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Aux âmes voguantes…

8 Mar

Une pépite retrouvée dans le fond du CDI…

L’enfant de la haute mer, Jules Supervielle

Ce petit opuscule du poète uruguayen comporte huit contes, que l’on peut tout à la fois qualifier de philosophiques, poétiques ou cruels. Tous ou presque évoquent la mort et, si ce n’est la mort, un immense sentiment de perte notamment dans « La jeune fille à la voix de violon » où une enfant perd son étrange timbre de violon, particularité qui l’exclut de sa famille, de la communauté. Mais le jour où ses parents la font opérer et se félicitent de la disparition de ce son si particulier dans sa voix, l’enfant comprend qu’elle a perdu en réalité ce qui faisait son essence même et qu’on lui a volé une partie d’elle-même. Cette cruauté tragique est d’ailleurs annoncée dès le premier conte, qui confère son titre à l’ouvrage. On comprendra que cette enfant vivant seule en pleine mer n’est que le fruit de l’imaginaire d’un père qui avait perdu sa fille, un fantôme donc, condamné à errer seule dans ce magnifiquement triste village marin (on retrouvera ce thème du mort perdu dans les limbes aquatiques dans « L’inconnue de la Seine »).

Inutile d’en dire plus sans risquer de rompre le charme de ces contes qui laisseront longtemps leur empreinte en moi. Voilà le genre de textes que l’on peut lire et relire sans se lasser, en y découvrant sans doute toujours un sens nouveau. Un chef-d’oeuvre de poésie.

Je vous livre ici un extrait de « L’enfant de la haute mer » afin de vous faire apprécier la richesse poétique de l’oeuvre :

« […] l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.[..] »

De l’autre côté du tableau

30 Jan

Les insomnies possèdent une vertu : donner du temps pour lire…

Oksa Pollock – La forêt des égarés – Tome 2, Anne Plichota et Cendrine Wolf

Dans le tome 1, L’Inespérée, nous avions fait la connaissance d’Oksa, une ado a priori comme les autres qui découvrait coup sur coup non seulement qu’elle possédait des pouvoirs magiques mais qu’en plus elle était la Jeune Gracieuse, promise à diriger le royaume d’Edéfia, dont toute sa famille avait été chassée des années plus tôt.

Nous la retrouvons dans ce tome 2 dans une situation bien embarrassante : son meilleur ami, Gus (un Du-Dedans ou un humain si vous préférez) s’est malencontreusement fait entableauter à sa place. Alors que la mère d’Oksa est au plus mal, victime d’un sort lancé dans le précédent tome par l’horrible Orthon, fils du Grand Félon qui rêve lui aussi de retourner à Edéfia et d’en prendre le contrôle. Malgré ses craintes de laisser sa mère seule, Oksa n’a pas le choix. Elle doit au plus vite sauver son ami prisonnier du tableau. Accompagnée par son père ainsi que par l’Homme-Fé Abakoum et le sombre Tugdual (sans oublier les Foldingots), la jeune fille pénètre dans un étrange univers parallèle…

J’avoue tout de suite, j’ai eu beaucoup de mal à me replonger dans l’univers du roman (il faut dire que j’ai laissé passer beaucoup de temps depuis le tome 1). Heureusement qu’un résumé de la première partie est prévu au début du livre ! L’univers de ce deuxième tome est bien plus sombre que dans le précédent (dont la fin le laissait néanmoins présager). La psychologie des personnages secondaires est approfondie tout comme celle de l’héroïne, et devient beaucoup moins manichéenne que dans le premier tome où nous avions les bons et les méchants. Là, chacun découvre ses failles et sa part d’ombre qu’il leur faudra apprendre à maîtriser. Dès lors, une question se pose : peut-on se fier aux autres, même à ceux que l’on considère comme ses plus proches amis ? Ce roman me semble en cela plus mature que le premier tome et davantage destiné à de bons lecteurs de fin de 5ème voire 4ème alors que le précédent s’adressait plutôt aux 6èmes. On retrouve néanmoins l’univers étrange et loufoque qui fait le succès de la saga. Mais là encore, je trouve que les néologismes omniprésents finissent par polluer la lecture, ce qui est dommage car l’intrigue est plutôt bonne (même si encore une fois, les sources littéraires des auteures sont facilement perceptibles : De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, Harry Potter et même les Contes de Perrault). Je pense que je m’arrêterai ici mais quatre autres tomes sont sortis après celui-ci !