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Noces funèbres

6 Déc

Il est des livres que l’on peut lire et relire sans jamais éprouver le moindre ennui et surtout en découvrant une résonance nouvelle à chaque lecture. Ces livres, rares, sont des chefs-d’oeuvre ! 

L’Écume des jours, Boris Vian

Je vais faire très simple pour résumer cette histoire que tout le monde connaît. Je ne pourrais d’ailleurs faire mieux que l’auteur lui-même. Ainsi, je lui laisse la parole : « Colin rencontre Chloé. Ils s’aiment. Ils se marient. Chloé tombe malade. Colin se ruine pour la guérir. Le médecin ne peut la sauver. Chloé meurt. Colin ne vivra plus très longtemps. » (in Prière d’insérer prévue pour la publication en 1947) Tout est dit. Et en même temps, L’Écume des jours est tellement plus que cela…

Si je ne veux pas davantage détailler ce résumé, c’est parce que je pourrais en écrire des pages, tant ce roman est foisonnant non seulement du point de vue de l’intrigue mais surtout du point de vue du style. En effet, même s’il s’agit de son troisième roman, L’Ecume des jours est la première oeuvre aboutie du jeune auteur qu’était Vian à l’époque (il a 26 ans et écrit le roman en trois mois à peine, souvent à l’abri des regards dans les bureaux de l’AFNOR où vient d’être engagé comme ingénieur). Il y développe un monde très personnel, créant ce que Jacques Bens a appelé « langage-univers », dans lequel règnent en maîtres les jeux de langage, les néologismes et autres calembours. Dans le roman de Vian, chaque objet, chaque pensée prennent vie et donnent vie à un monde imaginaire très particulier, très visuel puisque chaque idée prend une certaine contenance. Les personnages évoluent donc dans ce monde parallèle sans en être perturbés – à la manière des personnages de conte. Les expressions prises au pied de la lettre contribuent fortement au sentiment d’étrangeté et d’onirisme dégagé par le roman. Ainsi, l’ordonnance du médecin est « exécutée » par le pharmacien au moyen d' »une petite guillotine de bureau ». Les néologismes et transformations linguistiques sont légion dans le roman. On retiendra évidemment le célèbre « pianocktail » merveilleuse invention de Colin pour concocter de divins breuvages sur des airs de jazz, mais aussi des distorsions de vocables tels que l' »antiquitaire » ou la « béniction » du mariage qui permettent de transporter le lecteur dans cet univers parallèle.

L’espace comme les mots subit des modifications au fur et à mesure de l’évolution du texte et de l’avancée de la maladie de Chloé. L’appartement du jeune couple rétrécit inexorablement (au même rythme que les économies de Colin s’amenuisent), la chambre s’arrondit, les fenêtres deviennent opaques (la souris s’épuise et se blesse les pattes à vouloir les nettoyer). Ce rétrécissement de l’espace qui fait pendant à l’accroissement de l’inquiétant nénuphar qui ronge les poumons de Chloé confère au roman son aspect tragique. Ainsi, si la première partie du texte se veut légère, festive et insouciante – faite de surprise-parties et de badinage amoureux – dès lors que le mariage est prononcé le sort des personnages est scellé (la toux de Chloé à la sortie de l’église annonce la maladie à venir) Le couple Colin-Chloé ne sera d’ailleurs pas le seul à péricliter. Celui formé par leurs amis Chick et Alise ne sera pas épargné, rongé par le fanatisme maladif – qui s’apparente à de la toxicomanie – du jeune homme pour Jean-Sol Parte. L’issue sera fatale à tout le monde, comme dans une tragédie antique. Et c’est sans doute cette composition très classique en toile de fond d’un texte résolument moderne qui a permis au roman d’entrer dans la catégorie des chefs-d’oeuvre. Je vois dans le nénuphar la représentation d’un destin tragique qui, emprisonnant Chloé, va empoisonner tout ce qui l’entoure à commencer par Colin. Celui-ci aura beau faire tout son possible pour tenter de la sauver, rien n’y fera, simplement parce qu’il n’y peut rien, la maladie est plus forte.

Il y aurait tant de choses à dire encore… J’ai dû opérer une sélection drastique dans mon esprit pour en extraire cette courte chronique. Il y a tant de thèmes à développer et tant à approfondir sur le peu que je viens de vous soumettre ici… mais je ne vais pas rédiger une mémoire ici ! Queneau avait qualifié cette histoire comme étant le « plus poignant des romans d’amour contemporains. » Je ne vais pas le contredire. Ce roman est d’une poésie et d’une tristesse magnifiques. Il a toujours résonné en moi de façon puissante mais sans doute encore davantage aujourd’hui qu’auparavant. J’y ai découvert une lecture toute personnelle, qui fait profondément écho à mon vécu. Je sais que si je le relis dans quelques années, j’y découvrirai encore un nouveau sens.

J’ai récemment vu l’adaptation cinématographique de Michel Gondry. Je n’étais pas allée au cinéma de peur d’être déçue. Je l’ai été à mon premier visionnage. Mais après relecture et après avoir vu à nouveau le film, je dois bien reconnaître que le réalisateur a accompli un sacré travail et s’est vraiment montré fidèle au texte. Pour la petite histoire, je me suis replongée dans ce roman que j’affectionne tant pour préparer une séquence de cours pour mes 3ème. J’espère que je parviendrai à leur transmettre ma passion pour ce texte et pour son auteur (vous pouvez d’ailleurs découvrir mes chroniques de L’Automne à Pékin, de L’Arrache-coeur, de L’herbe-rouge et de Elles se rendent pas compte )

Un petit extrait quand même, je ne pouvais pas m’en empêcher !

« La main de Chloé, tiède et confiante, était dans la main de Colin. Elle le regardait, ses yeux clairs un peu étonnés le tenait en repos. En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps à autres pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond, elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. »

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La machine à effacer les souvenirs

15 Mar

Un petit Vian, ça faisait longtemps !

L’Herbe rouge, Boris Vian

Wolf, un jeune ingénieur, a mis au point une bien étrange machine, une sorte de cage, dont il espère beaucoup même s’il ne sait pas vraiment encore à quoi elle va bien pouvoir lui servir. Pendant le processus de fabrication, il a été aidé par son mécanicien, Saphir Lazuli. Les deux hommes sont en couple : Wolf est marié à Lil et Lazuli aime Folavril. L’action se déroule dans l’atmosphère particulière d’un carré étrange où l’herbe est rouge, un peu à l’écart d’une ville qui ne sera pas nommée.

Lors de la première utilisation de sa machine, Wolf est plutôt inquiet à l’idée de ce qu’il pourrait découvrir. Au début, sa construction relevait du passe-temps avec son ami Lazuli. Mais son emploi va se révéler d’ordre métaphysique. Très vite, on songe à la machine à voyager dans le temps de Wells. Sauf que Wolf ne va pas traverser les époques mais effectuer des voyages intérieurs. Et voilà que l’on découvre le véritable rôle cathartique de la machine. Wolf se retrouve dans un lieu imaginaire mais très inspiré de sa vie. A chaque fois qu’il se rendra là-bas, il rencontrera un nouveau personnage qui correspondra à une période de sa vie (famille et enfance, études, religion, amour et sexualité, carrière) en suivant à peu près la chronologie. En se remémorant et en formulant ses souvenirs, Wolf pourra leur dire adieu dans le monde réel et donc effacer tous les traumatismes. Pendant ce temps, Lazuli aimerait profiter des moments passés avec la charmante Folavril mais il en est empêché par un homme qui vient le regarder – qu’il est le seul à voir – dès qu’il sert sa belle dans ses bras.

Voilà pour le résumé si toutefois l’on peut résumer un roman de Vian ! Ce texte est d’une incroyable densité. Forcément, le personnage de Wolf renvoie directement à Vian lui-même qui semble se livrer dans cette machine. L’Herbe rouge peut en cela quasiment se lire comme un roman autobiographique à la croisée entre la science-fiction et la psychologie. Pas vraiment d’humour ici. L’auto-analyse ne lui en laisse pas la place. Cette introspection laisse d’ailleurs entrevoir la personnalité très sombre et triste de Vian qui, dans la vie, dissimulait son mal-être sous son aspect de bout-en-train. Les réflexions philosophiques de Wolf sur la vie et la mort sont la preuve d’un grand pessimisme de l’auteur: « Quoi de plus seul qu’un mort… murmura-t-il. Mais quoi de plus tolérant ? Quoi de plus stable ? […] et quoi de plus aimable ? […] Un mort, continuait Wolf, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on est mort. […] et quand on se gêne soi-même, on a le motif et l’excuse – et si on se débarrasse alors de ce qui vous gêne… de soi-même… on touche à la perfection. Un cercle qui se ferme. »

Avec le thème de la psychanalyse et de ses dérives, l’auteur laisse percevoir les prémices de L’Arrache-coeur (ici). On retrouve également de nombreux éléments qui renvoient à L’Ecume des jours notamment, la disparition de la chambre de Lazuli à sa mort qui rappelle le rétrécissement de celle de Chloé.

Au niveau du style, on retrouve bien évidemment le « langage-univers » de Vian avec l’invention de nombreux mots : Wolf et le Sénateur Dupont (son chien) s’adonne à une belle partie de « plouk » qui rappelle le golf pendant que Lil consulte une « reniflante » pour connaitre son avenir. La poésie est très présente également, et, comme d’habitude avec Vian, le lecteur est projeté dans un monde parallèle – où les objets et la nature prennent vie – duquel il a bien du mal à se défaire. Une véritable pépite qui me donne une fois de plus l’impression que Vian a écrit tout ce que je ne pourrai jamais écrire !

Aller, pour terminer, et vous donner envie de découvrir la suite, les deux premiers paragraphes :

« Le vent, tiède et endormi, poussait une brassée de feuilles contre la fenêtre. Wolf, fasciné, guettait le petit coin de jour démasqué périodiquement par le retour en arrière de la branche. Sans motif, il se secoué soudain, appuya les mains sur le bord de son bureau et se leva. Au passage, il fit grincer la lame grinçante du parquet et ferma la porte silencieusement pour compenser. Il descendit l’escalier, se retrouva dehors et ses pieds prirent contact avec l’allée de briques, bordée d’orties bifides, qui menait au Carré, à travers l’herbe rouge du pays.

La machine, à cent pas, charcutait le ciel de sa structure d’acier gris, le cernait de triangles inhumains. La combinaison de Saphir Lazuli, le mécanicien, s’agitait comme un gros hanneton cachou près du moteur. Saphir était dans la combinaison. De loin, Wolf le héla et le hanneton se redressa et s’ébroua. »

 

Surprises-parties et bureaucratie

23 Juin

Relire un petit Vian de temps en temps, y’a que ça de vrai !

Vercoquin et le Pancton, Boris Vian

Ce deuxième roman de Vian, au titre des plus énigmatiques, rédigé durant l’hiver 43-44, ne fut publié qu’en 1946 chez Gallimard à la demande de Raymond Queneau. Lorsqu’il rédige ce texte, Vian vient tout juste de se faire engager comme ingénieur à l’Afnor (Association française de normalisation) et occupe le plus clair de son temps libre à organiser des surprises-parties dans la maison familiale de Ville-d’Avray.

Le cadre est tout trouvé pour le jeune romancier dont les personnages évolueront dans entre bals à Ville-d’Avrille et bureaux du CNU (Consortium National de l’Unification). Pour l’intrigue, rien de bien compliqué. Deux rivaux, le Major, maître dans l’organisation de surprises-parties, et Fromental de Vercoquin, se disputent les faveurs de la jolie Zizanie, nièce de Léon-Charles Miqueut, sous-ingénieur du CNU. Par l’intermédiaire de son meilleur ami Antioche Tambrétambre, le Major compte demander la main de la jeune femme à Miqueut, son tuteur. Dans le but de se rapprocher du bureaucrate acariâtre, le Major entreprend la rédaction d’un « Nothon », c’est-à-dire un projet de normalisation, sur le thème des surprises-parties. Ce travail fastidieux et parfaitement inutile lui permettra de se faire embaucher au CNU avec Zizanie comme dactylographe tout en se moquant du soi-disant sérieux de l’organisme d’unification.

Nul besoin de rechercher bien loin la critique du travail réalisé par Vian à l’Afnor, lieu où il s’ennuyait prodigieusement mais où il pouvait rédiger ses textes assez tranquillement (c’est dans ces locaux qu’il écrira peu de temps après L’Ecume des Jours). L’auteur réalise donc ici la satire d’un univers normalisé à l’extrême, dans lequel réunions et notes de services futiles s’empilent sur les bureaux de personnes « sérieuse » qui seraient prêtes à s’entre-tuer pour gravir des marches dans la hiérarchie. Tous les personnages sont extrêmement caricaturaux à commencer par Miqueut, particulièrement tatillon, qui passe son temps à faire réécrire leurs Nothons à ses employés en chipotant sur des points de vocabulaire. Pour ceux dont on ne connaît que le nom, il n’est pas difficile de se faire une idée de leur personnalité : l’ingénieur principal Toucheboeuf, le PDG Gallopin, le délégué central du gouvernement Requin et le chef du personnel Cercueil. Les employés, aux noms passe-partout, passent quant à eux la plupart de leur temps à tenter de « dévisser » de leur poste mettant en place pour se faire un système hautement élaboré de surveillance.

La musique et le jazz font partie intégrante de ce roman puisque la toile de fond de la première et de la dernière parties du roman est la surprise-partie. Vian fait d’ailleurs intervenir ses amis Claude Abadie, célèbre clarinettiste, Claude Léon (dit Doddy, transformé en D’Haudyt) et Claude Luter (Lhuttaire) en autres en « guest-star » à la fin du livre. Le jazz ponctue aussi le texte par petites touches notamment par la mention de titres imaginaires. Les « zazous », épris de musique, incarne la jeunesse et la liberté en opposition avec l’esprit étriqué des hauts-fonctionnaires du Consortium, représentant la génération des parents.

Vian réalise enfin une autre satire beaucoup plus subtile, celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation qui impose de grosses restrictions au peuple français. L’auteur y fait référence de manière plus ou moins explicite et bouffonne à quelques reprises. Ainsi, le Major et Antioche seront récompensés de leur bravoure pour avoir « défendu à eux seuls, pendant huit jours, un café sur la route d’Orléans. Barricadés à la cave, munis de deux fusils Gras et de cinq cartouches dont aucune ne pouvait entrer dedans, ils avaient maintenu leur position grâce à des prodiges de courage et pas un ennemis n’étaient parvenus jusqu’à eux. Ils burent pendant ces huit jours toutes les réserves du bistro et ne mangèrent pas un gramme de pain ».

Enfin, dans ce roman loufoque, Vian exploite à fond la dimension ludique du langage. Les jeux de mots sont omniprésents : « Antioche ! murmura le Major dès qu’elle eut tourné l’étalon ». Vian joue avec la phonétique mais aussi avec la polysémie et les détournements sémantiques avec de nombreuses expressions prises au pied de la lettre. Le tout n’est pas toujours très raffiné mais produit invariablement un effet admirable. Ainsi, alors que le Major se retrouve dans un ascenseur avec Zizanie : « En six étages, il avait eu le temps de faire du bon boulot. Mais il glissa dessus en sortant et failli s’écraser le nez sur les dalles du palier. »

A tous les amateurs de la langue française et des jeux de langage, je recommande ce livre !

Maternité étouffante et vide existentiel

17 Avr

A l’occasion de la sortie mercredi prochain de l’adaptation de L’Écume des Jours par Michel Gondry, l’envie de relire du Vian me titillait sérieusement… Comme les aventures de Colin et Chloé sont et vont être largement évoquées dans les médias les jours prochains, je voulais vous faire découvrir un autre de ses merveilleux romans, sans aucun doute parmi mes préférés.

L’Arrache-cœur, Boris Vian

Plus je relis l’oeuvre de Vian, plus je comprends pourquoi ses textes me touchent au plus haut point. Tous les thèmes traités dans ce roman ont une résonance si forte dans mon esprit que j’ai presque l’impression qu’il a été écrit pour moi. Je crois d’ailleurs que c’est à cela que l’on reconnaît les grands auteurs : quand ce qu’ils écrivent reflète si bien l’âme de leurs lecteurs.

Je vais d’abord résumer l’intrigue avant d’entrer plus avant dans les thèmes. Un beau jour d’août, Jacquemort, jeune psychiatre et psychanalyste, se balade sur un sentier le long d’une falaise. Tout à coup, il aperçoit une grande maison et entend des cris. Il se précipite. Au même moment, Clémentine souffre le martyr. Elle est sur le point d’accoucher. Les cris perçus par Jacquemort sont les siens. Angel, le mari de la jeune femme, voudrait bien l’épauler dans cette épreuve, mais elle refuse furieusement son aide. Du coup, il fait les cents pas seul dans sa chambre.

Jacquemort arrive et va aider Clémentine à accoucher avec le soutien de Culblanc, la servante. Elle met au monde trois garçons, des « trumeaux » donc. Après la naissance de ses enfants, Clémentine est furieuse. Furieuse contre Angel d’abord qui l’a mise enceinte, contre Jacquemort ensuite qui l’a vue dans cet état et contre les bébés, « salopiots » qui ne font que téter et dormir.

Angel – amoureux déçu de L’Automne à Pékin – a bien compris que sa femme ne voulait plus de lui. Désespéré, il se met à construire un bateau afin de pouvoir prendre le large. Jacquemort tentera de l’en dissuader en vain. Clémentine ne le laisse pas s’occuper des enfants et, de toute façon, même s’il en avait l’occasion, il ne parviendrait pas à le faire tant il se sent étrangers aux petits.

Jacquemort s’installe dans la maison. De temps en temps, il se rend au village voisin où il ne manque pas de s’étonner des coutumes locales. Sur la place principale se déroule la foire aux vieux, sorte de foire aux esclaves. Ecoeuré par ce qu’il vient de voir, il ne l’est pas moins lorsqu’il constate comment sont traités les jeunes apprentis, usés et battus à mort par les patrons et les clients. Les animaux ne sont pas en reste puisque les étalons qui ont fauté sont crucifiés. Lorsque le psychiatre demandent aux villageois s’ils n’ont pas honte de se comporter de la sorte, il se fait rosser. il comprendra bientôt que ces derniers se déchargent de leur honte dans une rivière de sang qui longe la commune. Sur cette rivière, un homme qui porte le nom de son radeau, La Gloïre, est chargé de pêcher la honte des habitants avec sa bouche… Perturbé mais toujours en quête d’une personne à psychanalyser de façon intégrale pour remplir son vide intérieur total, Jacquemort poursuit sa découverte des environs en se rendant à l’église. Là, il fait la connaissance d’un curé aux croyances pour le moins étranges, qui adresse des louanges à un Dieu qui n’est que luxe.

Quelques mois plus tard, Angel a terminé son bateau et s’en définitivement. Clémentine s’aperçoit qu’elle a bien trop délaissé ses enfants – Joël, Noël et Citroën – et décide dès lors de ne plus se consacrer qu’à eux. Dès lors, elle est chaque jour un peu plus assaillie par la peur qu’il leur arrive quelque chose. Elle fera donc tout pour éviter qu’ils puissent de blesser et s’éloigner d’elle…

Ce résumé est déjà beaucoup trop long même si j’ai malheureusement dû occulter de nombreux éléments qui me semblaient importants. Ce roman est tellement riche qu’il est difficile de faire des choix ! Je vais évoquer quelques-uns des thèmes abordés sans toutefois en faire l’analyse (ce qui serait beaucoup trop long !).

Un des principaux thèmes est donc celui de la maternité ou plutôt de la figure de la mère. Clémentine est d’abord montrée comme une mauvaise mère, qui rejette ses enfants et les délaisse, oubliant de les faire goûter et préférant escalader les falaises environnantes. Puis, au départ du père, elle devient de plus en plus étouffante pour ses enfants, leur vouant un amour sans borne, quasi dévorateur. Elle veut ce qu’il y a de mieux pour eux et, dans son esprit malade, cela signifie ce qu’il y a de pire pour elle. Bientôt, elle ne se nourrira plus que de viande pourrie pour se prouver qu’elle les aime vraiment. Mais son amour sans limite va se révéler infernal pour les trumeaux. Effectivement, par peur qu’ils puissent sortir du jardin, la mère surprotectrice fera ériger un « mur de rien » autour de la propriété. Ce rien s’étendra rapidement au sol du jardin et au ciel. La paranoïa de Clémentine atteindra des sommets à la toute fin du roman lorsqu’elle enfermera ses enfants dans des cages malgré l’intervention préalable de Jacquemort : « Mais ça meurt, en cage, les oiseaux« .

Le thème du vide est également très présent avec le « mur de rien » qui entoure la maison mais surtout à travers le personnage de Jacquemort. Ce dernier, s’il sait qu’il est psychiatre et psychanalyste, ne sait pas grand chose de plus sur lui. Il est une sorte d’entité vide qui cherche désespérément quelqu’un à psychanalyser de manière à combler son vide existentiel  Malheureusement pour lui, les personnes qu’il côtoie sont plus encline à dévoiler leur corps que leurs pensées… si bien qu’il finira par psychanalyser un chat suite à quoi il développera des goûts et des attitudes pour le moins félins !

Le texte est construit sous la forme d’un carnet tenu par Jacquemort. Si la temporalité est totalement normale dans la première partie, elle commence à subir d’étranges distorsions dans la deuxième. Les mois se superposent si bien que l’on ne sait plus tout à fait où l’on en est (« juinet »- « janvril » – « avroût »…) Dès lors, il ne semblera pas étrange au lecteur, entré dans une temporalité irréel, d’assister à des faits surnaturels. Les enfants voient des fées et seront capables de voler après avoir avalé des limaces bleues. Ce monde féerique n’est pas sans rappeler celui d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll que Vian appréciait beaucoup.

Bien d’autres thèmes comme la satire de la religion, la thématique de l’enfermement (proche de celle du vide) sont encore développés de façon à la fois humoristique et poétique dans ce roman aux tonalités autobiographiques (Clémentine n’est pas sans rappeler certains aspects de la mère Pouche – maman poule de Vian) Mais il est plus que temps que je conclue cet article bien trop long. Vous l’aurez compris, j’adore ce roman et j’adule Vian !

Polar foutraque !

16 Jan

Bon, j’ai attaqué la Pléïade de ce cher Boris par son seul et unique roman que je n’avais jamais lu (allez savoir pourquoi !).

 

Elles se rendent pas compte, Vernon Sullivan alias Boris Vian

Texte signé Sullivan, double américain de Vian, Elles se rendent pas compte reprend tous les clichés du roman noir américain pour les tourner en dérision. Loin du perturbant J’irai cracher sur vos tombes, voilà un polar foutraque à la sauce Vian.

Nous pénétrons dans l’histoire à travers le regard de Francis Deacon, jeune fils à papa, qui doit se rendre à la fête costumée d’une amie d’enfance, la jeune et jolie Gaya. Comme il déteste l’idée de se déguiser, Francis choisit néanmoins de ne pas faire les choses à moitié et se métamorphose en femme afin de voler la vedette à son amie. Ce changement de sexe durera au final quasiment tout le roman. Mais ne brûlons pas les étapes…

Lors de la fête, Francis s’aperçoit que quelque chose cloche dans le comportement de son amie. Alors qu’il la voit quitter la pièce principale au bras d’un type louche, il monte dans sa chambre. Il la retrouve dans sa salle de bain, le regard vide. Sur son bras, des traces de piqûres… Franchement, elles se rendent pas compte…

A partir de là, l’histoire ne va plus cesser de s’emmêler. Quelques temps plus tard, Francis apprend que Gaya doit se marier. Mais lorsqu’il comprend que son futur époux n’est autre que le dealer homosexuel de son amie, il voit rouge ! Le jeune homme va tout faire pour sauver la jeune femme du piège dans lequel elle se précipite. Courses poursuite en voitures, en bateaux… Vian s’en donne à coeur-joie et l’on décèle bien son amour pour les belles carrosseries.

Francis ne tarde donc pas à avoir une troupe de gangsters à sa poursuite menée par Louise Walcott, la soeur lesbienne du dealer gay. Surtout après leur avoir volé dix mille dollars.  Dix mille dollars que Francis oublie malencontreusement dans sa voiture accidentée dans la vitrine d’une boucherie… Le ton est donné !

Notre héros demande très rapidement de l’aide à son frère Ritchie qu’il oblige à se déguiser aussi. D’ailleurs, cela complique encore les choses puisque le chinois qui devait épiler les jambes de Ritchie se fait poignarder dans la maison familiale et c’est Francis qui est accusé. Du coup, les deux frères ne doivent plus seulement échapper à Louise Walcott et sa bande mais aussi aux fédéraux…

Au cours de sa quête, Francis et Ritchie n’oublient pas de profiter de leurs déguisements. Puisque toutes les filles qu’ils croisent sont lesbiennes, ils mettent à profit leurs nouveaux attributs féminins pour tenter de convertir plus ou moins violemment les demoiselles au sexe masculin…Préférer les femmes, sans blagues, elles se rendent pas compte ! Plusieurs passages assez crus ont d’ailleurs été censurés par Vian mais sont présents en notes dans la Pléïade.

Vous l’aurez sans doute compris, il faut prendre ce roman au quinzième degré. Si vous aimez l’esprit Tontons flingueurs vous serez servis. En lisant le texte, j’avais l’impression d’entendre les voix de Ventura et Blier tout droit sorties du film d’Audiard ! Le héros – macho, imbu de lui-même, violent, homophobe – est en tous points détestable mais le lecteur adore le détester ! L’humour – pas toujours très fin, certes – est présent à chaque page de ce roman noir complètement déjanté et à mille lieues de J‘irai cracher sur vos tombes. Le texte n’est donc pas à prendre au sérieux, ce que n’a d’ailleurs pas fait Vian puisqu’on peut relever de petites incohérences, signes de la rapidité d’une écriture destinée avant tout à nourrir l’auteur… Sans doute pas le meilleur Vian, mais que voulez-vous, Boris restera Boris et je ne lui en veux pas !

 

Hiver à Tokyo

17 Déc

C’est par ce livre aussi étrange que magnifique que j’ai découvert Vian. C’est donc logiquement par ce sublime roman que j’entreprends la relecture de mon auteur favori.

 

L’automne à Pékin, Boris Vian

Je ne parlerai donc dans cet article ni d’hiver, ni de Tokyo tout comme Vian n’évoque ni l’automne ni la Chine dans L’automne à Pékin : « Cet ouvrage ne traite naturellement pas de l’automne, ni de la Chine. Tout rapprochement avec ces coordonnées spatiales et temporelles ne pourraient être que le fait de coïncidences involontaires » (Vian, réédition de L’automne à Pékin, 1956.)

Il est difficile de résumer un livre tel que celui-ci. Mais je vais essayer – ou, du moins, esquisser une tentative de résumé. Le roman s’ouvre sur la présentation fantaisiste de plusieurs personnages : Amadis Dudu, Claude Léon, Angel, Anne, Rochelle et le professeur Mangemanche. Les destins de ces personnages vont se croiser dans le désert d’Exopotamie où chacun aura un rôle à jouer dans la construction d’un chemin de fer. Seuls Angel, Anne et Rochelle se connaissent dès le début du roman. Angel et Anne (qui porte un prénom de chien mais qui est un homme) sont ingénieurs. Angel est amoureux de Rochelle mais cette dernière préfère Anne. Angel ne le supporte pas tout comme il ne supporte pas le fait de voir Rochelle « s’user » jour après jour dans les bras de Anne.

Je pourrais donc résumer L’automne à Pékin en disant qu’il s’agit d’une histoire d’amour impossible et tragique. Mais il n’est pas seulement cela. Il est une réflexion profonde sur le thème dramatique de l’usure humaine tout comme dans L’Ecume des jours, écrit juste avant et auquel il fait d’ailleurs de nombreuses allusions. Usure des corps, usure des esprits qui n’attendent plus rien de la vie dans cet étrange désert sur lequel le soleil laisse de dangereuses zones noires.

Il ne faut toutefois pas conclure que L’automne à Pékin est un livre triste. Bien au contraire. Le roman est un hymne à l’amour des mots et peut ainsi fortement désarçonner le lecteur novice. Vian prend la plupart des mots dans leur sens littéral et il ne faudra pas s’étonner de véritablement voir le soleil s’adonner à une partie de cache-cache avec les nuages.

Pour conclure, L’automne à Pékin reste sans conteste l’un des romans les plus brillants qu’il m’ait été donné de lire, alliant fantaisie burlesque, tragique poétique et réflexion sur l’existence. Ce n’est pas pour rien qu’il demande une relecture immédiate. Bref, un de mes livres préférés !

Boris Vian ou l’auteur aux mille visages !

5 Déc

Je ne pouvais pas ouvrir un blog consacré à mes lectures sans publier un article sur l’un des plus grands auteurs français du vingtième siècle selon moi : Boris Vian, dit Bison Ravi, dit Vernon Sullivan.

Dans les prochains mois, je relirai les textes les plus célèbres de Vian, vous ferai découvrir des oeuvres moins connues du grand public et découvrirai aussi une partie de son oeuvre que je n’ai jamais étudiée à savoir le théâtre.

J’espère vous transmettre ma passion pour cet auteur hors du commun qui sera bientôt remis à l’honneur avec la sortie, en 2013, d’une nouvelle adaptation cinématographique de L’Ecume des Jours avec Audrey Tautou et Romain Duris.

L’article qui suit n’est pas une biographie en bonne et due forme. Il s’agit simplement de vous présenter rapidement le touche-à-tout qu’a été Vian au cours de sa trop courte vie. Le texte est en partie extrait de mon mémoire de master, L’humour chez Boris Vian.

Scientifique de formation, musicien averti et auteur prolifique aux multiples facettes, Vian a touché à tout. Du roman à la nouvelle, de la poésie au théâtre, de la critique de jazz à la chronique journalistique en passant par la composition de chansons, presque aucun domaine du champ littéraire ne lui a échappé.

Si Boris Vian est passé à la postérité avant tout pour son œuvre littéraire, rien ne le prédestinait pourtant à l’écriture puisqu’il est issu d’une formation scientifique. En effet, il obtient son diplôme de l’Ecole centrale des Arts et Manufactures en 1942 et se met en quête d’un emploi dès ce moment. Il ne lui faudra que peu de temps avant de trouver un emploi à l’A.F.N.O.R. (Association française de normalisation). A la lecture de ses œuvres, et notamment de Vercoquin et le plancton, on décèle aisément l’ennui de notre auteur dans les bureaux à l’ambiance trop normalisée pour ce jeune homme épris de liberté qui ne pourra en aucun cas se satisfaire de « la perforation d’un certain nombre de feuillets destinés à recevoir des notations personnelles »(ibid).

Toutefois, Vian n’oubliera jamais son passé de normalien et le mettra même à profit dans ses ouvrages. De toute façon, il est obligé de rester travailler dans une institution pour des raisons financières puisque son travail d’écrivain ne suffit pas à le faire vivre. Ainsi, en 1946, Boris Vian démissionne de l’A.F.N.O.R. pour entrer à l’Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. C’est dans les bureaux de sa nouvelle entreprise que Vian finira d’écrire L’Ecume des Jours et rédigera entièrement L’Automne à Pékin.  Science et technique sont donc toujours présentes dans ses œuvres même les plus poétiques, il n’y a qu’à se reporter à L’Ecume des Jours avec l’invention du « pianocktail » pour voir cette thèse se confirmer. Mais Vian, non content d’être à la fois ingénieur et écrivain, s’intéressa de très près à la musique.

Boris Vian s’est mis à la musique très tôt et n’a pas choisi de pratiquer un instrument commun en apprenant la trompette. Le choix de la « trompinette » est pour Vian l’occasion de faire un pied de nez à son destin de malade cardiaque en montrant qu’il ne manque pas de souffle et que son envie de vivre est plus forte que tout. En 1942, Boris intègre l’orchestre Claude Abadie dans lequel son frère, Alain Vian, jouait comme batteur. L’orchestre une fois au complet se produira dans tous les tournois de Jazz de France et de Belgique et fera les beaux jours, ou à proprement parler les belles nuits, des caves de Saint-Germain-des-Prés. Mais la maladie rattrapant l’homme et le jazz en France ne correspondant plus à ses attentes, Vian abdique en tant que musicien pour se consacrer à sa musique favorite dans une revue de presse de Jazz Hot dès le début des années 50.

Après ces quelques considérations sur le rôle joué par la musique dans la vie de Vian, le lecteur comprendra mieux les nombreuses allusions faites au jazz dans l’œuvre romanesque de l’auteur notamment dans L’Ecume des JoursVercoquin et le plancton ou encore Blues pour un chat noir pour citer une nouvelle.

Pour ce qui est du domaine littéraire, Boris Vian ne s’est jamais cantonné à un seul style d’écriture que ce soit à l’intérieur même du genre romanesque, où les romans d’amour côtoient les romans noirs ou encore ceux de science-fiction, ou que se soit dans la littérature en général où il s’est adonné au théâtre, à la poésie, à la nouvelle, aux essais, à la critique musicale ou encore à la chanson. J’en omets certainement et je m’en excuse !

A bientôt donc pour de nombreux articles consacrés à son oeuvre exceptionnelle !