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Retour parmi les vivants

30 Mar

Je remercie Julie pour sa confiance et l’envoi de son ouvrage.

Faim de vivre, Julie Martin

image_27569_1_20304_1_9323_1_38646_1_132216Je n’ai pas l’habitude de vous présenter des témoignages mais une fois n’est pas coutume.

Dans ce petit livre coup de poing, la jeune femme nous présente sa descente dans l’enfer de l’anorexie : les hospitalisations, les hallucinations dues à son poids extrêmement faible.

Mais plus qu’un simple témoignage, Julie apporte une lueur d’espoir. Aujourd’hui, la jeune a retrouvé sens à sa vie en s’investissant dans le bénévolat. La fin de son livre tente d’apporter des explications pour les personnes touchées de près ou de loin par ces troubles et tord le cou à certaines idées reçues. Il ne s’agit pas simplement d’une histoire de poids, de nourriture. Non. Il s’agit de l’histoire d’une vie. La reconstruction est longue, semée d’embûches mais elle est possible. Julie en est la preuve.

Je vous invite à suivre l’auteure sur sa page Facebook : Faim de vivre  et à vous procurer son ouvrage à ce lien s’il vous intéresse : Edilivre

Enfance noire

20 Jan

Merci à mon amie Muriel, sans qui je n’aurais jamais lu ce livre…

Black Boy, Richard Wright

33806_1573688Richard est un petit garçon noir qui vit avec son père, sa mère et son frère dans le sud des Etats-Unis au tout début du XXème siècle. Sa vie est bien loin d’être agréable car l’argent vient souvent à manquer et la faim le taraude à longueur de temps. Cette misère va se trouver accrue par le départ du père qui abandonnera ses deux enfants à son épouse. Par manque de travail et d’argent, la petite famille se voit dans l’obligation de déménager très souvent et d’être accueillie parfois chez la rude grand-mère « blanche ».

Alors que tous les noirs craignent les blancs dans ce Sud ségrégationniste, Richard ne comprend pas pourquoi il devrait s’abaisser à des tâches indignes. Dès son plus jeune âge, il prend conscience de sa valeur en tant qu’être humain et refuse d’être considéré comme un animal. Cela lui vaudra de cruelles persécutions et de nombreux coups, non seulement de la part des blancs, mais surtout de son environnement familial qui ne comprend pas sa façon de se comporter. Le grand rêve du petit garçon est de pouvoir étudier, trouver un petit emploi et gagner de quoi partir vivre dans le Nord où, dit-on, la vie est meilleure pour les Nègres. Mais le jeune Richard devra attendre bien longtemps et endurer de grandes souffrances physiques et morales avant de pouvoir ne serait-ce qu’espérer atteindre son but. Sa scolarité est chaotique à cause des déménagements, du manque d’argent et de la faim constante et les petits emplois qu’il parvient à trouver sont souvent de courte durée car les blancs se méfient de ce petit noir qui semble raisonner différemment de ses congénères…

Vous l’aurez compris, Black Boy est l’autobiographie de Richard Wright, qui deviendra un des plus célèbres auteurs noirs américains du XXème. Son témoignage, sans concession, apporte à la fois le regard plein d’interrogations d’un enfant noir qui ne comprend pas pourquoi il doit se méfier des blancs et se montrer inférieur à eux en toutes circonstances ni pourquoi il doit sans cesse respecter des règles familiales qui lui paraissent totalement absurdes et être battu pour rien et le regard distancié, qui se distingue tout juste en filigrane, de l’adulte qu’il est devenu.

Ce livre constitue un reportage réaliste sur l’Amérique ségrégationniste. Le lecteur, qu’il soit jeune ou adulte, se mettra facilement dans la peau de ce narrateur-auteur-personnage qui raconte les choses telles qu’il les ressent. Et même si l’on sait que Richard atteindra son but de devenir un homme libre et écrivain puisque nous tenu son livre entre nos mains, il est difficile de lâcher l’histoire tant il y a de rebondissements malheureusement à chaque fois plus dramatiques les uns que les autres pour ce jeune garçon. Un gros coup de coeur, que je conseille à tous et en particulier aux collégiens à partir de la 4ème-3ème qui n’ont pas peur de se confronter à un gros livre (450 pages dans une écriture minuscule pour mon édition). Nul doute que cette autobiographie leur permettra de réfléchir sur de nombreux sujet tels que la condition humaine, le racisme, la liberté de penser et de s’exprimer et j’en passe !

Secrets de famille

25 Déc

Je savais que cet ouvrage dont j’avais longtemps repoussé la lecture ne me laisserait pas indifférente. Je n’avais pas tord.

Sobibor, Jean Molla

cvt_sobibor_9301Emma, fille de médecin, 17 ans, est anorexique depuis de longs mois. Mais ses parents refusent d’affronter le problème de front. Résultat : la jeune fille passe son temps à détruire son corps, vomissant chaque aliment avalé. Pourquoi un tel dégoût d’elle-même ? Elle l’explique au début comme un simple régime pour plaire davantage à son petit copain. Régime qui a dérapé. Régime qui n’a pas cessé. Et puis, sa grand-mère adorée est décédée. Terrible choc pour la jeune femme. Elle en était plus proche que n’importe qui d’autre, bien plus proche que de sa mère. Pourtant, Emma est persuadée que sa grand-mère détenait un secret très lourd à porter. Si lourd qu’elle en faisait encore des cauchemars. Quelques temps avant sa mort, alors qu’elle partageait la chambre de sa Mamouchka, celle-ci hurle ces phrases dans son sommeil agité : « Jacques, je ne veux plus rester ici. Comprends-moi, je n’en peux plus ! Sais-tu seulement son nom ? Moi, je le sais. Elle s’appelait Eva… Eva Hirschbaum ! […] Je devrais te haïr mais je n’y parviens pas ! […] Emmène-moi loin de Sobibor, je t’en prie ! » Alors qu’Emma tente d’interroger sa grand-mère à son réveil, celle-ci refuse de lui donner la moindre explication. Emma ne tire rien de plus de son grand-père. Bientôt, elle découvre que Sobibor était un camp d’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Peu de temps après le décès de sa grand-mère, Emma va mettre la main sur un cahier qui va irrémédiablement changer sa vie. Le journal de Jacques Desroches, collaborateur français des nazis qui raconte au jour le jour, froidement, son activité à Sobibor.

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bouleversée. S’il s’agit de littérature jeunesse, les adultes seront forcément touchés tant les thèmes traités le sont avec brio. Jean Molla, dont j’avais déjà apprécié l’écriture incisive et réaliste dans Djamila, livre ici un roman qui hurle ce que tout le monde veut cacher. Un roman qui crie toute l’horreur d’un crime contre l’humanité à échelle industrielle que bon nombre a tenté d’enfouir sous le mensonge d’autant qu’il n’y a plus de témoins du massacre de Sobibor ni de bâtiments pour rappeler l’enfer. Le thème de l’anorexie est lui aussi parfaitement traité. L’auteur se met parfaitement dans la peau de l’adolescente malade, décrit à la perfection non seulement les symptômes mais les arcanes psychologiques les plus profondes de cette maladie. Sans doute l’a-t-il côtoyée de près. Le rapport entre les deux histoires : le silence, l’absence de communication, le mensonge, l’impossibilité de traduire en mots l’indicible. D’ailleurs, je laisse la parole à Jean Molla pour clore cette chronique. Il parle de son livre bien mieux que moi : « Ce n’est pas qu’un livre sur les camps, précisément. C’est un livre sur l’après. Sur la mémoire. Sur le mensonge. Sur cette lame de fond qui n’en finit pas d’avancer. Sur le silence. A l’origine de ce livre, il y a aussi une rencontre. Un trop-plein gardé trop longtemps. Mûri. Et le vertige du vide se partage, qu’on le veuille ou non. » Livre coup de poing, coup de cœur, aussi difficile en ait été la lecture.

Censuré

15 Déc

Un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie au début des années 2000. Je suis tombée dessus dans les rayons de la bibliothèque et me suis laissée tenter.

Les bonbons chinois, Mian Mian

1507-1A 15 ans, Xiao Hong est une adolescente sans histoire. Mais le suicide de sa meilleure amie va bouleverser son existence. Elle quitte sa famille et Shanghai pour une ville du sud où elle erre de bars en bars. Elle finit par faire la rencontre du séduisant Saining, un guitariste de deux ans son aîné. Elle tombe immédiatement sous le charme et pénètre dans le monde de la nuit qui lui était jusque-là inconnu. Malheureusement, Saining ne va pas tarder à goûter à l’héroïne tandis que Xiao va se mettre à boire de plus en plus. Jour après jour, les substances chimiques vont les séparer et la jeune Xiao va totalement se perdre dans cette Chine en totale mutation au milieu des années 90.

Ce texte brutal, brut dépeint une jeunesse chinoise en perte de repères. On découvre que comme dans toutes les grandes villes du monde, l’argent, le sexe et la drogue sont omniprésents et font des ravages. On imagine bien que la censure n’allait pas laisser passer le livre de Mian Mian aisément. Le roman a été interdit à sa sortie en Chine en 2000.

Si j’ai apprécié le côté quasi naturaliste, et même reportage de cette oeuvre en bonne part autobiographique, j’avoue avoir été déstabilisée par la narration polyphonique voire cacophonique à quelques moments. Si la narratrice principale est Xiao Hong – double de Mian Mian -, d’autres personnages viennent prendre le relais dont parfois quelques-uns dont on n’a jamais entendu parlé auparavant et qui n’ont souvent qu’un rapport assez lointain avec le personnage principal. Hormis ces quelques passages durant lesquels il faut s’accrocher, ou plutôt par lesquels il faut se laisser porter en tentant de garder les yeux ouvert, invitation à la découverte de la cruauté du monde de la nuit en Chine (prostitution, trafic d’êtres humains…), difficilement soutenable parfois, j’ai apprécié ce roman qui offre une vraie vision de la jeunesse chinoise, qui sort des images lisses diffusées par le Parti.

Âmes en peine

8 Déc

J’ai été interpellée par ce titre à la bibliothèque. Il m’aura fallu dix jours pour lire ces 707 pages, mais ça en valait la peine.

Le présent infini s’arrête, Mary Dorsan.

37708-hrCaroline est infirmière. Mais elle n’exerce pas dans un hôpital classique. Elle travaille dans un appartement thérapeutique rattaché à un hôpital psychiatrique. Là, sont accueillis des adolescents pour la plupart psychotiques et souffrant de troubles de l’attachement. Pour bon nombre d’entre eux, le seul moyen de communication est la violence physique ou verbale. Quand ce n’est pas en faisant étalage de leurs selles…

Caroline va raconter, au jour le jour, pendant un an, son quotidien et celui de ses collègues auprès de ces jeunes en perdition, en quête ou non d’un hypothétique sens à leur vie. Elle va raconter la difficulté de soigner ceux qui ne veulent pas l’être, la difficulté de jongler entre les différentes émotions qui varient d’une seconde à l’autre, d’instaurer un dialogue ou un silence pour briser la violence. Caroline va montrer la complexité des liens qui se tissent entre ces adolescents perdus, des relations qu’ils entretiennent avec les soignants et des effets sur les soignants eux-mêmes.

Voilà un livre qui remue les tripes. Parce que Mary Dorsan – pseudonyme – montre la réalité de son métier telle qu’elle est. Violente. Crue. Pas pour dénoncer ses conditions de travail. Loin de là. Malgré les insultes répétées, encaissées tant bien que mal, malgré les menaces, les coups parfois. Non. L’auteure décrit son quotidien et celui des pensionnaires de cet appartement thérapeutique de banlieue parisienne pour dire qu’ils existent. Pour que ceux qui auront lu ce témoignage sachent qu’il y a quelques endroits en France comme celui-ci qui abritent des jeunes totalement exclus du système. Des adolescents dont la pathologie fait peur à toutes les institutions, rejetés non seulement par leurs parents mais aussi par la société. Demeurent quelques lieux, comme celui dans lequel exerce Mary, pour les accueillir, et tenter de leur apporter un peu d’apaisement, pour essayer, non pas de les guérir, mais de les soigner, de les accompagner afin qu’ils se sentent moins seuls, perdus face à eux-mêmes et aux autres.

Le style de l’auteure est brut, voire brutal comme la réalité dont elle traite. De jolis moments de poésie viennent ponctuer cette violence, parce que même dans ce contexte si compliqué, la poésie peut parfois apparaître. J’ai vraiment aimé ce livre qui vient tout juste de sortir aux éditions POL. Un ouvrage difficile parce qu’il ne cache rien des difficultés de chaque personne mais qui fait réfléchir et qui montre à quel point ces soignants sont beaucoup plus que cela tant ils mettent de leur propre vie dans leur métier.

 

Attentats

14 Mar

Je termine enfin ce témoignage entamé il y a un mois, lu au fil de mes envies en parallèle à de nombreuses autres lectures.

Underground, Haruki Murakami

Tokyo. 20 mars 1995. Il est environ 8 heures du matin quand de nombreux tokyoïtes montent dans le métro pour se rendre au travail comme chaque matin. Sauf que ce matin-là, quelque chose cloche. Une odeur étrange émane du sol, plus précisément d’une sorte de liquide qui se répand dans plusieurs rames en même temps. Bientôt, les passagers commencent à se sentir mal, à s’évanouir, à ne plus pouvoir respirer, à ne plus rien voir. Certains s’évanouissent. Certains mourront. Quelques adeptes de la secte Aum viennent de commettre un attentat d’une ampleur sans précédent. L’odeur sentie par les passagers était celle du sarin; un gaz hautement toxique et mortel à très faible dose. Ce quintuple attentat coordonné aurait pu causer des centaines de victimes. Par miracle, « seules » douze personnes trouveront la mort. Mais près d’un millier d’habitants subiront des dommages corporels et une cinquantaine de passagers sera grièvement blessée et conservera de graves lésions. Cette attaque au gaz ne touchera pas seulement les usagers du métro, elle bouleversera la société japonaise dans son ensemble.

20 ans après jour pour jour, le Japon commémore ce triste événement. Choqué par la brutalité de l’attaque, Murakami a voulu comprendre et relater les faits. L’auteur nippon a rédigé  la première partie de son livre durant l’année 1996, soit quasiment un an après les événements. La seconde partie a été rédigée en 1997. Contrairement à son habitude – nous le connaissons pour ses récits fantaisistes, très oniriques -, il a adopté ici un style journalistique afin de coller au plus près de la réalité. L’auteur a réalisé pendant presque deux ans un véritable travail de fourmi en cherchant à collecter les témoignages du plus grand nombre possible de victimes de l’attentat au gaz puis en recueillant les paroles de quelques membres et anciens membres de la secte Aum Shinrikyo. Il lui a fallu retrouver le nom de toutes les victimes, les contacter, les convaincre de raconter leur histoire, les écouter pendant des heures, retranscrire leurs paroles au plus juste, les faire relire les propos, parfois ajouter ou supprimer des pages de récits si ce n’est parfois les récits en entier. A l’arrivée, le livre est la somme de ces témoignages. Tous se ressemblent et tous diffèrent en même temps. C’est pour cette raison que je n’ai pas lu l’ouvrage d’un bloc mais par petites touches. Afin de m’imprégner davantage de chaque histoire, de ressentir les similitudes sans me noyer dedans ni m’en lasser.

Ce recueil de témoignages à la précision naturaliste relate donc les événements tels que les ont vécus plus d’une trentaine de passagers dans sept stations de métro. Tous évoquent exactement les mêmes symptômes (notamment les graves problèmes oculaires avec la sensation d’un obscurcissement spectaculaire de l’environnement) et cette répétition provoque un effet étrange sur le lecteur. Comme si tout Tokyo était subitement contaminé par un horrible virus, comme si le monde entier pouvait l’être d’un seul coup. Car bien davantage qu’un témoignage, Murakami livre en filigrane une analyse profonde de la société japonaise de cette fin de XXème siècle – quelques chapitres d’ordre analytique viennent d’ailleurs conclure la première partie. Une société consumériste, en pleine crise, en perte de repères spirituels, gouvernée par l’esprit d’entreprise. Il est remarquable de constater à quel point cette entreprise tient une place prédominante dans la vie de l’individu japonais, plus importante que l’individu lui-même. de nombreux employés se sont rendus directement à leur bureau après l’attaque alors qu’ils se trouvaient dans des conditions physiques lamentables (nausées, fièvres, quasi aveugles…). Juste par souci du devoir. Parce qu’il faut être un bon petit soldat. Ceci explique mieux pourquoi les adeptes de la sectes qui ont commis les attentats n’ont pas remis en cause l’ordre du gourou Shoko Asahara (condamné à la peine de mort à l’issue du procès, comme de nombreux autres participants aux attentats). Non seulement – comme tout adepte d’une secte – ils étaient aveuglés par le culte et le respect dû à leur chef, mais en outre, la société leur a inculqué le devoir d’obéir à sa hiérarchie en mettant de côté tout sentiment personnel depuis leur plus tendre enfance. La seconde partie qui offre les témoignages d’anciens adeptes est selon moi plus intéressante et révélatrice (elle ne faisait pas partie de l’ouvrage initiale mais a été ajoutée un an plus tard, après être parue dans un journal). Elle montre en effet que la plupart des adeptes d’Aum étaient des jeunes gens très instruits, mais qui refusaient le système dans lequel on cherchait à les inscrire. Ils rêvaient d’un idéal autre que celui proposé par la société, dans lequel ils pourraient s’épanouir personnellement. C’est cet idéal que leur offrait Aum d’une certaine manière : un accès à la spiritualité, le développement de compétences  individuelles aux services d’une collectivité certes mais une certaine forme de reconnaissance individuelle que ne proposait pas la société.

En écrivant la première partie, son but avait été « que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé ». Il avoue que la seconde partie a été beaucoup plus difficile à rédiger et l’a laissé « mal à l’aise ». Il a essayé de rester aussi neutre que possible malgré sa colère envers les adeptes qui ont participé aux attentats mais comme il l’explique très bien lui-même : « Je n’ai pas entrepris ces interviews avec des membres actuels ou des ex-membres du culte dans l’idée de les critiquer ou de les dénoncer, et pas davantage dans l’espoir de les montrer sous un éclairage plus positif. J’essaie de fournir ici ce que je comptais transmettre dans « Underground » : non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir des quels construire des points de vue multiples – le même objectif que j’ai à l’esprit que quand j’écris des romans ». Au final, Murakami livre donc une riche enquête sociétale, doublée d’une réflexion sur son travail d’écrivain mais surtout sur l’être humain. Passionnant !

Au nom du père

20 Oct

Voilà plus d’un an et demi que je voulais lire ce témoignage mais que je préférais m’abstenir afin de ne pas influencer l’écriture du mien et surtout de peur de me sentir ridicule à côté de la philosophe Michela Marzano. C’est d’ailleurs pour cette raison que je m’étais « contentée » de la lecture – très intéressante par ailleurs – de sa Philosophie du corps il y a quelques mois.

Légère comme un papillon, Michela Marzano

La philosophe Michela Marzano évoque avec délicatesse et pudeur ses années d’anorexie. Au-delà des symptômes physiques – partie émergée de l’iceberg – elle nous livre les raisons qui l’ont conduite à annihiler son corps, à se rêver pur esprit, âme parfaite.

J’ai littéralement « dévoré » ce livre si je puis m’exprimer ainsi. Non seulement en raison du thème traité qui m’est cher mais surtout pour la qualité de l’écriture et de la réflexion sur l’humain, sur les liens qui nous relient au passé et nous empêchent – parfois – d’imprimer notre marque dans le présent.

Je ne peux qu’être admirative devant le courage, la force dont à fait preuve l’auteur en se dévoilant à ce point. Si j’ai choisi pour ma part d’évoquer surtout les symptômes dans mon récit – pas parce que je n’ai pas réfléchi sur les causes profondes mais parce que traiter du fond aurait révélé une intimité que je n’étais pas tout à fait prête à partager (d’ailleurs, ce qui peut choquer et paraître impudique dans mon ouvrage ne l’est en aucun cas pour moi car pratiquement tout ce dont je traite n’est encore une fois que symptôme même si je laisse transparaître des bribes d’explications) – Michela Marzano a choisi de raconter les tenants et aboutissants de sa maladie. Elle nous raconte donc ce père, qu’elle idéalise autant qu’elle craint, à qui elle ne veut surtout pas déplaire, à qui elle eut renvoyer l’image de fille modèle, parfaite. Cette quête de perfection qui va pousser la jeune femme à entreprendre des études de philosophie et à réussir brillamment son concours d’entrée à Normale Sup et sa thèse de doctorat. Cette quête de perfection qui va la pousser à ne plus se nourrir, en pensant que devenir aussi légère qu’un papillon la fera devenir plus libre – justement sans doute pour échapper à ce père tout-puissant à ses yeux en face duquel elle ne parvient à trouver les mots. Mais ce témoignage n’est pas le récit d’une maladie mais d’une guérison ou plutôt d’un chemin vers la vie, vers la liberté et la parole retrouvée avec le départ pour la France dont elle a dû apprendre la langue et lâcher prise, ce fameux lâcher prise, clé de la guérison de ce mal du contrôle.

Comme je l’ai dit auparavant, autant que le fond, c’est la forme que j’ai appréciée, avec une écriture fragmentaire, par bribes, qui permet l’évocation du passé pour expliquer le présent, un passé étouffant qui empêche de vivre même quand, après plusieurs années d’analyse, on croit finir par en comprendre chaque parcelle mais qui continue inconsciemment à nous hanter et à nous ramener à l’état d’enfant sans défense. Michela a sans doute, après de longues années, réussi à se libérer de son père, de son passé et appris à dire oui à la vie. Je ne peux que la féliciter pour cela et pour ce message d’espoir qu’elle apporte à toutes celles et ceux qui souffrent de ces maux – anorexiques ou pas. Quand je regarde mon texte, je me sens minuscule par rapport à cette grande dame (même si je suis persuadée qu’elle ne voudrait pas que je me dévalorise) et me rend compte combien il me reste de chemin à faire, dans l’écriture comme dans la vie.