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Enfance noire

20 Jan

Merci à mon amie Muriel, sans qui je n’aurais jamais lu ce livre…

Black Boy, Richard Wright

33806_1573688Richard est un petit garçon noir qui vit avec son père, sa mère et son frère dans le sud des Etats-Unis au tout début du XXème siècle. Sa vie est bien loin d’être agréable car l’argent vient souvent à manquer et la faim le taraude à longueur de temps. Cette misère va se trouver accrue par le départ du père qui abandonnera ses deux enfants à son épouse. Par manque de travail et d’argent, la petite famille se voit dans l’obligation de déménager très souvent et d’être accueillie parfois chez la rude grand-mère « blanche ».

Alors que tous les noirs craignent les blancs dans ce Sud ségrégationniste, Richard ne comprend pas pourquoi il devrait s’abaisser à des tâches indignes. Dès son plus jeune âge, il prend conscience de sa valeur en tant qu’être humain et refuse d’être considéré comme un animal. Cela lui vaudra de cruelles persécutions et de nombreux coups, non seulement de la part des blancs, mais surtout de son environnement familial qui ne comprend pas sa façon de se comporter. Le grand rêve du petit garçon est de pouvoir étudier, trouver un petit emploi et gagner de quoi partir vivre dans le Nord où, dit-on, la vie est meilleure pour les Nègres. Mais le jeune Richard devra attendre bien longtemps et endurer de grandes souffrances physiques et morales avant de pouvoir ne serait-ce qu’espérer atteindre son but. Sa scolarité est chaotique à cause des déménagements, du manque d’argent et de la faim constante et les petits emplois qu’il parvient à trouver sont souvent de courte durée car les blancs se méfient de ce petit noir qui semble raisonner différemment de ses congénères…

Vous l’aurez compris, Black Boy est l’autobiographie de Richard Wright, qui deviendra un des plus célèbres auteurs noirs américains du XXème. Son témoignage, sans concession, apporte à la fois le regard plein d’interrogations d’un enfant noir qui ne comprend pas pourquoi il doit se méfier des blancs et se montrer inférieur à eux en toutes circonstances ni pourquoi il doit sans cesse respecter des règles familiales qui lui paraissent totalement absurdes et être battu pour rien et le regard distancié, qui se distingue tout juste en filigrane, de l’adulte qu’il est devenu.

Ce livre constitue un reportage réaliste sur l’Amérique ségrégationniste. Le lecteur, qu’il soit jeune ou adulte, se mettra facilement dans la peau de ce narrateur-auteur-personnage qui raconte les choses telles qu’il les ressent. Et même si l’on sait que Richard atteindra son but de devenir un homme libre et écrivain puisque nous tenu son livre entre nos mains, il est difficile de lâcher l’histoire tant il y a de rebondissements malheureusement à chaque fois plus dramatiques les uns que les autres pour ce jeune garçon. Un gros coup de coeur, que je conseille à tous et en particulier aux collégiens à partir de la 4ème-3ème qui n’ont pas peur de se confronter à un gros livre (450 pages dans une écriture minuscule pour mon édition). Nul doute que cette autobiographie leur permettra de réfléchir sur de nombreux sujet tels que la condition humaine, le racisme, la liberté de penser et de s’exprimer et j’en passe !

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Le psychopathe s’habille en Valentino

3 Oct

Âmes sensibles, passez votre chemin…

American psycho, Bret Easton Ellis

Encore un roman culte de la littérature contemporaine que je n’avais jamais lu mais que je rêvais de découvrir. C’est chose faite et je n’ai pas été déçue !

Patrick Bateman, 26 ans, a tout pour lui : jeune, beau, intelligent et surtout très riche. Il travaille dans la finance, à Wall Street, mais semble passer le plus clair de son temps à chercher dans quel restaurant à la mode il doit dîner avec ses amis (tous aussi riches que lui) puis dans quel night club il trouvera la meilleure coke pour poursuivre sa soirée de la meilleure façon. Son divertissement préféré consiste à tourmenter les clochards qui jonchent les rues de new-yorkaises en leur tendant des billets pour les reprendre aussitôt. Pour ses amis et lui, la vie n’est que luxe et consommation. Les questions fondamentales qui les traversent sont de savoir quelle est la couleur de chaussettes la plus adaptée avec un costume gris et des chaussures noires. Quant à l’amour, ce sentiment leur est totalement étranger, puisqu’ils considèrent les femmes comme aussi interchangeables qu’un accessoire de mode…

Considérés ces fait, notre cher Patrick Bateman ne nous apparaît pas comme quelqu’un de particulièrement charmant. Mais ce n’est rien comparé à ce que l’on découvre au tiers du roman. Bateman est le pire psychopathe que l’Amérique ait pu enfanter. Sous des apparences de dandy respectable le jour, se cache un serial killer complètement sadique qui prend un plaisir pervers à tronçonner ses victimes dans son appartement et à en conserver des morceaux pour les déguster tranquillement devant le Patty Winters Show.

Il faut bien l’avouer, j’ai rarement lu de livre plus gore que celui-ci (et pourtant, je ne suis pas une oie blanche en la matière ! ) Les scènes de sexe et de crimes sont d’une rare violence, la mise en scène des meurtres étant très travaillée par l’auteur. Mais au-delà de ça, il faut surtout voir dans ce roman une satire acerbe de la société consumériste américaine du début des années 80, une critique contre cette société d’apparences, où l’argent règne en maître tout-puissant. D’ailleurs, les très nombreux détails donnés par l’auteur – qui virent à l’obsession – en ce qui concerne la façon de s’habiller ou de dépenser son argent – je confesse avoir sauter de nombreux passages d’accumulations de marques en tout genres – ne sont là que dans ce but : montrer à quel point tout cela est vain et qu’il s’agit peut-être là de la véritable violence : l’anéantissement de la pensée recouverte par des costumes Armani.

Outre le fond, j’ai vraiment apprécié le style de Ellis dans ce texte (style que m’avait assez déconcertée dans Moins que zéro – qui faisait partie de ma première chronique, très courte) qui nous plonge véritablement dans la tête du tueur grâce à la technique du journal de bord. Mais même si nous sommes au coeur des pensées de Bateman, impossible de s’attacher à lui tant la distance qu’il possède vis-à-vis de lui est grande. C’est presque comme si le personnage n’habitait pas son propre corps. Comme si nous assistions à une narration externe à la première personne ce qui ne fait que renforcer la froide cruauté du personnage et son aspect sociopathe. A la fin, je me suis tout de même interrogée : Bateman commet-il vraiment ces crimes ou ne fait-il que les fantasmer ? Le coup de génie réside sans doute dans le fait que les deux hypothèses puissent se défendre. En tout cas, une fois ce livre terminé, que l’on aime ou pas, on en conserve forcément une trace dans un coin de sa tête et c’est bien en cela qu’il s’agit d’un chef-d’oeuvre. A découvrir !

Un petit extrait qui reflète selon moi le mieux notre personnage principal :

 » … il existe une idée de Patrick Bateman, une espèce d’abstraction, mais il n’existe pas de moi réel, juste une entité, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacé, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui étreint la vôtre, et peut-être même considérer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas là. […] Je suis un moi-même préfabriqué, je suis une aberration. Un être non-contingent. Ma personnalité est une ébauche informe, mon opiniâtre absence profonde de coeur. Il y a longtemps que la conscience, la pitié, l’espoir m’ont quitté (à Harvard, probablement), s’ils ont jamais existé. »

Or noir

27 Nov

Merci encore à Muriel qui m’a prêté ce magnifique roman !

Pétrole ! , Upton Sinclair

Début du XXème siècle. J. Arnold Ross, magnat du pétrole, parcourt les routes américaines avec son fils, Bunny, au volant de sa voiture de sport, à la recherche de nouveaux champs de pétrole à prospecter. Le petit garçon est plein d’admiration pour son Papa – ancien muletier désormais millionnaire – véritable modèle de réussite du rêve américain.

Lors d’une soirée au cours de laquelle Papa tente de mettre la main sur des terrains pétrolifères à moindre coût, Bunny fait une rencontre qui va bouleverser le cours de vie. Paul est un garçon un peu plus âgé que lui. Il vient de s’enfuir de chez son père et crève littéralement de faim. Il demande à Bunny de bien vouloir lui ouvrir la porte de la cuisine de sa tante afin qu’il puisse prendre de quoi se sustenter. Il promet au petit garçon de rembourser la femme dès qu’il en aura les moyens. Bunny est émerveillé par cet être famélique à la force d’esprit hors du commun, qui refuse son aide financière et qui veut vivre sa vie loin de sa famille fanatique, libre de penser par lui-même. Paul s’en va. Bunny fera tout pour le retrouver.

Quelques mois plus tard, lors d’une partie de chasse aux cailles, Bunny s’aperçoit que leur terrain de jeu recouvre sans doute du pétrole. Il supplie son père de l’acheter ainsi que la ferme qui abrite la famille ruinée du fameux Paul. Les deux garçons finissent par se retrouver et Bunny est à nouveau fasciné par le garçon qui a réussi à se débrouiller seul, à s’instruire et à se construire un mode de penser personnel tandis que lui demeure sous la coupe de son père.

Les années passent. Pour J. Arnold Ross, tous les moyens sont bons pour s’enrichir : corruption, quasi esclavagisme des ouvriers… Lors d’une grève de ces derniers, Bunny qui a grandi, grâce à Paul, ouvre enfin les yeux sur les pratiques de son père. Refusant de mener une vie de mensonges et de profiter de la faiblesse des autres pour faire fortune, il va  tenter tant bien que mal de se dégager de son emprise et de tracer son propre chemin, en opposition à celui que lui offrait son papa. Le jeune homme s’oriente vers le socialisme et continue à côtoyer Paul engagé dans le communisme en pleine période de chasse aux sorcières…

Voilà un magnifique exemple de bildungsroman. Par le biais de Bunny qui grandit et s’émancipe peu à peu de l’autorité suprême d’un père charismatique, Upton Sinclair dresse le portrait de l’Amérique de son époque : pauvreté intellectuelle des basses couches de la société, fanatisme religieux, course à l’argent, développement du cinéma, prohibition, capitalisme grandissant, propagande politique, corruption… tout y passe ! Et l’ensemble raconté dans un style génial. Certains pourraient sans doute dire sans style, puisqu’il s’agit là de langage parlé. Le discours indirect libre est en effet roi dans ce roman d’apprentissage et permet à l’auteur/narrateur de laisser aller son regard ironique et grinçant sur le monde qui l’entoure et ses propres personnages. Plus de 700 pages exquises ! Un très grand roman ! Il a d’ailleurs inspiré Paul Thomas Anderson qui l’a porté à l’écran sous le titre de There Will Be Blood. Je suis pressée de voir si le réalisateur est parvenu à rendre ce ton si particulier dont je vous donne un exemple ici pour conclure (toute ressemblance avec une situation actuelle n’est que purement fortuite !) :

Début du roman, le père et son fils sont en voiture en rase campagne et en profitent pour rouler entre 80 et 100 kms au lieu des 50 autorisés, le père voit un agent de police à l’horizon : « Oh ! Oh! voilà une aventure palpitante pour un jeune garçon ! Il aurait bien voulu regarder et se rendre compte, mais il comprenait qu’il devait se tenir assis, les yeux fixés droits devant lui, l’air complètement innocent. Il n’avaient jamais de leur vie marché à plus de 50 km/h, et si quelque agent de la circulation croyait les avoir vus descendre la côte plus vite que cela, c’était une pure illusion d’optique, l’erreur naturelle à un homme chez qui la profession a détruit toute confiance dans l’espèce humaine. Eh oui, ce doit être une chose terrible d’être « agent de la vitesse » et d’avoir pour ennemi tout le genre humain ! S’abaisser à des actes aussi peu honorables que celui de se cacher dans les buissons, un chronomètre à la main […] Il choisissait un endroit où l’on pouvait aller vite en toute sécurité et où il savait que tous voudraient se dégourdir après avoir été retenus si longtemps là-haut, dans les montagnes, par les lacets et les routes grasses. C’était comme cela qu’ils se souciaient du franc-jeu, ces agents de la vitesse ! »