’est pas vrai ! m’exclamai-je.

– C’est terriblement grossier de dire cela à un supérieur.

– Pardonnez-moi. Mais j’ai veillé à ce que mes photocopies soient parfaites.

– Elles ne le sont pas. Regardez.

Il me montra une feuille qui me parut irréprochable.

– Où est le défaut ?

– Là, voyez : le parallélisme avec le bord n’est pas absolu.

– Vous trouvez ?

– Puisque je vous le dis!

Il jeta la liasse à la poubelle et reprit:

– Vous travaillez à l’avaleuse ?

– En effet.

– Voilà l’explication. Il ne faut pas se servir de l’avaleuse. Elle n’est pas assez précise.

– Monsieur Saito, sans l’avaleuse, il me faudrait des heures pour en venir à bout.

– Où est le problème ? sourit-il. Vous manquiez justement d’occupation.

Je compris que c’était mon châtiment pour l’affaire des calendriers.

Je m’installai à la photocopieuse comme aux galères. A chaque fois, je devais soulever le battant, placer la page avec minutie, appuyer sur la touche puis examiner le résultat. Il était quinze heures quand j’étais arrivée à mon ergastule. A dix-neuf heures, je n’avais pas encore fini […] »