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Noces funèbres

6 Déc

Il est des livres que l’on peut lire et relire sans jamais éprouver le moindre ennui et surtout en découvrant une résonance nouvelle à chaque lecture. Ces livres, rares, sont des chefs-d’oeuvre ! 

L’Écume des jours, Boris Vian

Je vais faire très simple pour résumer cette histoire que tout le monde connaît. Je ne pourrais d’ailleurs faire mieux que l’auteur lui-même. Ainsi, je lui laisse la parole : « Colin rencontre Chloé. Ils s’aiment. Ils se marient. Chloé tombe malade. Colin se ruine pour la guérir. Le médecin ne peut la sauver. Chloé meurt. Colin ne vivra plus très longtemps. » (in Prière d’insérer prévue pour la publication en 1947) Tout est dit. Et en même temps, L’Écume des jours est tellement plus que cela…

Si je ne veux pas davantage détailler ce résumé, c’est parce que je pourrais en écrire des pages, tant ce roman est foisonnant non seulement du point de vue de l’intrigue mais surtout du point de vue du style. En effet, même s’il s’agit de son troisième roman, L’Ecume des jours est la première oeuvre aboutie du jeune auteur qu’était Vian à l’époque (il a 26 ans et écrit le roman en trois mois à peine, souvent à l’abri des regards dans les bureaux de l’AFNOR où vient d’être engagé comme ingénieur). Il y développe un monde très personnel, créant ce que Jacques Bens a appelé « langage-univers », dans lequel règnent en maîtres les jeux de langage, les néologismes et autres calembours. Dans le roman de Vian, chaque objet, chaque pensée prennent vie et donnent vie à un monde imaginaire très particulier, très visuel puisque chaque idée prend une certaine contenance. Les personnages évoluent donc dans ce monde parallèle sans en être perturbés – à la manière des personnages de conte. Les expressions prises au pied de la lettre contribuent fortement au sentiment d’étrangeté et d’onirisme dégagé par le roman. Ainsi, l’ordonnance du médecin est « exécutée » par le pharmacien au moyen d' »une petite guillotine de bureau ». Les néologismes et transformations linguistiques sont légion dans le roman. On retiendra évidemment le célèbre « pianocktail » merveilleuse invention de Colin pour concocter de divins breuvages sur des airs de jazz, mais aussi des distorsions de vocables tels que l' »antiquitaire » ou la « béniction » du mariage qui permettent de transporter le lecteur dans cet univers parallèle.

L’espace comme les mots subit des modifications au fur et à mesure de l’évolution du texte et de l’avancée de la maladie de Chloé. L’appartement du jeune couple rétrécit inexorablement (au même rythme que les économies de Colin s’amenuisent), la chambre s’arrondit, les fenêtres deviennent opaques (la souris s’épuise et se blesse les pattes à vouloir les nettoyer). Ce rétrécissement de l’espace qui fait pendant à l’accroissement de l’inquiétant nénuphar qui ronge les poumons de Chloé confère au roman son aspect tragique. Ainsi, si la première partie du texte se veut légère, festive et insouciante – faite de surprise-parties et de badinage amoureux – dès lors que le mariage est prononcé le sort des personnages est scellé (la toux de Chloé à la sortie de l’église annonce la maladie à venir) Le couple Colin-Chloé ne sera d’ailleurs pas le seul à péricliter. Celui formé par leurs amis Chick et Alise ne sera pas épargné, rongé par le fanatisme maladif – qui s’apparente à de la toxicomanie – du jeune homme pour Jean-Sol Parte. L’issue sera fatale à tout le monde, comme dans une tragédie antique. Et c’est sans doute cette composition très classique en toile de fond d’un texte résolument moderne qui a permis au roman d’entrer dans la catégorie des chefs-d’oeuvre. Je vois dans le nénuphar la représentation d’un destin tragique qui, emprisonnant Chloé, va empoisonner tout ce qui l’entoure à commencer par Colin. Celui-ci aura beau faire tout son possible pour tenter de la sauver, rien n’y fera, simplement parce qu’il n’y peut rien, la maladie est plus forte.

Il y aurait tant de choses à dire encore… J’ai dû opérer une sélection drastique dans mon esprit pour en extraire cette courte chronique. Il y a tant de thèmes à développer et tant à approfondir sur le peu que je viens de vous soumettre ici… mais je ne vais pas rédiger une mémoire ici ! Queneau avait qualifié cette histoire comme étant le « plus poignant des romans d’amour contemporains. » Je ne vais pas le contredire. Ce roman est d’une poésie et d’une tristesse magnifiques. Il a toujours résonné en moi de façon puissante mais sans doute encore davantage aujourd’hui qu’auparavant. J’y ai découvert une lecture toute personnelle, qui fait profondément écho à mon vécu. Je sais que si je le relis dans quelques années, j’y découvrirai encore un nouveau sens.

J’ai récemment vu l’adaptation cinématographique de Michel Gondry. Je n’étais pas allée au cinéma de peur d’être déçue. Je l’ai été à mon premier visionnage. Mais après relecture et après avoir vu à nouveau le film, je dois bien reconnaître que le réalisateur a accompli un sacré travail et s’est vraiment montré fidèle au texte. Pour la petite histoire, je me suis replongée dans ce roman que j’affectionne tant pour préparer une séquence de cours pour mes 3ème. J’espère que je parviendrai à leur transmettre ma passion pour ce texte et pour son auteur (vous pouvez d’ailleurs découvrir mes chroniques de L’Automne à Pékin, de L’Arrache-coeur, de L’herbe-rouge et de Elles se rendent pas compte )

Un petit extrait quand même, je ne pouvais pas m’en empêcher !

« La main de Chloé, tiède et confiante, était dans la main de Colin. Elle le regardait, ses yeux clairs un peu étonnés le tenait en repos. En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps à autres pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond, elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. »

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Le psychopathe s’habille en Valentino

3 Oct

Âmes sensibles, passez votre chemin…

American psycho, Bret Easton Ellis

Encore un roman culte de la littérature contemporaine que je n’avais jamais lu mais que je rêvais de découvrir. C’est chose faite et je n’ai pas été déçue !

Patrick Bateman, 26 ans, a tout pour lui : jeune, beau, intelligent et surtout très riche. Il travaille dans la finance, à Wall Street, mais semble passer le plus clair de son temps à chercher dans quel restaurant à la mode il doit dîner avec ses amis (tous aussi riches que lui) puis dans quel night club il trouvera la meilleure coke pour poursuivre sa soirée de la meilleure façon. Son divertissement préféré consiste à tourmenter les clochards qui jonchent les rues de new-yorkaises en leur tendant des billets pour les reprendre aussitôt. Pour ses amis et lui, la vie n’est que luxe et consommation. Les questions fondamentales qui les traversent sont de savoir quelle est la couleur de chaussettes la plus adaptée avec un costume gris et des chaussures noires. Quant à l’amour, ce sentiment leur est totalement étranger, puisqu’ils considèrent les femmes comme aussi interchangeables qu’un accessoire de mode…

Considérés ces fait, notre cher Patrick Bateman ne nous apparaît pas comme quelqu’un de particulièrement charmant. Mais ce n’est rien comparé à ce que l’on découvre au tiers du roman. Bateman est le pire psychopathe que l’Amérique ait pu enfanter. Sous des apparences de dandy respectable le jour, se cache un serial killer complètement sadique qui prend un plaisir pervers à tronçonner ses victimes dans son appartement et à en conserver des morceaux pour les déguster tranquillement devant le Patty Winters Show.

Il faut bien l’avouer, j’ai rarement lu de livre plus gore que celui-ci (et pourtant, je ne suis pas une oie blanche en la matière ! ) Les scènes de sexe et de crimes sont d’une rare violence, la mise en scène des meurtres étant très travaillée par l’auteur. Mais au-delà de ça, il faut surtout voir dans ce roman une satire acerbe de la société consumériste américaine du début des années 80, une critique contre cette société d’apparences, où l’argent règne en maître tout-puissant. D’ailleurs, les très nombreux détails donnés par l’auteur – qui virent à l’obsession – en ce qui concerne la façon de s’habiller ou de dépenser son argent – je confesse avoir sauter de nombreux passages d’accumulations de marques en tout genres – ne sont là que dans ce but : montrer à quel point tout cela est vain et qu’il s’agit peut-être là de la véritable violence : l’anéantissement de la pensée recouverte par des costumes Armani.

Outre le fond, j’ai vraiment apprécié le style de Ellis dans ce texte (style que m’avait assez déconcertée dans Moins que zéro – qui faisait partie de ma première chronique, très courte) qui nous plonge véritablement dans la tête du tueur grâce à la technique du journal de bord. Mais même si nous sommes au coeur des pensées de Bateman, impossible de s’attacher à lui tant la distance qu’il possède vis-à-vis de lui est grande. C’est presque comme si le personnage n’habitait pas son propre corps. Comme si nous assistions à une narration externe à la première personne ce qui ne fait que renforcer la froide cruauté du personnage et son aspect sociopathe. A la fin, je me suis tout de même interrogée : Bateman commet-il vraiment ces crimes ou ne fait-il que les fantasmer ? Le coup de génie réside sans doute dans le fait que les deux hypothèses puissent se défendre. En tout cas, une fois ce livre terminé, que l’on aime ou pas, on en conserve forcément une trace dans un coin de sa tête et c’est bien en cela qu’il s’agit d’un chef-d’oeuvre. A découvrir !

Un petit extrait qui reflète selon moi le mieux notre personnage principal :

 » … il existe une idée de Patrick Bateman, une espèce d’abstraction, mais il n’existe pas de moi réel, juste une entité, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacé, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui étreint la vôtre, et peut-être même considérer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas là. […] Je suis un moi-même préfabriqué, je suis une aberration. Un être non-contingent. Ma personnalité est une ébauche informe, mon opiniâtre absence profonde de coeur. Il y a longtemps que la conscience, la pitié, l’espoir m’ont quitté (à Harvard, probablement), s’ils ont jamais existé. »