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L’oiseau s’envole…

3 Août

Encore un classique que je n’avais jamais lu et dont le titre me parlait énormément pourtant…

Une maison de poupée, Henrik Ibsen

Nora, le personnage principal, est l’épouse de Torvald Helmer, directeur de banque, depuis huit ans. Ensemble, ils ont eu trois enfants. Dans son ménage, Nora apparaît comme une femme-enfant un peu dispendieuse, heureuse et insouciante aux yeux de son époux qui la considère comme un petit animal sans défense.

Alors que Helmer tombe malade et que le médecin lui prescrit un voyage en Italie pour se reposer et guérir, Nora tente de trouver par elle-même la somme qui leur permettra de financer la prescription. Sans trop se rendre compte des conséquences, elle en vient à faire un faux en écriture. Quelques temps plus tard, alors que Torvald s’est remis de sa maladie, Krogstad – qui a prêté l’argent à Nora et qui risque d’être mis à la porte par Helmer – fait du chantage à la jeune femme en la menaçant de révéler toute l’affaire à son époux et à la rendre publique s’il ne conserve pas sa place. L’affaire ne se réglant pas comme il l’entend, Krodstad finit par dénoncer Nora à Torvald dans une lettre. Choqué et terrifié par le scandale qui pourrait réduire à néant sa carrière ce dernier rejette brutalement son épouse…

Je ne me lancerai pas dans un travail d’analyse trop long pour cette pièce de théâtre pourtant chargée de symboles. Beaucoup de commentateurs ont vu dans l’oeuvre d’Ibsen une pièce féministe, mais plutôt que cela, il s’agit plutôt d’individualisme et du combat d’un individu qui se revendique comme un être à part entière. Et c’est bien ce que cherche à faire Nora en prenant des décisions par elle-même – quitte à faire des erreurs -, en refusant de n’être que la « petite alouette » de son mari, en passant des heures à travailler le soir pour gagner son propre argent et, surtout, en choisissant de quitter le domicile conjugal et en rendant son alliance à Torvald à la fin. Peu à peu, le lecteur se rend compte de l’évolution du personnage qui passe de l’enfant insouciante à l’adolescente rebelle pour atteindre enfin la maturité adulte qui lui permettra de prendre son envol et de partir à la conquête d’elle-même.

La pièce est dynamique, agréable à lire. Le ton qui se veut léger n’est qu’un leurre – à l’image des faux-semblants dans lequel s’illusionnent les personnages – pour masquer le véritable propos de cette pièce qui donne bien davantage à réfléchir qu’elle ne le laisse paraître. A lire !

Un extrait de la fin de la pièce. Nora a changé et en informe son mari.

« Helmer. Comment, tu n’as pas été heureuse?

Nora. Non, je n’ai été que gaie. Et tu as toujours été très gentil avec moi. Mais notre foyer n’a pas été autre chose qu’une salle de jeux. Ici, chez toi, j’ai été femme-poupée, comme j’étais la petite poupée de papa, quand j’habitais chez lui. Et les enfants, à leur tour, ont été des poupées pour moi. Je trouvais cela amusant quand tu me prenais et jouais avec moi, de même qu’ils trouvaient amusant quand je les prenais et que je jouais avec eux. Voilà ce qu’a été notre mariage, Torvald. »

La rage au ventre

15 Juin

Je remercie de tout cœur Emilie pour m’avoir offert ce livre hier suite à un petit pari ! On sent qu’elle me connait bien !

Un obus dans le coeur, Wajdi Mouawad

Le jeune Wahab, 19 ans, est appelé d’urgence au chevet de sa mère qui est en train de vivre ses derniers instants à l’hôpital. En chemin, il sent monter en lui une rage intense, une colère irrépressible face à cette mort inéluctable, une douleur infinie à l’idée de perdre sa mère mais surtout de pouvoir enfin s’en libérer pour vivre sa vie.

Ce court récit coup de poing, percutant le lecteur à chaque mot et le submergeant par le flux continu de paroles, est destiné à être lu à voix haute. La violence de langage traduit la violence de la situation. Perdre sa mère. Et devoir vivre avec ça. Après ça. Perdre celle à laquelle on est le plus attaché au monde et celle que l’on déteste parfois le plus au monde aussi. Celle qui nous a donné la vie mais nous empêche de vivre véritablement. Ce cri de rage de 70 pages résonne encore dans ma tête même si je ne l’ai pas lu à haute voix. Toute cette colère interne, retenue par le personnage devant sa famille, est crachée dans le récit avant d’être sublimée par l’acte artistique. Le personnage principal ne peut ni vivre avec ni vivre sans celle qui l’a mis au monde. Pourtant, il va devoir trouver un sens propre à son existence en tant qu’individu unique.

Une lecture de laquelle on ne sort pas indemne, simplement parce qu’elle touche aux tréfonds de chacun.

Je vous livre ici quelques extraits qui m’ont particulièrement touchée :

« Plein de mots, plein de phrases dans la bouche pour couvrir la tempête de mon cerveau, de ma conscience, de mon esprit, mon âme ou peu importe quoi d’autre qui est à l’intérieur, car quelque chose dans ma tête murmure très bas, très très bas, des mots violents, et malgré tout le bruit de l’autobus et de ma colère et le grincement de mes dents, malgré le vent et la neige et la tempête et la rage, je les entends ces mots, venus de la nuit du temps : « Ma mère meurt, elle meurt, la salope, et elle ne me fera plus chier ! » Si j’avais un flingue, je me logerais une balle pour calmer la dispersion. Une vague immense me prend de l’intérieur et m’emporte et me fracasse contre les récifs de ma douleur. Elle jette mon cœur sur le plancher noir de l’autobus. […] Et j’étouffe seul au fond de mon autobus, étranglé par l’obligation dans laquelle je suis d’aimer ma mère parce qu’elle meurt, alors que depuis si longtemps, son visage, le visage de ma mère, est resté oublié, enfoui quelque part au fond du désert de ma mémoire […] »

« je regarde le ventre de ma mère, son ventre qui s’étire et se détend pour les toutes dernières fois de sa courte existence. Je regarde son ventre. Il n’y a pas si longtemps, j’y étais. Elle m’a porté et a accouché de moi en poussant les mêmes cris que son agonie arrache de ses entrailles, et parce que j’ai connu ses entrailles, pour un instant, je deviens frère de l’agonie. Je la vois mourir. Je vois son ventre mourir. Plus rien ne peut m’y faire entrer à nouveau, m’y faire retourner. L’histoire est désormais ancienne. J’ai le sentiment qu’en assistant à sa mort, j’assiste aussi à ma propre naissance. »