Tag Archives: alice au pays des merveilles

De l’autre côté

17 Oct

Je remercie Nicolas Le Bault pour m’avoir fait parvenir et dédicacé son ouvrage.

La Fille Miroir, Nicolas Le Bault

la-fille-miroir-16-reseau-tu-dois-01b-768x970Hygiène est un garçon amoureux de son cousin Pierre qui le persécute. Hygiène est également une fille, souffre-douleur de sa cousine Léna qui refuse de la voir approcher trop près de Pierre. Hygiène, tantôt garçon tantôt fille est un être hybride, androgyne, en quête identitaire, qui va quitter un univers quasi paradisiaque pour se retrouver projeté(e) dans un monde sordide et cruel. En quête aussi d’un amour qui risque de se révéler fatal…

Je vais être honnête. Pas simple de rédiger une chronique à propos de ce que j’appellerais un livre-concept, de ce conte cruel graphique, de cette oeuvre plastique littéraire faite de collages de photos, d’aquarelles et de textes manuscrits. 03Une oeuvre placée sous le signe du morcellement, non seulement celui de la petite fille coupée en morceaux dont on ne sait si les membres retrouvés à ses côtés sont bien les siens, non seulement de celui du personnage principal, Hygiène Rose, écartelé(e) entre son statut de garçon et son statut de fille mais également dans sa forme mêlant texte écrit de différentes couleurs et images à la fois dessinées et photographiées. Un objet totalement hybride en corrélation parfaite avec le sujet traité qui entraîne le lecteur dans un monde cauchemardesque et pervers. Un univers dans lequel Hygiène, telle l’Alice de Carroll courant derrière le lapin blanc et tombant dans le terrier, poursuit un cerf dont la tête sera bientôt coupée référence (?) à la manie de la dame de cœur pour les décapitations.d7409a3012801d6f4694798de013a1f1 Un ouvrage hors du commun donc, une véritable expérience artistique.

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Mondes parallèles

30 Mar

Voilà deux ans et demi, la personne qui me connaît sans doute le mieux après moi m’avait prêté ce roman, 1Q84 de Haruki Murakami. A l’époque, je ne lisais quasiment plus. Il ne m’avait pas fallu plus de deux jours pour dévorer ce volumineux premier tome et je me souviens avoir regretté ne pas avoir la suite sous la main et surtout fulminé de devoir attendre une semaine avant de me la voir remettre. C’est donc grâce à ce roman que j’ai repris goût à lire, goût à vivre aussi. Et c’est grâce à ce roman que l’idée de ce blog est née. Je lui avais donc consacré mon tout premier article. Mais n’ayant pas encore la pratique du blog ni même l’idée de ce que je souhaitais faire de ce support, cette chronique était très courte, minuscule même car quelques lignes seulement relataient les trois tomes. Mes frères m’ont offert la trilogie, que je ne possédais donc pas, pour mon trentième anniversaire. J’en entreprends donc la relecture, en en savourant chaque ligne cette et donc à un rythme bien moins frénétique. J’espère vous transmettre au mieux ma passion pour ce livre.

1Q84 – Livre 1 – Avril-Juin, Haruki Murakami

Un jour de printemps 1984, alors qu’elle se trouve prisonnière à bord d’un taxi bloqué dans les embouteillages monstres du périphérique de Tokyo, Aomamé se laisse happer par la Sinfonietta de Janacek dont une version enregistrée sort de l’autoradio. Quelques instants plus tard, le chauffeur, après qu’elle lui a dit qu’elle ne pouvait en aucun cas arriver en retard pour son travail – d’un genre tout à fait particulier -, lui conseille de sortir de la voiture et de traverser la voie express aux milieu des autres véhicules afin de rejoindre un escalier de service qui lui permettra de rejoindre la gare. Après avoir pesé le pour et le contre de cette étrange possibilité, Aomamé se décide. Mais telle la chute d’Alice dans le terrier, la descente de ce fameux escalier n’est sans doute que le premier pas vers une réalité quelque peu modifiée à moins que la jeune femme n’ait tout simplement pas remarqué de subtiles bouleversements intervenus dans son environnement ces derniers temps…

Tengo enseigne les mathématiques dans une classe préparatoire. En parallèle, il écrit des romans mais n’a toujours pas eu la chance de se voir publié malgré de cordiales relations avec Komatsu, un éditeur renommé. Il est également membre d’un comité de lecture chargé de sélectionner des romans à soumettre pour le prix des nouveaux auteurs. Il vient d’ailleurs de lire un manuscrit écrit par une jeune lycéenne de 17 ans. Charmé par l’histoire de la Chrysalide de l’air mais totalement décontenancé par le style maladroit, enfantin de l’auteur, Tengo décide quand même de le présenter à son ami afin qu’il puissent concourir. Après quelques minutes de réflexion, Komatsu accepte à une condition : que Tengo réécrive l’oeuvre de la jeune Fukaéri afin d’en faire le roman parfait aussi bien d’un point de vue narratif que technique. Le jeune professeur imagine d’emblée les conséquences de ce projet fou mais ne peut s’empêcher de l’accepter…

Evidemment, nous nous en doutons dès le départ, les destins de ces deux trentenaires finiront par se croiser et se retrouver inextricablement liés. Mais il faudra plus d’un tome pour cela et donc poursuivre la lecture. Je ne veux pas trop dévoiler le texte ici. D’ailleurs, l’intrigue est si riche (à la fois roman d’anticipation dans le passé, roman d’amour et conte philosophique) qu’il me faudrait des pages et des pages rien que pour la résumer et sans doute la dénaturer. Il n’en est donc pas question ! Par contre, je peux évoquer les thèmes abordés. Et maintenant que je commence à avoir une bonne connaissance de l’oeuvre de Murakami, je suis en mesure de vous dire que l’on retrouve ici à grande échelle de nombreux ingrédients et réflexions distillés dans ses autres écrits.

Ainsi, l’auteur creuse la question des sectes qui l’avait tant marqué dans Underground et celle de la filiation et notamment de la quête du père – qui se développe surtout dans les tomes suivants et que l’on rencontre dans Kafka sur le rivage. Si l’auteur nous entraîne peu à peu avec lui dans l’univers parallèle d’1Q84, il parvient donc à conserver un pied dans le réel pour aborder et dénoncer des sujets graves notamment celui des femmes victimes de violences conjugales et s’interroger une nouvelle fois sur la société japonaise. Et c’est justement cette capacité à mêler onirisme et réalisme que j’admire chez Murakami, ce pouvoir presque magique de transporter son lecteur dans un univers dont chacun possède sa propre clé. Ce livre est un véritable voyage à lui-seul, un voyage après lequel je suis revenue une nouvelle fois différente. Sans doute l’un de mes meilleurs moments littéraires. Je vais donc savourer à nouveau les deux autres tomes ces prochains mois et vous les présenterai bien entendu !

Je laisse maintenant parler le texte de Murakami :

 » Il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. Il n’y a toujours qu’une réalité »

« La scène, qui durait environ dix secondes, lui revenait sans avertissement dans toute sa clarté. […] Comme un raz de marée silencieux qui déferlait violemment sur lui, le laissant groggy après son passage. le cours du temps se figeait. L’air environnant se raréfiait, il respirait mal. il perdait tout lien avec les gens et les choses alentour, tout devenait étranger. Cette paroi liquide l’engloutissait tout entier. Malgré sa sensation que le monde s’était fermé et assombri, sa conscience ne s’était pas diluée. Simplement, un aiguillage avait changé »

« Devenir libre, qu’est- ce que cela veut dire finalement ? s’interrogeait-elle bien souvent. Est-ce que cela signifie réussir à s’échapper d’une cage pour s’enfermer dans une autre, beaucoup plus grande ? »

« Dépouiller l’Histoire de sa vérité, c’est comme dépouiller quelqu’un d’une partie de sa personnalité. C’est un crime. »

« Soudain, elle remarqua qu’il y avait quelque chose de différent dans le ciel nocturne. Quelque chose qui différait du ciel nocturne qu’elle voyait ordinairement. Quelque chose avait changé. Il était apparu une discordance subtile mais indéniable. […] Dans le ciel brillaient deux lunes. Une petite et une grande. Deux lunes se côtoyaient. La grande était la lune de toujours. Presque pleine, de couleur jaune. Mais à côté il y en avait une autre. Une lune au contour inhabituel. Légèrement déformée. Et d’un vert tendre comme des jeunes mousses. »

Jeu de piste égyptien

19 Mar

Je remercie Eric Poupet pour m’avoir permis de voyager depuis mon canapé !

Le dernier secret de Cléopâtre, Xavier Milan

Claire Delorme, jeune conservatrice au département des Antiquités égyptiennes du Louvre,n’a pas froid aux yeux. Quand elle s’aperçoit qu’un papyrus fait l’objet d’une lutte acharnée lors d’une vente aux enchères, elle n’hésite pas à risquer le tout pour le tout afin de l’obtenir, quitte à sacrifier avenir professionnel au sein du célèbre musée. Mais le jeu en valait la chandelle ! Très vite, grâce à ses connaissances encyclopédiques en matière d’égyptologie, elle parvient à décrypter l’étrange succession de hiéroglyphes. Il s’agit en fait d’un message codé laissé par Cléopâtre à son fils Césarion. La reine souhaite, avant de rejoindre le royaume des morts, léguer à son enfant un extraordinaire secret qui lui permettra de regagner le trône d’Egypte, convoité par les Romains.

Surexcitée par cette découverte, Claire saute dans le premier avion pour le pays des pharaons. Mais la jeune femme n’est pas la seule à convoiter le trésor. L’effroyable Zouki – qui s’est vu rafler le papyrus lors de la vente aux enchères – compte bien tout mettre en oeuvre pour le récupérer et a engagé deux horribles sbires pour régler son compte à l’égyptologue. Claire parviendra-t-elle à résoudre l’énigme de Cléopâtre tout en échappant à ses ennemis ? Je vous laisse le soin de le découvrir…

Voilà bien longtemps que je ne m’étais pas plongée dans un roman d’aventure. J’avoue m’être laissée séduire par celui-ci que j’ai dévoré en quelques jours à peine. On voit d’emblée que Xavier Milan – qui travaille lui-même au Louvre – maîtrise pleinement son sujet et qu’il est un fin connaisseur et admirateur de l’Egypte. Si on se laisse tout de suite emporter par l’intrigue riche en rebondissements et pleine d’humour (les deux types à la poursuite de Claire m’ont fait penser à un couple comique, style Dupont et Dupond – je ne sais pas si c’était voulu, mais cela m’a amusée), c’est surtout le cadre de l’action qui m’a envoûtée. En effet, l’auteur fait parcourir toute l’Egypte à son héroïne, des sites les plus touristiques à des coins de paradis préservés, sans toutefois donner une vision idyllique du pays (on trouvera en effet de nombreuses allusions aux problèmes sociétaux qui permettent d’offrir plus de réalisme à l’histoire). J’ai ainsi découvert avec étonnement le désert blanc et ses « champignons » de calcaires dont je n’avais jamais entendu parlé. Grâce à la description très détaillée, je me suis tout de suite fait une idée très précise du lieu (réalisant directement une assimilation à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, rapprochement fait par l’auteur lui-même à la page suivante !) et en regardant les images sur internet, je suis bluffée ! Xavier Milan a vraiment parfaitement su décrire l’endroit et rendre l’atmosphère fantastique qui doit régner sur les lieux. Ce roman a fini de me convaincre de me rendre un jour en Egypte ! Voilà donc un livre qui permet à la fois de se divertir et de s’évader tout en enrichissant ses connaissances sur le pays des pharaons. Que demander de plus ? Y retourner ! Et c’est ce que je ferai bientôt avec une autre enquête de Claire Delorme : Le testament Néfertiti

De l’autre côté du mur

4 Jan

Je l’ai fait ! Réussir à terminer ce mastodonte (952 pages !) avant la fin des vacances ! Une semaine tout juste pour en venir à bout ! J’aurais aimé laisser durer le plaisir mais comme des corrections de rédactions m’attendent dès demain et que je risque de ne guère toucher terre avant le 20 janvier, j’ai préféré le terminer rapidement.

Chroniques de l’oiseau à ressort, Haruki Murakami

Je crois l’avoir déjà dit mais il est quasiment impossible de résumer un roman de Murakami. Et c’est encore plus vrai quand ce roman comporte presque 1000 pages. Je vais donc faire très bref, parce que si je pars dans les méandres, ce sera incompréhensible.

Toru Okada a 30 ans et vient de démissionner d’un emploi dans un cabinet juridique.Alors qu’il est tranquillement chez lui pendant que sa femme Kumiko est au travail, il reçoit un appel étrange d’une femme qui prétend le connaître. Cependant, lui ne la reconnaît pas. Elle ne lui dit pas qui elle est mais l’informe qu’elle rappellera plus tard. Quelques instants plus tard, sa femme lui téléphone afin qu’il aille chercher le chat qui n’est pas revenu depuis deux jours. Alors qu’il s’attelle à cette tâche, il fait la rencontre de la jeune May Kasahara qui lui propose son aide. Il passe aussi devant une immense maison vide qui jouera son rôle plus tard dans l’histoire.

Quelques jours après la disparition du chat, Kumiko disparaît à son tour sans explication. Bientôt, Toru apprend de son beau-frère que sa femme avait un amant et qu’elle veut divorcer. Sous le choc, le jeune époux sent la réalité peu à peu se dilater autour de lui. Depuis le fameux coup de téléphone, des personnages plus improbables les uns que les autres entrent et sortent de sa vie comme par enchantement. Ne sachant qu’en penser et en proie à une totale perte de repères, il décide de se réfugier au fond du puits à sec de la maison vide pour réfléchir à sa situation. Il souhaite plus que tout au monde retrouver Kumiko.

Voilà pour la tentative de résumé. De nombreux récits enchâssés (passages très pointus sur la guerre entre les japonais et l’empire soviétique et sur le massacre particulièrement atroce des animaux sauvages dans un zoo chinois) viennent s’ajouter et enrichir le récit premier. Vous l’aurez sans doute compris, on retrouve tout ce qui fait la beauté et la richesse de l’écriture de Murakami dans ce roman. A peine lit-on les premières pages que nous nous retrouvons happés dans un monde onirique qui n’est plus tout à fait le notre. L’auteur nippon possède le génie de faire basculer ses personnages et ses lecteurs dans des univers parallèles, à la frontière du rêve, du fantastique et du réel. par bien des aspects, ce textes m’a fait penser à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. La descente dans le puits qui entraîne l’entrée dans un autre monde rappelle immédiatement la chute dans le terrier du lapin et la présence sonore du mystérieux oiseau à ressort m’évoque le fameux chat de Cheshire. J’ai également débusqué de nombreux éléments qui seront développés plus tard dans la trilogie 1Q84 (les Chroniques datent de 1994 tandis que 1Q84 date de 2009) : présence d’un monde parallèle, d’âmes soeurs, idée de souillure de l’homme sur la femme, de perte et de quête… Bref, ce roman foisonnant d’une richesse et d’une poésie exceptionnelle appellera sans doute à une relecture sur un temps plus long, afin d’en savourer toutes la finesse et la complexité. Grandiose !

Je renvoie à tous les ouvrages de l’auteur chroniqués ici. Le lien se trouve dans la catégorie Haruki Murakami.

Je ne pouvais pas vous laisser sans citer deux petits passages qui ont fortement résonné en moi:

« tu sentais dans tes veines l’existence d’un sombre secret, que tu ne pouvais ignorer et qui se rappelait à toi. Voilà pourquoi tu t’es toujours sentie seule et pleine de tension dans cette maison. Tu vivais dans une angoisse diffuse, indéfinissable, exactement comme les méduses dans leur aquarium »

« Sans toi, voilà longtemps que je serais devenue folle : je m’en serais remise totalement à quelqu’un d’autre, et je serais tombée tellement bas que plus jamais je n’aurais pu redevenir normale. Mon frère a fait cela à ma soeur autrefois, et elle s’est suicidée. Il nous a souillée toutes les deux. Pour être précise, il n’a pas souillé nos corps, il a fait bien pire.

J’ai été privée de liberté, et enfermée seule dans une pièce obscure. Je n’avais pas de fers aux pieds, il n’y avait pas de gardien pour me surveiller. Pourtant, je ne pouvais pas m’enfuir. Mon frère me retenait avec des chaînes et des gardiens bien plus puissants que des geôliers extérieurs : moi-même. j’étais les fers blessant mes pieds, j’étais le sévère geôlier toujours en éveil. Naturellement, une part de moi-même voulait s’enfuir, mais, en même-temps, un autre moi débauché et lâche avait renoncé à l’idée même de fuite. La partie qui voulait s’enfuir ne pouvait avoir le dessus sur celle qui refusait, car elle était souillée physiquement et moralement […] »

L’attrape nigaud !

24 Sep

Voilà des années que je voulais lire ce court texte. L’ayant enfin sous la main, je me suis jetée à l’eau, et je dois bien l’avouer, un peu noyée…

La Chasse au Snark, Lewis Carroll

La Chasse au Snark est un court texte, écrit en vers. Il s’agit, selon l’auteur, d’un « Délire en huit épisodes ou crises », et le mot « délire » n’est pas exagéré.

La Chasse au Snark est donc le récit de l’aventure folle-dingue d’un garçon d’étage, d’un marchand de bonnet, d’un avocat, d’un courtier, d’un banquier, d’un marqueur de billard, d’un boulanger et d’un castor – et j’en oublie sans doute ! – qui partent à la recherche d’un animal fantastique : le fameux Snark ! Leur plus grande crainte : tomber seulement sur un Boujeum…

Voilà pour le synopsis. A vrai dire, je n’ai pas compris grand chose à ce texte et je ne sais même pas s’il y a véritablement quelque chose à comprendre… Pas sûre qu’il y ait un sens caché d’ailleurs. En fait, je me suis seulement laissée porter par le délire de Lewis Carroll, la beauté de l’écriture et la vivacité de ce texte. Les vers et les strophes s’enchaînent à une allure remarquable. J’avais presque l’impression d’être en train de courir après le texte que je lisais !

Vous l’aurez compris, ce long poème est totalement absurde. On y retrouve ce qui a fait le succès d’Alice au Pays des Merveilles : des personnages fantasques, le mélange d’animaux et d’humains, les mots-valises… Une lecture peu commune et rafraîchissante !

Maternité étouffante et vide existentiel

17 Avr

A l’occasion de la sortie mercredi prochain de l’adaptation de L’Écume des Jours par Michel Gondry, l’envie de relire du Vian me titillait sérieusement… Comme les aventures de Colin et Chloé sont et vont être largement évoquées dans les médias les jours prochains, je voulais vous faire découvrir un autre de ses merveilleux romans, sans aucun doute parmi mes préférés.

L’Arrache-cœur, Boris Vian

Plus je relis l’oeuvre de Vian, plus je comprends pourquoi ses textes me touchent au plus haut point. Tous les thèmes traités dans ce roman ont une résonance si forte dans mon esprit que j’ai presque l’impression qu’il a été écrit pour moi. Je crois d’ailleurs que c’est à cela que l’on reconnaît les grands auteurs : quand ce qu’ils écrivent reflète si bien l’âme de leurs lecteurs.

Je vais d’abord résumer l’intrigue avant d’entrer plus avant dans les thèmes. Un beau jour d’août, Jacquemort, jeune psychiatre et psychanalyste, se balade sur un sentier le long d’une falaise. Tout à coup, il aperçoit une grande maison et entend des cris. Il se précipite. Au même moment, Clémentine souffre le martyr. Elle est sur le point d’accoucher. Les cris perçus par Jacquemort sont les siens. Angel, le mari de la jeune femme, voudrait bien l’épauler dans cette épreuve, mais elle refuse furieusement son aide. Du coup, il fait les cents pas seul dans sa chambre.

Jacquemort arrive et va aider Clémentine à accoucher avec le soutien de Culblanc, la servante. Elle met au monde trois garçons, des « trumeaux » donc. Après la naissance de ses enfants, Clémentine est furieuse. Furieuse contre Angel d’abord qui l’a mise enceinte, contre Jacquemort ensuite qui l’a vue dans cet état et contre les bébés, « salopiots » qui ne font que téter et dormir.

Angel – amoureux déçu de L’Automne à Pékin – a bien compris que sa femme ne voulait plus de lui. Désespéré, il se met à construire un bateau afin de pouvoir prendre le large. Jacquemort tentera de l’en dissuader en vain. Clémentine ne le laisse pas s’occuper des enfants et, de toute façon, même s’il en avait l’occasion, il ne parviendrait pas à le faire tant il se sent étrangers aux petits.

Jacquemort s’installe dans la maison. De temps en temps, il se rend au village voisin où il ne manque pas de s’étonner des coutumes locales. Sur la place principale se déroule la foire aux vieux, sorte de foire aux esclaves. Ecoeuré par ce qu’il vient de voir, il ne l’est pas moins lorsqu’il constate comment sont traités les jeunes apprentis, usés et battus à mort par les patrons et les clients. Les animaux ne sont pas en reste puisque les étalons qui ont fauté sont crucifiés. Lorsque le psychiatre demandent aux villageois s’ils n’ont pas honte de se comporter de la sorte, il se fait rosser. il comprendra bientôt que ces derniers se déchargent de leur honte dans une rivière de sang qui longe la commune. Sur cette rivière, un homme qui porte le nom de son radeau, La Gloïre, est chargé de pêcher la honte des habitants avec sa bouche… Perturbé mais toujours en quête d’une personne à psychanalyser de façon intégrale pour remplir son vide intérieur total, Jacquemort poursuit sa découverte des environs en se rendant à l’église. Là, il fait la connaissance d’un curé aux croyances pour le moins étranges, qui adresse des louanges à un Dieu qui n’est que luxe.

Quelques mois plus tard, Angel a terminé son bateau et s’en définitivement. Clémentine s’aperçoit qu’elle a bien trop délaissé ses enfants – Joël, Noël et Citroën – et décide dès lors de ne plus se consacrer qu’à eux. Dès lors, elle est chaque jour un peu plus assaillie par la peur qu’il leur arrive quelque chose. Elle fera donc tout pour éviter qu’ils puissent de blesser et s’éloigner d’elle…

Ce résumé est déjà beaucoup trop long même si j’ai malheureusement dû occulter de nombreux éléments qui me semblaient importants. Ce roman est tellement riche qu’il est difficile de faire des choix ! Je vais évoquer quelques-uns des thèmes abordés sans toutefois en faire l’analyse (ce qui serait beaucoup trop long !).

Un des principaux thèmes est donc celui de la maternité ou plutôt de la figure de la mère. Clémentine est d’abord montrée comme une mauvaise mère, qui rejette ses enfants et les délaisse, oubliant de les faire goûter et préférant escalader les falaises environnantes. Puis, au départ du père, elle devient de plus en plus étouffante pour ses enfants, leur vouant un amour sans borne, quasi dévorateur. Elle veut ce qu’il y a de mieux pour eux et, dans son esprit malade, cela signifie ce qu’il y a de pire pour elle. Bientôt, elle ne se nourrira plus que de viande pourrie pour se prouver qu’elle les aime vraiment. Mais son amour sans limite va se révéler infernal pour les trumeaux. Effectivement, par peur qu’ils puissent sortir du jardin, la mère surprotectrice fera ériger un « mur de rien » autour de la propriété. Ce rien s’étendra rapidement au sol du jardin et au ciel. La paranoïa de Clémentine atteindra des sommets à la toute fin du roman lorsqu’elle enfermera ses enfants dans des cages malgré l’intervention préalable de Jacquemort : « Mais ça meurt, en cage, les oiseaux« .

Le thème du vide est également très présent avec le « mur de rien » qui entoure la maison mais surtout à travers le personnage de Jacquemort. Ce dernier, s’il sait qu’il est psychiatre et psychanalyste, ne sait pas grand chose de plus sur lui. Il est une sorte d’entité vide qui cherche désespérément quelqu’un à psychanalyser de manière à combler son vide existentiel  Malheureusement pour lui, les personnes qu’il côtoie sont plus encline à dévoiler leur corps que leurs pensées… si bien qu’il finira par psychanalyser un chat suite à quoi il développera des goûts et des attitudes pour le moins félins !

Le texte est construit sous la forme d’un carnet tenu par Jacquemort. Si la temporalité est totalement normale dans la première partie, elle commence à subir d’étranges distorsions dans la deuxième. Les mois se superposent si bien que l’on ne sait plus tout à fait où l’on en est (« juinet »- « janvril » – « avroût »…) Dès lors, il ne semblera pas étrange au lecteur, entré dans une temporalité irréel, d’assister à des faits surnaturels. Les enfants voient des fées et seront capables de voler après avoir avalé des limaces bleues. Ce monde féerique n’est pas sans rappeler celui d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll que Vian appréciait beaucoup.

Bien d’autres thèmes comme la satire de la religion, la thématique de l’enfermement (proche de celle du vide) sont encore développés de façon à la fois humoristique et poétique dans ce roman aux tonalités autobiographiques (Clémentine n’est pas sans rappeler certains aspects de la mère Pouche – maman poule de Vian) Mais il est plus que temps que je conclue cet article bien trop long. Vous l’aurez compris, j’adore ce roman et j’adule Vian !