Tag Archives: art

Sanguines

26 Jan

Je remercie chaleureusement Philémon Le Bellégard pour m’avoir fait parvenir son roman et permis de découvrir son univers.

Syndrome de Stockholm, Philémon Le Bellégard

book-1306Enstenov Khalinek, homme d’affaires multimillionnaire à la morale douteuse mais surtout très grand esthète, se prend d’une passion artistique pour le jeune Stendriëk Börgen, un peintre suédois aussi génial que torturé. Pendant dix ans, Khalinek décide de mettre tous les moyens possibles à la disposition de l’artiste afin qu’il puisse exercer son art en toute liberté.

Après toutes ces années passées à peindre quasiment nuits et jours, Börgen accepte de présenter son grand oeuvre lors d’une exposition colossale, à la hauteur de la collection qu’il a à présenter. Plus de 3200 toiles, toutes peintes en rouge, vont venir peupler la gigantesque Gallery of the Immortality du Titanium Palace de Los Angeles.

Lors de l’ouverture de l’exposition à la presse, alors que tous les professionnels contemplent, subjugués, l’oeuvre titanesque, une journaliste spécialisée dans la critique d’art ose aborder le génie pour lui poser la question qui brûle les lèvres de tous ses collègues : quelle matière a-t-il employer pour réaliser ses milliers de toiles ? Sans le savoir, Anna vient de pénétrer dans les arcanes les plus profondes de la folie humaine…

Pari réussi pour Philémon Le Bellégard qui a réussi à me kidnapper avec son thriller artistique et psychologique. Avant d’évoquer le fond, un petit mot sur le style. L’auteur parvient à mêler à merveille une écriture à la fois épurée et érudite dans des chapitres qui présentent différents styles (extraits de journaux, d’interviews, récit…). En ce qui concerne le fond, ce premier roman comporte tous les ingrédients nécessaires pour convaincre le lecteur de parcourir un chemin aussi pervers et cruel soit-il. Certes, ce livre ne conviendra sans doute pas aux âmes sensibles. Mais si, comme moi, vous êtes amateurs de manipulation, de folie et d’hémoglobine, alors vous serez sans nul doute conquis. Outre tout l’aspect psychologique et notamment la détention de la journaliste qui finira par se prendre de sentiments pour son teneur d’otage – frappée donc du fameux syndrome de Stockholm – toute la réflexion sur l’art et la morale est extrêmement intéressante. Jusqu’où l’artiste peut-il aller au nom de l’art ? Je vous laisse vous faire votre propre opinion en compagnie de ce roman coup de cœur que vous pourrez vous procurer ici en version numérique ou papier.

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De l’autre côté

17 Oct

Je remercie Nicolas Le Bault pour m’avoir fait parvenir et dédicacé son ouvrage.

La Fille Miroir, Nicolas Le Bault

la-fille-miroir-16-reseau-tu-dois-01b-768x970Hygiène est un garçon amoureux de son cousin Pierre qui le persécute. Hygiène est également une fille, souffre-douleur de sa cousine Léna qui refuse de la voir approcher trop près de Pierre. Hygiène, tantôt garçon tantôt fille est un être hybride, androgyne, en quête identitaire, qui va quitter un univers quasi paradisiaque pour se retrouver projeté(e) dans un monde sordide et cruel. En quête aussi d’un amour qui risque de se révéler fatal…

Je vais être honnête. Pas simple de rédiger une chronique à propos de ce que j’appellerais un livre-concept, de ce conte cruel graphique, de cette oeuvre plastique littéraire faite de collages de photos, d’aquarelles et de textes manuscrits. 03Une oeuvre placée sous le signe du morcellement, non seulement celui de la petite fille coupée en morceaux dont on ne sait si les membres retrouvés à ses côtés sont bien les siens, non seulement de celui du personnage principal, Hygiène Rose, écartelé(e) entre son statut de garçon et son statut de fille mais également dans sa forme mêlant texte écrit de différentes couleurs et images à la fois dessinées et photographiées. Un objet totalement hybride en corrélation parfaite avec le sujet traité qui entraîne le lecteur dans un monde cauchemardesque et pervers. Un univers dans lequel Hygiène, telle l’Alice de Carroll courant derrière le lapin blanc et tombant dans le terrier, poursuit un cerf dont la tête sera bientôt coupée référence (?) à la manie de la dame de cœur pour les décapitations.d7409a3012801d6f4694798de013a1f1 Un ouvrage hors du commun donc, une véritable expérience artistique.

Peintures vivantes

23 Sep

Au mois de novembre, nous lancerons notre atelier lecture sur le thème des « contes du monde entier » avec les 6ème. Je commence donc à en lire.

Comment Wang-Fô fut sauvé, Marguerite Yourcenar

Wang-Fô vivait il y a très longtemps dans le royaume des Han qui correspond à la Chine actuelle. C’était un peintre exceptionnel : ses peintures étaient si bien réalisées qu’elles semblaient vivantes ! Bien que Wang-Fô eût pu gagner beaucoup d’argent avec ses toiles, cela ne l’intéressait pas. Il les donnait et vivait ainsi dans la plus grande pauvreté avec son jeune disciple, Ling.

Un jour, alors que les deux hommes se reposent dans une misérable auberge, les soldats de l’Empereur les arrêtent pour avoir voler de la nourriture. Mais, ce vol n’est qu’un prétexte. Alors que le vieux Wang-Fô demande à l’Empereur ce qu’il lui a fait et pourquoi il a été arrêté, il s’entend répondre que c’est en raison de la trop grande beauté de ses peintures ! En effet, le prince a été élevé entouré par les superbes toiles de l’artiste et lorsqu’il a eu le droit de sortir et a découvert son empire, la réalité lui a semblé extrêmement terne et laide par rapport aux toiles. Wang-Fô, sans le savoir, l’a dégoûté de tout ce qu’il possède et pour le punir, l’Empereur veut lui brûler les yeux et lui couper les mains afin de l’empêcher d’avoir accès à son art.

Evidemment, Wang-Fô sera sauvé, puisque c’est le titre de ce conte. Mais je vous laisse le plaisir de découvrir comment en lisant ce court livre très joliment illustré par Georges Lemoine.

Marguerite Yourcenar met l’art au coeur de ce conte poétique et philosophique. On s’interrogera sur le pouvoir de l’art, sur la supériorité de l’esprit sur les choses matérielles. L’Empereur est vu comme un esthète désabusé qui transforme son amour pour les tableau en haine pour l’artiste en constatant que jamais rien de réel ne pourra être aussi beau. Pour lui, l’art n’est donc que mensonge puisqu’il idéalise. Pour Ling, au contraire, l’art apporte une version différente du réel, un moyen de voir et de s’approprier les choses autrement. Enfin, pour Wang, l’art est l’unique manière de vivre, il voit la vie sous un angle différent, quitte à devoir la perdre. Un très joli texte !

Psychose magnifiée

5 Fév

Voilà un petit moment que je n’avais pas pioché dans ma pile de livres reçus pour Noël… La voilà bientôt terminée maintenant ! 

L’enfant bleu, Henry Bauchau

Voilà une lecture difficile mais vraiment passionnante. Mais comme le thème de la psychanalyse me passionne tout particulièrement, je me suis accrochée à cette oeuvre et j’ai bien fait !

L’Enfant bleu, c’est l’histoire d’Orion, un garçon psychotique de 13 ans qui se rend quotidiennement dans un hôpital de jour parisien afin de recevoir soins et éducation. Alors que l’équipe ne voit plus d’amélioration dans son comportement, Véronique, une psychothérapeute, va le prendre sous son aile pour tenter de le faire progresser. Peu à peu, des liens très forts vont se tisser entre elle et l’enfant.

Pourtant, créer des liens avec Orion n’est pas chose aisée. L’enfant est plutôt renfermé sur lui, en proie à sa psychose, à son « Démon de Paris » qui veut lui envoyer des « rayons » et le pousse à entrer dans de terribles crises durant lesquelles il saute sans pouvoir se contrôler et balance tout ce qu’il trouve sur son passage.A l’hôpital de jour, durant les récréations, il est la cible des autres élèves qui le provoquent pour assister à ses crises de fureur. La parole est également compliquée à prendre pour Orion qui ne peut pas dire « je ». Il ne parle de lui qu’en utilisant l’indéfini « on ». Pourquoi ? « On ne sait pas », répond-il à l’occasion d’une de ses nombreuses « dictées d’angoisse ».

Véronique, la « psycho-prof un peu docteur », va peu à peu réussir à apprivoiser l’enfant, parvenir à rentrer dans son imaginaire et tenter de l’apaiser. Elle se rend compte de ses dons de peintre et, avec beaucoup de douceur, de sensibilité, de patience, va le guider dans une expression artistique salvatrice. L’enfant va ainsi pouvoir mettre en dessin ses démons, l’ensemble du monde imaginaire dans lequel il se réfugie mais qui le terrorise tant va devenir une inépuisable source d’imagination et de création. Véronique suivra son patient pendant plus de 12 ans. Au cours de ce long accompagnement, les personnages évolueront dans le labyrinthe de l’esprit, progressant parfois avec une étrange facilité puis devant parfois prendre de multiples détours avant de revenir sur la bonne voie, la voie de l’apaisement, la voie du « je ». Persuadée du don de son patient, la jeune analyste l’accompagnera sur la voie qui le mènera à une vie d’artiste.

Henry Bauchau prouve ici encore son amour pour l’art, présent dans ce livre sous toutes ses formes, chaque personnage possédant des capacités particulières : peinture et sculpture pour Orion, écriture pour Véronique, musique pour Vasco, son mari, chant pour une de leurs amies… – un art salvateur capable de rendre accessible et de sublimer les profondeurs de l’âme humaine. Si l’entrée dans l’univers d’Orion, dans sa façon de s’exprimer peut sembler compliquée au début et destabiliser, ce roman – également ode à la générosité et à l’empathie – mérite vraiment cet effort de départ car il est sans conteste de ceux qui changent votre façon de voir le monde.