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Maternité étouffante et vide existentiel

17 Avr

A l’occasion de la sortie mercredi prochain de l’adaptation de L’Écume des Jours par Michel Gondry, l’envie de relire du Vian me titillait sérieusement… Comme les aventures de Colin et Chloé sont et vont être largement évoquées dans les médias les jours prochains, je voulais vous faire découvrir un autre de ses merveilleux romans, sans aucun doute parmi mes préférés.

L’Arrache-cœur, Boris Vian

Plus je relis l’oeuvre de Vian, plus je comprends pourquoi ses textes me touchent au plus haut point. Tous les thèmes traités dans ce roman ont une résonance si forte dans mon esprit que j’ai presque l’impression qu’il a été écrit pour moi. Je crois d’ailleurs que c’est à cela que l’on reconnaît les grands auteurs : quand ce qu’ils écrivent reflète si bien l’âme de leurs lecteurs.

Je vais d’abord résumer l’intrigue avant d’entrer plus avant dans les thèmes. Un beau jour d’août, Jacquemort, jeune psychiatre et psychanalyste, se balade sur un sentier le long d’une falaise. Tout à coup, il aperçoit une grande maison et entend des cris. Il se précipite. Au même moment, Clémentine souffre le martyr. Elle est sur le point d’accoucher. Les cris perçus par Jacquemort sont les siens. Angel, le mari de la jeune femme, voudrait bien l’épauler dans cette épreuve, mais elle refuse furieusement son aide. Du coup, il fait les cents pas seul dans sa chambre.

Jacquemort arrive et va aider Clémentine à accoucher avec le soutien de Culblanc, la servante. Elle met au monde trois garçons, des « trumeaux » donc. Après la naissance de ses enfants, Clémentine est furieuse. Furieuse contre Angel d’abord qui l’a mise enceinte, contre Jacquemort ensuite qui l’a vue dans cet état et contre les bébés, « salopiots » qui ne font que téter et dormir.

Angel – amoureux déçu de L’Automne à Pékin – a bien compris que sa femme ne voulait plus de lui. Désespéré, il se met à construire un bateau afin de pouvoir prendre le large. Jacquemort tentera de l’en dissuader en vain. Clémentine ne le laisse pas s’occuper des enfants et, de toute façon, même s’il en avait l’occasion, il ne parviendrait pas à le faire tant il se sent étrangers aux petits.

Jacquemort s’installe dans la maison. De temps en temps, il se rend au village voisin où il ne manque pas de s’étonner des coutumes locales. Sur la place principale se déroule la foire aux vieux, sorte de foire aux esclaves. Ecoeuré par ce qu’il vient de voir, il ne l’est pas moins lorsqu’il constate comment sont traités les jeunes apprentis, usés et battus à mort par les patrons et les clients. Les animaux ne sont pas en reste puisque les étalons qui ont fauté sont crucifiés. Lorsque le psychiatre demandent aux villageois s’ils n’ont pas honte de se comporter de la sorte, il se fait rosser. il comprendra bientôt que ces derniers se déchargent de leur honte dans une rivière de sang qui longe la commune. Sur cette rivière, un homme qui porte le nom de son radeau, La Gloïre, est chargé de pêcher la honte des habitants avec sa bouche… Perturbé mais toujours en quête d’une personne à psychanalyser de façon intégrale pour remplir son vide intérieur total, Jacquemort poursuit sa découverte des environs en se rendant à l’église. Là, il fait la connaissance d’un curé aux croyances pour le moins étranges, qui adresse des louanges à un Dieu qui n’est que luxe.

Quelques mois plus tard, Angel a terminé son bateau et s’en définitivement. Clémentine s’aperçoit qu’elle a bien trop délaissé ses enfants – Joël, Noël et Citroën – et décide dès lors de ne plus se consacrer qu’à eux. Dès lors, elle est chaque jour un peu plus assaillie par la peur qu’il leur arrive quelque chose. Elle fera donc tout pour éviter qu’ils puissent de blesser et s’éloigner d’elle…

Ce résumé est déjà beaucoup trop long même si j’ai malheureusement dû occulter de nombreux éléments qui me semblaient importants. Ce roman est tellement riche qu’il est difficile de faire des choix ! Je vais évoquer quelques-uns des thèmes abordés sans toutefois en faire l’analyse (ce qui serait beaucoup trop long !).

Un des principaux thèmes est donc celui de la maternité ou plutôt de la figure de la mère. Clémentine est d’abord montrée comme une mauvaise mère, qui rejette ses enfants et les délaisse, oubliant de les faire goûter et préférant escalader les falaises environnantes. Puis, au départ du père, elle devient de plus en plus étouffante pour ses enfants, leur vouant un amour sans borne, quasi dévorateur. Elle veut ce qu’il y a de mieux pour eux et, dans son esprit malade, cela signifie ce qu’il y a de pire pour elle. Bientôt, elle ne se nourrira plus que de viande pourrie pour se prouver qu’elle les aime vraiment. Mais son amour sans limite va se révéler infernal pour les trumeaux. Effectivement, par peur qu’ils puissent sortir du jardin, la mère surprotectrice fera ériger un « mur de rien » autour de la propriété. Ce rien s’étendra rapidement au sol du jardin et au ciel. La paranoïa de Clémentine atteindra des sommets à la toute fin du roman lorsqu’elle enfermera ses enfants dans des cages malgré l’intervention préalable de Jacquemort : « Mais ça meurt, en cage, les oiseaux« .

Le thème du vide est également très présent avec le « mur de rien » qui entoure la maison mais surtout à travers le personnage de Jacquemort. Ce dernier, s’il sait qu’il est psychiatre et psychanalyste, ne sait pas grand chose de plus sur lui. Il est une sorte d’entité vide qui cherche désespérément quelqu’un à psychanalyser de manière à combler son vide existentiel  Malheureusement pour lui, les personnes qu’il côtoie sont plus encline à dévoiler leur corps que leurs pensées… si bien qu’il finira par psychanalyser un chat suite à quoi il développera des goûts et des attitudes pour le moins félins !

Le texte est construit sous la forme d’un carnet tenu par Jacquemort. Si la temporalité est totalement normale dans la première partie, elle commence à subir d’étranges distorsions dans la deuxième. Les mois se superposent si bien que l’on ne sait plus tout à fait où l’on en est (« juinet »- « janvril » – « avroût »…) Dès lors, il ne semblera pas étrange au lecteur, entré dans une temporalité irréel, d’assister à des faits surnaturels. Les enfants voient des fées et seront capables de voler après avoir avalé des limaces bleues. Ce monde féerique n’est pas sans rappeler celui d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll que Vian appréciait beaucoup.

Bien d’autres thèmes comme la satire de la religion, la thématique de l’enfermement (proche de celle du vide) sont encore développés de façon à la fois humoristique et poétique dans ce roman aux tonalités autobiographiques (Clémentine n’est pas sans rappeler certains aspects de la mère Pouche – maman poule de Vian) Mais il est plus que temps que je conclue cet article bien trop long. Vous l’aurez compris, j’adore ce roman et j’adule Vian !

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Hiver à Tokyo

17 Déc

C’est par ce livre aussi étrange que magnifique que j’ai découvert Vian. C’est donc logiquement par ce sublime roman que j’entreprends la relecture de mon auteur favori.

 

L’automne à Pékin, Boris Vian

Je ne parlerai donc dans cet article ni d’hiver, ni de Tokyo tout comme Vian n’évoque ni l’automne ni la Chine dans L’automne à Pékin : « Cet ouvrage ne traite naturellement pas de l’automne, ni de la Chine. Tout rapprochement avec ces coordonnées spatiales et temporelles ne pourraient être que le fait de coïncidences involontaires » (Vian, réédition de L’automne à Pékin, 1956.)

Il est difficile de résumer un livre tel que celui-ci. Mais je vais essayer – ou, du moins, esquisser une tentative de résumé. Le roman s’ouvre sur la présentation fantaisiste de plusieurs personnages : Amadis Dudu, Claude Léon, Angel, Anne, Rochelle et le professeur Mangemanche. Les destins de ces personnages vont se croiser dans le désert d’Exopotamie où chacun aura un rôle à jouer dans la construction d’un chemin de fer. Seuls Angel, Anne et Rochelle se connaissent dès le début du roman. Angel et Anne (qui porte un prénom de chien mais qui est un homme) sont ingénieurs. Angel est amoureux de Rochelle mais cette dernière préfère Anne. Angel ne le supporte pas tout comme il ne supporte pas le fait de voir Rochelle « s’user » jour après jour dans les bras de Anne.

Je pourrais donc résumer L’automne à Pékin en disant qu’il s’agit d’une histoire d’amour impossible et tragique. Mais il n’est pas seulement cela. Il est une réflexion profonde sur le thème dramatique de l’usure humaine tout comme dans L’Ecume des jours, écrit juste avant et auquel il fait d’ailleurs de nombreuses allusions. Usure des corps, usure des esprits qui n’attendent plus rien de la vie dans cet étrange désert sur lequel le soleil laisse de dangereuses zones noires.

Il ne faut toutefois pas conclure que L’automne à Pékin est un livre triste. Bien au contraire. Le roman est un hymne à l’amour des mots et peut ainsi fortement désarçonner le lecteur novice. Vian prend la plupart des mots dans leur sens littéral et il ne faudra pas s’étonner de véritablement voir le soleil s’adonner à une partie de cache-cache avec les nuages.

Pour conclure, L’automne à Pékin reste sans conteste l’un des romans les plus brillants qu’il m’ait été donné de lire, alliant fantaisie burlesque, tragique poétique et réflexion sur l’existence. Ce n’est pas pour rien qu’il demande une relecture immédiate. Bref, un de mes livres préférés !

Boris Vian ou l’auteur aux mille visages !

5 Déc

Je ne pouvais pas ouvrir un blog consacré à mes lectures sans publier un article sur l’un des plus grands auteurs français du vingtième siècle selon moi : Boris Vian, dit Bison Ravi, dit Vernon Sullivan.

Dans les prochains mois, je relirai les textes les plus célèbres de Vian, vous ferai découvrir des oeuvres moins connues du grand public et découvrirai aussi une partie de son oeuvre que je n’ai jamais étudiée à savoir le théâtre.

J’espère vous transmettre ma passion pour cet auteur hors du commun qui sera bientôt remis à l’honneur avec la sortie, en 2013, d’une nouvelle adaptation cinématographique de L’Ecume des Jours avec Audrey Tautou et Romain Duris.

L’article qui suit n’est pas une biographie en bonne et due forme. Il s’agit simplement de vous présenter rapidement le touche-à-tout qu’a été Vian au cours de sa trop courte vie. Le texte est en partie extrait de mon mémoire de master, L’humour chez Boris Vian.

Scientifique de formation, musicien averti et auteur prolifique aux multiples facettes, Vian a touché à tout. Du roman à la nouvelle, de la poésie au théâtre, de la critique de jazz à la chronique journalistique en passant par la composition de chansons, presque aucun domaine du champ littéraire ne lui a échappé.

Si Boris Vian est passé à la postérité avant tout pour son œuvre littéraire, rien ne le prédestinait pourtant à l’écriture puisqu’il est issu d’une formation scientifique. En effet, il obtient son diplôme de l’Ecole centrale des Arts et Manufactures en 1942 et se met en quête d’un emploi dès ce moment. Il ne lui faudra que peu de temps avant de trouver un emploi à l’A.F.N.O.R. (Association française de normalisation). A la lecture de ses œuvres, et notamment de Vercoquin et le plancton, on décèle aisément l’ennui de notre auteur dans les bureaux à l’ambiance trop normalisée pour ce jeune homme épris de liberté qui ne pourra en aucun cas se satisfaire de « la perforation d’un certain nombre de feuillets destinés à recevoir des notations personnelles »(ibid).

Toutefois, Vian n’oubliera jamais son passé de normalien et le mettra même à profit dans ses ouvrages. De toute façon, il est obligé de rester travailler dans une institution pour des raisons financières puisque son travail d’écrivain ne suffit pas à le faire vivre. Ainsi, en 1946, Boris Vian démissionne de l’A.F.N.O.R. pour entrer à l’Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. C’est dans les bureaux de sa nouvelle entreprise que Vian finira d’écrire L’Ecume des Jours et rédigera entièrement L’Automne à Pékin.  Science et technique sont donc toujours présentes dans ses œuvres même les plus poétiques, il n’y a qu’à se reporter à L’Ecume des Jours avec l’invention du « pianocktail » pour voir cette thèse se confirmer. Mais Vian, non content d’être à la fois ingénieur et écrivain, s’intéressa de très près à la musique.

Boris Vian s’est mis à la musique très tôt et n’a pas choisi de pratiquer un instrument commun en apprenant la trompette. Le choix de la « trompinette » est pour Vian l’occasion de faire un pied de nez à son destin de malade cardiaque en montrant qu’il ne manque pas de souffle et que son envie de vivre est plus forte que tout. En 1942, Boris intègre l’orchestre Claude Abadie dans lequel son frère, Alain Vian, jouait comme batteur. L’orchestre une fois au complet se produira dans tous les tournois de Jazz de France et de Belgique et fera les beaux jours, ou à proprement parler les belles nuits, des caves de Saint-Germain-des-Prés. Mais la maladie rattrapant l’homme et le jazz en France ne correspondant plus à ses attentes, Vian abdique en tant que musicien pour se consacrer à sa musique favorite dans une revue de presse de Jazz Hot dès le début des années 50.

Après ces quelques considérations sur le rôle joué par la musique dans la vie de Vian, le lecteur comprendra mieux les nombreuses allusions faites au jazz dans l’œuvre romanesque de l’auteur notamment dans L’Ecume des JoursVercoquin et le plancton ou encore Blues pour un chat noir pour citer une nouvelle.

Pour ce qui est du domaine littéraire, Boris Vian ne s’est jamais cantonné à un seul style d’écriture que ce soit à l’intérieur même du genre romanesque, où les romans d’amour côtoient les romans noirs ou encore ceux de science-fiction, ou que se soit dans la littérature en général où il s’est adonné au théâtre, à la poésie, à la nouvelle, aux essais, à la critique musicale ou encore à la chanson. J’en omets certainement et je m’en excuse !

A bientôt donc pour de nombreux articles consacrés à son oeuvre exceptionnelle !