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Gossip mums

5 Juin

Me voici de retour avec un livre décapant sur les dessous très chics de la maternité dans l’Upper East Side. Je remercie l’agence Anne et Arnaud ainsi que les Editions Globe  pour cette savoureuse découverte.

Les Primates de Park Avenue, Wednesday Martin

martin_wednesday_lesprimatesdeparkavenue_couverture_web-200x300Wednesday est anthropologue. Originaire du Midwest, elle s’installe dans l’Upper East Side – le quartier le plus huppé de Manhattan – alors qu’elle vient de mettre au monde son premier enfant. Ce qui ressemblerait à un privilège pour beaucoup va cependant bien vite tourner au cauchemar. Dans ce microcosme hyper privilégié, Wednesday est considérée comme un intrus par les femmes au foyer richissimes, surdiplômées et très influentes qu’elle va être amenée à rencontrer en emmenant son jeune fils à la maternelle. Outre ses difficultés à nouer des liens avec ses congénères, notre jeune scientifique va se trouver confronter à toutes les difficultés extrêmes que rencontrent les mères de l’Upper East Side : l’inscription des enfants dans les meilleures écoles, la quête d’un appartement bien situé, l’obligation de conserver un corps mince sans aucune imperfection après plusieurs grossesses… Pour faire face à l’hostilité du milieu, Wednesday choisit d’observer le milieu dans lequel elle est obligée d’évoluer avec son regard d’anthropologue. Elle va ainsi consigner puis analyser, à la manière de la célèbre primatologue Jane Goodall, les rites, les mœurs, les contradictions et les peurs de ces mères richissimes en quête obsessionnelle de perfection. Parviendra-t-elle à s’acclimater ? Je vous le laisserai découvrir par vous-même.

En attendant, voici mon avis sur ce livre qui mélange autobiographie et analyse sociologique satirique. Je suis véritablement tombée sous le charme de cet ouvrage à la fois intelligent, drôle, parfois cruel, tout en étant extrêmement touchant. Wednesday nous entraîne dans son quotidien de femme, de mère et nous donne à voir l’extrême difficulté de ce dernier rôle dans un des quartier les plus huppés de la planète où tout ne semble être que compétition. Difficile de croire que des femmes puissent faire montre d’une telle violence entre elles dans le but de favoriser au maximum leur progéniture. Pourtant, tout est réel. Mais il ne s’agit pas d’un simple témoignage ou tranche de vie. Ce livre est un traité aussi érudit que mordant, qui permet à la fois de s’enrichir intellectuellement et de rire face à des comportements que l’on jugera absurdes de l’extérieur mais qui on une réelle signification. La fin du livre est particulièrement bouleversante et tranche ainsi avec le début qui nous montre un univers très froid et hostile de prime abord. Le ton général est très enlevé et enjoué, ce qui fait de cette réflexion sur la maternité et sur la vie des femmes de Manhattan une lecture pétillante. Un très joli coup de cœur pour moi !

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir un petit extrait :

« S’il existe un endroit où l’enfance et la maternité ont évolué de façon flagrante, c’est bien l’Upper East Side de Manhattan. Au sein de cette niche où le relâchement des pressions de compétition interspécifique est extrême, au sein d’une culture hautement compétitive, avoir une progéniture « qui réussit » est gage de statut social, les enfants étant des miroirs de nos propres aspirations. Les soutenir et travailler d’arrache-pied pour eux est devenu une véritable profession. Ici, la maternité est une carrière semée d’embûches et de coups-bas, où les enjeux sont colossaux. L’activité y est stressante et anxiogène précisément parce que c’est aux mères qu’incombe la réussite ou l’échec de cette entreprise, dont dépendra la réussite ou l’échec de leur progéniture. Et donc des leurs. Un circuit d’une fluidité remarquable et, comme j’allais l’apprendre, quasi inexorable. »

En quête de soi

7 Mar

Je remercie les éditions Flammarion qui me permettent de vous faire découvrir ce roman en avant-première.

Le Chercheur, Lars Mulh

unnamedLars Mulh est un musicien et auteur danois de renommée internationale. Après quelques années d’une vie d’artiste qui ne le satisfait pas pleinement, il prend conscience que sa voie n’est pas celle du star-system. Il va alors chercher ce pour quoi sa vie est vraiment faite.

Double voyage et double temporalité, Le Chercheur mêle en effet le récit de la première rencontre de l’auteur avec celui qu’il nomme le Voyant, sorte de guide spirituel, et celui du trajet qu’il effectue du Danemark au sud de l’Espagne en train pour achever son initiation avec le Voyant. Ce dernier est celui qui lui a permis d’effectuer les premiers pas sur le chemin de sa véritable identité lorsqu’ils se sont rencontrés à Montségur.

Le Chercheur, premier tome de la trilogie O’Manuscrit, déjà traduit en huit langues, est un roman initiatique à la fois autobiographique et fictionnel. Si j’avoue avoir d’emblée été attirée par le thème de la quête spirituelle et identitaire et avoir réellement été conquise par les premières pages, mon enthousiasme s’est quelque peu relâché par la suite. En effet, si le début du roman est assez entraînant et aiguise la curiosité vis-à-vis des personnages principaux, l’auteur ne soutient pas la cadence et le récit devient un peu poussif. C’est dommage car sur le fond, Lars Mulh propose une réflexion intéressante sur la vie bien que certaines conceptions se révèlent un peu trop new-age à mon goût. J’ai, par exemple, bien aimé ce passage dans lequel le Voyant charge des pierres dans le sac à dos du narrateur. Chacune symbolise un défaut, une angoisse… :

« Mon fardeau ne cessait de gagner en réalité. Je penchais tant en avant à présent que j’en vins presque à ramper. Je transpirais abondamment. Comme le Voyant l’avait promis, j’éprouvais désormais physiquement tout les poids psychologiques de ma vie. Parce que je les emportais sur la montagne, chaque défaut, chaque doute et chaque projection acquérait une réalité qui me forçait à les contempler. Parce qu’ils sciaient assez littéralement mes épaules, courbaient mon dos, faisaient vaciller mes jambes, il était impossible désormais de les refouler. Et tandis que je rampais, je commençais à comprendre la signification de cette tâche en apparence vaine. Je me sentis soudain responsable de toutes ces maladies. »

Voilà pour ce petit extrait qui me semble assez représentatif du message que souhaite apporter l’auteur : pour mener une vie plus apaisée, il faut ouvrir les yeux sur tout ce qui vient nous alourdir au quotidien, en prendre réellement conscience avant de parvenir à nous en libérer pour gagner en sérénité. Un livre à découvrir pour les amateurs de récits de vie et de spiritualité.

Instants de bonheur

28 Sep

Pour changer, un genre littéraire que j’ai peu l’habitude de présenter ici mais dont je me délecte à chaque fois que l’occasion m’est donnée de lire ce type d’ouvrage.

Journal d’un homme heureux, Philippe Delerm

1507-1Du 6 septembre 1988 au 31 décembre 1989, Philippe Delerm – qui a déjà publié quelques ouvrages mais qui n’a pas encore connu le succès de La Première Gorgée de bière qui viendra en 1997 – décide de tenir un journal. Lui et sa femme, tous deux professeurs, ont décidé d’enseigner à temps partiel, pour profiter de l’existence, de leur vie avec leur fils Vincent et pour se consacrer davantage à la création artistique. Et c’est ce temps libre qu’il a choisi de s’offrir qui va procurer à Philippe cet immense sentiment de bonheur : « Je crois que je me coucherai ce soir en me disant que je suis le plus heureux des hommes. […] Je suis riche, incommensurablement riche de ce qui manque à presque tout le monde : le temps ».

Et c’est le temps, justement, le personnage principal de ce journal dans lequel l’écrivain peint des instants de vie, de petites touches de moments heureux, en famille, entre amis ou solitaire. A la manière d’un impressionniste, Delerm nous invite à nous attacher à tous ces détails du quotidien que nous ne savons plus apprécier, happés que nous sommes par une société sans cesse en mouvement. L’auteur prend le temps de s’arrêter, d’observer, de ressentir le présent et d’en apprécier la saveur. A coup sûr, le meilleur remède au stress généré par l’activité permanente.

Moi qui ne suis pourtant guère amatrice de descriptions, j’ai été totalement séduite par ce journal que j’ai pris le temps de savourer et qui vient me confirmer que je fais le bon choix en mettant ma carrière de professeur de Lettres de côté cette année (hé oui, un joli point commun avec Delerm !), de m’accorder cette pause qui me permet de retrouver du plaisir à admirer ces petits rien de la vie qui sont en réalité de grands tout. Delerm a totalement raison. Le temps est un luxe. Le seul véritable. Celui qui permet d’être heureux. Coup de cœur pour ce texte magnifiquement écrit, d’une subtilité et d’une poésie remarquables. A paraître le 3 octobre aux éditions Seuil. Une très jolie façon de démarrer la saison automnale.

« Mardi 13 juin 1989

C’est en ce moment. Aujourd’hui, à peine. Demain, sans doute davantage, et cependant, le moindre vent peut balayer cette présence diaphane : les champs de lin sont en fleur. Sur l’océan vert pâle, ployant, ondoyant, une infime touche de bleu vient jouer dans la lumière, se répand, puis s’efface. On ne possède pas ce bleu comme un blanc sûr de marguerite, un rouge de coquelicot flamboyant sur un blond mat. Le bleu du lin n’est qu’une vague d’impalpable flottant sur un étrange vert aux courbes douces comme l’eau. Une eau pour le regard étendu sur la plaine, une brasse coulée dans le vert pâle et bleu – le premier signe de l’été. »

La pensée en danger

7 Fév

Je voulais lire ce livre depuis avoir dévoré Et Nietzsche a pleuré, d’autant qu’une amie me l’avait fortement conseillé.

Le problème Spinoza, Irvin Yalom

51qiavl6cgl-_sx363_bo1204203200_Quel rapport existe-t-il entre le célèbre philosophe, un juif excommunié et un des plus grands idéologues nazis ? C’est ce que vous apprendrez en lisant ce roman palpitant.

L’auteur va effectivement mêler deux récits. Le premier se déroule à Amsterdam, au milieu du XVIIème siècle. Celui qui deviendra le célèbre philosophe, Bento Spinoza, n’est pour l’instant qu’un commerçant au bord de la faillite qui passe le plus clair de son temps à réfléchir quant à sa vision du monde et de la religion. Selon lui, entre autres, c’est l’homme qui a créé un Dieu à son image et non le contraire, la religion n’est donc que supercherie. Forcément, les instances religieuses juives ne partagent pas cette vision et prononcent l’excommunication de Spinoza qui va être contraint à ne plus pouvoir adresser la parole à un seul juif, même à sa soeur et son frère.

Le second récit se passe au début du XXème siècle. Le jeune Alfred Rosenberg, alors au lycée, se fait élire délégué de classe en prônant des idées antisémites et en accusant le chef d’établissement d’être un juif. Alerté par les faits, ce dernier tente de comprendre pourquoi le jeune homme déteste ainsi cette communauté. Devant le refus de Rosenberg de changer d’avis, et après avoir appris que son auteur préféré est Goethe, le chef d’établissement demande à Alfred de traduire tous les passages de l’autobiographie du célèbre écrivain dans lesquels il fait référence à Spinoza, qu’il vénère. Evidemment, Rosenberg ne comprend pas comment un représentant de la pure race allemande ait pu se prendre d’admiration pour un juif… Mais cet épisode d’adolescence va profondément marquer celui qui deviendra l’une des têtes pensantes du système nazi.

Irvin Yalom mêle avec brio romance et faits réels dans cet ouvrage passionnant. Comme dans son précédent opus, il se sert de ses capacités de psychanalyste pour tenter de pénétrer les âmes de Spinoza et Rosenberg. Les personnages secondaires mis en face de ces deux personnalités sont parfaitement fictifs mais permettent grâce à des dialogues très pertinents de sonder les pensées les plus profondes du philosophe et du nazi, notamment les conversations entre Alfred et son ami psychiatre Friedrich qui tente de débusquer ce qui a bien pu rendre cet homme aussi radical dans ses idées antisémites. Je trouve particulièrement intéressant de rassemblant au sein d’un même roman deux êtres semblant aussi antithétiques sans que cela ne paraisse le moins du monde artificiel. En outre, le travail considérable de recherches à la fois historiques et philosophiques est à saluer. Et pour ceux qui penseraient que ce genre de roman qui évoque en grande partie les concepts philosophiques de Spinoza serait ennuyeux, pas le moins du monde. Les chapitres assez courts alternent les deux récits ce qui apporte beaucoup de rythme. En outre, le lecteur est vite happé par les deux histoires et surtout s’interroge sur ce « problème Spinoza » tout au long du roman, problème qui le tiendra en haleine jusqu’au bout. Franchement, c’est aussi palpitant qu’un roman policier. Coup de cœur !

Secrets de famille

25 Déc

Je savais que cet ouvrage dont j’avais longtemps repoussé la lecture ne me laisserait pas indifférente. Je n’avais pas tord.

Sobibor, Jean Molla

cvt_sobibor_9301Emma, fille de médecin, 17 ans, est anorexique depuis de longs mois. Mais ses parents refusent d’affronter le problème de front. Résultat : la jeune fille passe son temps à détruire son corps, vomissant chaque aliment avalé. Pourquoi un tel dégoût d’elle-même ? Elle l’explique au début comme un simple régime pour plaire davantage à son petit copain. Régime qui a dérapé. Régime qui n’a pas cessé. Et puis, sa grand-mère adorée est décédée. Terrible choc pour la jeune femme. Elle en était plus proche que n’importe qui d’autre, bien plus proche que de sa mère. Pourtant, Emma est persuadée que sa grand-mère détenait un secret très lourd à porter. Si lourd qu’elle en faisait encore des cauchemars. Quelques temps avant sa mort, alors qu’elle partageait la chambre de sa Mamouchka, celle-ci hurle ces phrases dans son sommeil agité : « Jacques, je ne veux plus rester ici. Comprends-moi, je n’en peux plus ! Sais-tu seulement son nom ? Moi, je le sais. Elle s’appelait Eva… Eva Hirschbaum ! […] Je devrais te haïr mais je n’y parviens pas ! […] Emmène-moi loin de Sobibor, je t’en prie ! » Alors qu’Emma tente d’interroger sa grand-mère à son réveil, celle-ci refuse de lui donner la moindre explication. Emma ne tire rien de plus de son grand-père. Bientôt, elle découvre que Sobibor était un camp d’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Peu de temps après le décès de sa grand-mère, Emma va mettre la main sur un cahier qui va irrémédiablement changer sa vie. Le journal de Jacques Desroches, collaborateur français des nazis qui raconte au jour le jour, froidement, son activité à Sobibor.

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bouleversée. S’il s’agit de littérature jeunesse, les adultes seront forcément touchés tant les thèmes traités le sont avec brio. Jean Molla, dont j’avais déjà apprécié l’écriture incisive et réaliste dans Djamila, livre ici un roman qui hurle ce que tout le monde veut cacher. Un roman qui crie toute l’horreur d’un crime contre l’humanité à échelle industrielle que bon nombre a tenté d’enfouir sous le mensonge d’autant qu’il n’y a plus de témoins du massacre de Sobibor ni de bâtiments pour rappeler l’enfer. Le thème de l’anorexie est lui aussi parfaitement traité. L’auteur se met parfaitement dans la peau de l’adolescente malade, décrit à la perfection non seulement les symptômes mais les arcanes psychologiques les plus profondes de cette maladie. Sans doute l’a-t-il côtoyée de près. Le rapport entre les deux histoires : le silence, l’absence de communication, le mensonge, l’impossibilité de traduire en mots l’indicible. D’ailleurs, je laisse la parole à Jean Molla pour clore cette chronique. Il parle de son livre bien mieux que moi : « Ce n’est pas qu’un livre sur les camps, précisément. C’est un livre sur l’après. Sur la mémoire. Sur le mensonge. Sur cette lame de fond qui n’en finit pas d’avancer. Sur le silence. A l’origine de ce livre, il y a aussi une rencontre. Un trop-plein gardé trop longtemps. Mûri. Et le vertige du vide se partage, qu’on le veuille ou non. » Livre coup de poing, coup de cœur, aussi difficile en ait été la lecture.

Censuré

15 Déc

Un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie au début des années 2000. Je suis tombée dessus dans les rayons de la bibliothèque et me suis laissée tenter.

Les bonbons chinois, Mian Mian

1507-1A 15 ans, Xiao Hong est une adolescente sans histoire. Mais le suicide de sa meilleure amie va bouleverser son existence. Elle quitte sa famille et Shanghai pour une ville du sud où elle erre de bars en bars. Elle finit par faire la rencontre du séduisant Saining, un guitariste de deux ans son aîné. Elle tombe immédiatement sous le charme et pénètre dans le monde de la nuit qui lui était jusque-là inconnu. Malheureusement, Saining ne va pas tarder à goûter à l’héroïne tandis que Xiao va se mettre à boire de plus en plus. Jour après jour, les substances chimiques vont les séparer et la jeune Xiao va totalement se perdre dans cette Chine en totale mutation au milieu des années 90.

Ce texte brutal, brut dépeint une jeunesse chinoise en perte de repères. On découvre que comme dans toutes les grandes villes du monde, l’argent, le sexe et la drogue sont omniprésents et font des ravages. On imagine bien que la censure n’allait pas laisser passer le livre de Mian Mian aisément. Le roman a été interdit à sa sortie en Chine en 2000.

Si j’ai apprécié le côté quasi naturaliste, et même reportage de cette oeuvre en bonne part autobiographique, j’avoue avoir été déstabilisée par la narration polyphonique voire cacophonique à quelques moments. Si la narratrice principale est Xiao Hong – double de Mian Mian -, d’autres personnages viennent prendre le relais dont parfois quelques-uns dont on n’a jamais entendu parlé auparavant et qui n’ont souvent qu’un rapport assez lointain avec le personnage principal. Hormis ces quelques passages durant lesquels il faut s’accrocher, ou plutôt par lesquels il faut se laisser porter en tentant de garder les yeux ouvert, invitation à la découverte de la cruauté du monde de la nuit en Chine (prostitution, trafic d’êtres humains…), difficilement soutenable parfois, j’ai apprécié ce roman qui offre une vraie vision de la jeunesse chinoise, qui sort des images lisses diffusées par le Parti.

Âmes en peine

8 Déc

J’ai été interpellée par ce titre à la bibliothèque. Il m’aura fallu dix jours pour lire ces 707 pages, mais ça en valait la peine.

Le présent infini s’arrête, Mary Dorsan.

37708-hrCaroline est infirmière. Mais elle n’exerce pas dans un hôpital classique. Elle travaille dans un appartement thérapeutique rattaché à un hôpital psychiatrique. Là, sont accueillis des adolescents pour la plupart psychotiques et souffrant de troubles de l’attachement. Pour bon nombre d’entre eux, le seul moyen de communication est la violence physique ou verbale. Quand ce n’est pas en faisant étalage de leurs selles…

Caroline va raconter, au jour le jour, pendant un an, son quotidien et celui de ses collègues auprès de ces jeunes en perdition, en quête ou non d’un hypothétique sens à leur vie. Elle va raconter la difficulté de soigner ceux qui ne veulent pas l’être, la difficulté de jongler entre les différentes émotions qui varient d’une seconde à l’autre, d’instaurer un dialogue ou un silence pour briser la violence. Caroline va montrer la complexité des liens qui se tissent entre ces adolescents perdus, des relations qu’ils entretiennent avec les soignants et des effets sur les soignants eux-mêmes.

Voilà un livre qui remue les tripes. Parce que Mary Dorsan – pseudonyme – montre la réalité de son métier telle qu’elle est. Violente. Crue. Pas pour dénoncer ses conditions de travail. Loin de là. Malgré les insultes répétées, encaissées tant bien que mal, malgré les menaces, les coups parfois. Non. L’auteure décrit son quotidien et celui des pensionnaires de cet appartement thérapeutique de banlieue parisienne pour dire qu’ils existent. Pour que ceux qui auront lu ce témoignage sachent qu’il y a quelques endroits en France comme celui-ci qui abritent des jeunes totalement exclus du système. Des adolescents dont la pathologie fait peur à toutes les institutions, rejetés non seulement par leurs parents mais aussi par la société. Demeurent quelques lieux, comme celui dans lequel exerce Mary, pour les accueillir, et tenter de leur apporter un peu d’apaisement, pour essayer, non pas de les guérir, mais de les soigner, de les accompagner afin qu’ils se sentent moins seuls, perdus face à eux-mêmes et aux autres.

Le style de l’auteure est brut, voire brutal comme la réalité dont elle traite. De jolis moments de poésie viennent ponctuer cette violence, parce que même dans ce contexte si compliqué, la poésie peut parfois apparaître. J’ai vraiment aimé ce livre qui vient tout juste de sortir aux éditions POL. Un ouvrage difficile parce qu’il ne cache rien des difficultés de chaque personne mais qui fait réfléchir et qui montre à quel point ces soignants sont beaucoup plus que cela tant ils mettent de leur propre vie dans leur métier.

 

Ne plus avoir peur

5 Nov

Je remercie vivement Aurélie pour sa délicate attention.

Et il me parla de cerisiers, de poussières et d’une montagne, Antoine Paje

Paul Lamarche a 27 ans. Il a repris l’agence de voyage léguée en partie par sa tante décédée. Son meilleur ami Benoît est médecin, parce que son père était médecin avant lui. Mais au fond, il déteste son métier. Au cours d’une soirée alcoolisée pendant laquelle les deux amis refont le monde après que Paul a lâchement mis un terme à sa dernière relation amoureuse, une idée saugrenue germe en eux : monter une entreprise de tourisme médical.

Le projet se concrétise bientôt et Paul part à San Francisco afin de tenter de décrocher l’investissement d’une banque. Il est bien évidemment terrorisé de se voir refuser le prêt. Tout se passe bien au final, mais notre jeune ami va profiter un peu trop bien de la soirée après avoir décroché un avis favorable et se retrouver derrière les barreaux. Mis en cellule avec une terrifiante armoire à glace, il ne sait encore pas à quel point ce compagnon de l’ombre va bouleverser le reste de son existence…

Ce roman est tout simplement magique. Il compte parmi les quelques livres qui ont le pouvoir de vous faire voir le monde autrement, qui vous permet de vous remettre profondément en question et de vouloir changer, simplement pour vous trouver vous-même.

Ce court roman est une parabole sur la peur que nous portons en nous et qui finit par nous détruire alors que nous pensons qu’elle nous protège. Le personnage principal, Paul, double littéraire de l’auteur qui explique que son roman est amplement autobiographique, va faire la rencontre de plusieurs personnes, des Yodas comme il les nomme, qui vont venir semer leurs graines en son esprit. Peu à peu – il lui faudra du temps; car oui, même si l’on sait que certaines choses ne vont pas, il faut un certain temps pour accepter de les changer et plus encore pour effectuer ces changements -, Paul va se rendre compte que toute son existence a jusque ici été contrôlée par la peur, une fausse peur qui l’a fait se sentir inférieur ou qui l’a poussé à écraser les autres afin que ces derniers ne ressentent pas sa peur. Il finira par comprendre – et nous faire comprendre – que c’est celui qui ne craint plus les peurs qu’il s’est créées ou que la société a créées pour lui qui vit pleinement en accord avec lui, et que c’est cela la vraie force.

Encore une fois, un de ces livres bouleversants, véritable allégorie ou fable philosophique, que l’on peut lire et relire à différentes périodes de sa vie et qui donne envie d’aller de l’avant.

Je ne résiste au plaisir de partager un petit extrait :

 » J’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire, certaines dont j’ai honte aujourd’hui. J’en ai éviter d’autres auxquelles j’aurais dû m’accrocher, tout cela parce que j’avais peur, une peur si insidieuse mais si constante qu’il m’était facile de prétendre qu’elle n’existait pas. Peur de ne pas être à la hauteur, peur qu’on ne m’aime pas – même lorsque je n’aimais pas les gens -, peur de me planter, peur du futur, peur du passé, peur de tout.

En bref, je n’ai jamais vraiment vécu, me contentant d’exister, de passer d’une peur à l’autre, d’un mauvais remède à l’autre. Surtout la peur de me retrouver face à moi-même parce que, inconsciemment, je savais que je n’aimerais pas ce que je découvrirais. Je me suis, au fond, détesté, méprisé, sans trop savoir pourquoi, mais en sentant que je méritais mon mépris.

La fausse peur ne me fera plus jamais chanter.

La fausse peur est comme un mauvais sort jeté par un sorcier de pacotille. Elle n’a de pouvoir que si l’on y croit. Elle est alors plus dévastatrice qu’un tsunami. Elle pourrit chaque moment, chaque acte, nous poussant à des actions irréfléchies, destructrices, génératrices de malheur pour nous et pour les autres mais dont on pense sur le moment qu’elles sont de bons remèdes. […] »

Attentats

14 Mar

Je termine enfin ce témoignage entamé il y a un mois, lu au fil de mes envies en parallèle à de nombreuses autres lectures.

Underground, Haruki Murakami

Tokyo. 20 mars 1995. Il est environ 8 heures du matin quand de nombreux tokyoïtes montent dans le métro pour se rendre au travail comme chaque matin. Sauf que ce matin-là, quelque chose cloche. Une odeur étrange émane du sol, plus précisément d’une sorte de liquide qui se répand dans plusieurs rames en même temps. Bientôt, les passagers commencent à se sentir mal, à s’évanouir, à ne plus pouvoir respirer, à ne plus rien voir. Certains s’évanouissent. Certains mourront. Quelques adeptes de la secte Aum viennent de commettre un attentat d’une ampleur sans précédent. L’odeur sentie par les passagers était celle du sarin; un gaz hautement toxique et mortel à très faible dose. Ce quintuple attentat coordonné aurait pu causer des centaines de victimes. Par miracle, « seules » douze personnes trouveront la mort. Mais près d’un millier d’habitants subiront des dommages corporels et une cinquantaine de passagers sera grièvement blessée et conservera de graves lésions. Cette attaque au gaz ne touchera pas seulement les usagers du métro, elle bouleversera la société japonaise dans son ensemble.

20 ans après jour pour jour, le Japon commémore ce triste événement. Choqué par la brutalité de l’attaque, Murakami a voulu comprendre et relater les faits. L’auteur nippon a rédigé  la première partie de son livre durant l’année 1996, soit quasiment un an après les événements. La seconde partie a été rédigée en 1997. Contrairement à son habitude – nous le connaissons pour ses récits fantaisistes, très oniriques -, il a adopté ici un style journalistique afin de coller au plus près de la réalité. L’auteur a réalisé pendant presque deux ans un véritable travail de fourmi en cherchant à collecter les témoignages du plus grand nombre possible de victimes de l’attentat au gaz puis en recueillant les paroles de quelques membres et anciens membres de la secte Aum Shinrikyo. Il lui a fallu retrouver le nom de toutes les victimes, les contacter, les convaincre de raconter leur histoire, les écouter pendant des heures, retranscrire leurs paroles au plus juste, les faire relire les propos, parfois ajouter ou supprimer des pages de récits si ce n’est parfois les récits en entier. A l’arrivée, le livre est la somme de ces témoignages. Tous se ressemblent et tous diffèrent en même temps. C’est pour cette raison que je n’ai pas lu l’ouvrage d’un bloc mais par petites touches. Afin de m’imprégner davantage de chaque histoire, de ressentir les similitudes sans me noyer dedans ni m’en lasser.

Ce recueil de témoignages à la précision naturaliste relate donc les événements tels que les ont vécus plus d’une trentaine de passagers dans sept stations de métro. Tous évoquent exactement les mêmes symptômes (notamment les graves problèmes oculaires avec la sensation d’un obscurcissement spectaculaire de l’environnement) et cette répétition provoque un effet étrange sur le lecteur. Comme si tout Tokyo était subitement contaminé par un horrible virus, comme si le monde entier pouvait l’être d’un seul coup. Car bien davantage qu’un témoignage, Murakami livre en filigrane une analyse profonde de la société japonaise de cette fin de XXème siècle – quelques chapitres d’ordre analytique viennent d’ailleurs conclure la première partie. Une société consumériste, en pleine crise, en perte de repères spirituels, gouvernée par l’esprit d’entreprise. Il est remarquable de constater à quel point cette entreprise tient une place prédominante dans la vie de l’individu japonais, plus importante que l’individu lui-même. de nombreux employés se sont rendus directement à leur bureau après l’attaque alors qu’ils se trouvaient dans des conditions physiques lamentables (nausées, fièvres, quasi aveugles…). Juste par souci du devoir. Parce qu’il faut être un bon petit soldat. Ceci explique mieux pourquoi les adeptes de la sectes qui ont commis les attentats n’ont pas remis en cause l’ordre du gourou Shoko Asahara (condamné à la peine de mort à l’issue du procès, comme de nombreux autres participants aux attentats). Non seulement – comme tout adepte d’une secte – ils étaient aveuglés par le culte et le respect dû à leur chef, mais en outre, la société leur a inculqué le devoir d’obéir à sa hiérarchie en mettant de côté tout sentiment personnel depuis leur plus tendre enfance. La seconde partie qui offre les témoignages d’anciens adeptes est selon moi plus intéressante et révélatrice (elle ne faisait pas partie de l’ouvrage initiale mais a été ajoutée un an plus tard, après être parue dans un journal). Elle montre en effet que la plupart des adeptes d’Aum étaient des jeunes gens très instruits, mais qui refusaient le système dans lequel on cherchait à les inscrire. Ils rêvaient d’un idéal autre que celui proposé par la société, dans lequel ils pourraient s’épanouir personnellement. C’est cet idéal que leur offrait Aum d’une certaine manière : un accès à la spiritualité, le développement de compétences  individuelles aux services d’une collectivité certes mais une certaine forme de reconnaissance individuelle que ne proposait pas la société.

En écrivant la première partie, son but avait été « que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé ». Il avoue que la seconde partie a été beaucoup plus difficile à rédiger et l’a laissé « mal à l’aise ». Il a essayé de rester aussi neutre que possible malgré sa colère envers les adeptes qui ont participé aux attentats mais comme il l’explique très bien lui-même : « Je n’ai pas entrepris ces interviews avec des membres actuels ou des ex-membres du culte dans l’idée de les critiquer ou de les dénoncer, et pas davantage dans l’espoir de les montrer sous un éclairage plus positif. J’essaie de fournir ici ce que je comptais transmettre dans « Underground » : non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir des quels construire des points de vue multiples – le même objectif que j’ai à l’esprit que quand j’écris des romans ». Au final, Murakami livre donc une riche enquête sociétale, doublée d’une réflexion sur son travail d’écrivain mais surtout sur l’être humain. Passionnant !

En fuite

22 Fév

J’ai découvert cet auteur grâce à la deuxième édition du festival Tandem de Nevers au début du mois.

Les évaporés – Un roman japonais, Thomas B. Reverdy

Une nuit, sans aucune explication, Kaze s’enfuit du domicile conjugal.

Yukiko se trouve aux Etats-Unis où elle a fui aussi en quelques sortes pour mener sa vie lorsque sa mère lui apprend la disparition de son père. Bien décidée à le retrouver, elle convainc son ancien amant, le détective privé et poète Richard B., de la suivre au Japon pour mener l’enquête. Ce dernier, toujours épris, accepte de l’accompagner malgré sa hantise des voyages. La mère de la jeune femme craint que son mari, travaillant dans la finance, ne se soit fait enlever par des yakusas.

Dans le même temps, le jeune Akainu, qui a fui son village dévasté par le tsunami croise la route de Kaze, qui a monté une agence de déménageur de nuit, spécialisée dans l’évaporation dans le nord de l’île.

Ce roman, écrit au Japon un an après le Tsunami et le désastre de Fukushima par Thomas B. Reverdy, nous plonge avec une grande dans la complexité de la société japonaise. Ces johatsu, ces évaporés, se comptent par milliers. Sans dire un mot, des hommes surtout disparaissent de leur vie quotidienne sans laisser la moindre trace. Personne ne les recherche car en général il n’y a pas de crime et la famille se sent trop déshonorée pour tenter quoi que ce soit. Le personnage de Richard B. n’est autre que l’écrivain américain Richard Brautigan, auteur de polars absurdes et poète que j’avais chroniqué ici. Reverdy le met en scène dans son propre rôle, le citant directement ou faisant allusion à ses oeuvres, et crée ainsi un décalage poético-burlesque dans un roman où quête existentielle et intrigues policière et amoureuse sont étroitement liées par une langue splendidement poétique. J’ai adoré ce mélange de style qui fait passé du rire aux larmes d’un chapitre à l’autre. Je vous livre ici deux petits exemples. Un vrai coup de coeur !

« Richard B. avait vraiment du mal avec le Japon. C’est la langue. C’est de ne pas comprendre ce que les gens disent […] C’est humilant. Au Japon, on est soudain analphabète. […] La fadeur elle-même n’offrait pas de répit. Alors qu’il avait fini par s’habituer à l’absence totale de goût du tofu, il avait découvert qu’il y en avait peut-être cinquante espèces différentes, qu’on pouvait en faire des repas entiers sous toutes ses formes, froid, chaud, grillé, bouilli, en soupe, en sauce, en dessert, jusqu’à l’étouffement. C’était l’enfer. »

Le jeune Akainu, juste après que Kaze lui demande s’il n’a jamais tenté de rechercher ses parents après le tsunami :  » Le garçon le regarde stupéfait. Ses yeux se sont emplis de larmes en une seconde, comme si elles attendaient derrière ses paupières, depuis dix mois, la moindre fissure, l’occasion de s’enfuir. Ses larmes sont comme des prisonniers qui se parlent de se faire la belle tous les soirs lorsque la nuit tombe, qui rêvent, qui s’échauffent, qui sont prêts à mettre le pénitencier à feu et à sang dès qu’il se passera quelque chose, n’importe quoi, dès que les surveillants baisseront la garde, ne serait-ce qu’une seconde. Quand elles s’échapperont, plus rien ne pourra les retenir. Il lui semble qu’elles couleront alors telle une source, jusqu’à sa mort. Ca lui fait peur, parce qu’il n’a pas envie de pleurer jusqu’à sa mort à lui, qui peut être dans très longtemps. D’ailleurs, personne n’aime voir pleurer les enfants. Alors il écrase ses poings sur ses yeux pour être bien sûr que ça tienne, une bonne digue bien construite, une qui n’aurait pas laissé passer le tsunami et emporter sa vie, et il fait en détournant la tête un nouveau geste de la main vers le monde vague et sale qui s’étend entre deux océans ».