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En-dehors

18 Jan

Encore un livre dont j’avais entendu parler à sa sortie il y a quelques années et que j’ai eu le plaisir de découvrir dans les rayons de la bibliothèque.

Les Lisières, Olivier Adam

9782081283749Paul Steiner, la quarantaine, est romancier, installé en Bretagne. Son père, ouvrier, n’a jamais compris ce choix d’un métier qui n’en est pas un selon lui et pense que son fils mène une vie de bobo parisien. Loin s’en faut. L’existence de Paul est en train de s’émietter pendant que le fameux tsunami ravage le Japon où il a vécu ses meilleurs moments. Récemment séparé de sa femme, il n’arrive pas à s’en remettre et croit toujours pouvoir la reconquérir. Ses enfants, qu’il ne voit que le week-end, lui manquent terriblement. Alors qu’il est en plein doute concernant son avenir et qu’il connait une panne sèche au niveau de son inspiration, son frère, vétérinaire dans une bourgade chic de la banlieue parisienne, lui demande de venir s’occuper « pour une fois » quelques jours de leur père pendant que leur mère est hospitalisée. La mort dans l’âme, il rejoint la banlieue de sa jeunesse et va devoir se confronter au monde qu’il a fui, à un environnement qu’il déteste mais dans lequel il s’est construit.

Dans cette cité de banlieue parisienne, il retrouve son père complètement à la dérive, perdu sans sa femme dans ce pavillon sans âme. Entre les deux hommes, aucune communication n’a jamais été possible. Elle l’est d’autant moins maintenant que son père adhère aux propos tenus par la candidate du FN. Ces quelques jours de calvaire obligatoire passés dans la cité de son enfance vont faire remonter de nombreux souvenirs à la surface en même temps qu’il va rencontrer d’anciennes connaissances et découvrir un secret de famille bien gardé jusque-là… c’est bien malgré lui qu’il va enfin découvrir la véritable raison du mal-être qui le ronge depuis son enfance et l’empêche depuis toujours de trouver véritablement sa place.

Si cet épais roman souffre de quelques longueurs à mon goût, l’ensemble demeure tout à fait plaisant. Je me suis laissée happer par le personnage-narrateur et ses interrogations sur ce qui a fait son enfance et la façon dont il s’est construit à coup d’auto-destruction. J’ai apprécié le fait que le romancier ne se contente pas des réflexions métaphysiques de son anti-héros mais aborde aussi les problèmes sociaux de la France : chômage, immigration, montée du nationalisme et du racisme, évocation des classes moyennes et populaires de banlieues loin du sérail parisien. Le côté « autobiographique » du roman a aussi quelque chose de plaisant, qui permet en quelque sorte d’apporter davantage de crédit aux propos de l’auteur. Et puis, il y a ces merveilleuses évocations du Japon, paradis perdu en train de se métamorphoser en enfer nucléaire dans les environs de Fukushima, qui fonctionnent comme une mise en abîme de la propre existence du narrateur. Un bon moment de lecture.

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En fuite

22 Fév

J’ai découvert cet auteur grâce à la deuxième édition du festival Tandem de Nevers au début du mois.

Les évaporés – Un roman japonais, Thomas B. Reverdy

Une nuit, sans aucune explication, Kaze s’enfuit du domicile conjugal.

Yukiko se trouve aux Etats-Unis où elle a fui aussi en quelques sortes pour mener sa vie lorsque sa mère lui apprend la disparition de son père. Bien décidée à le retrouver, elle convainc son ancien amant, le détective privé et poète Richard B., de la suivre au Japon pour mener l’enquête. Ce dernier, toujours épris, accepte de l’accompagner malgré sa hantise des voyages. La mère de la jeune femme craint que son mari, travaillant dans la finance, ne se soit fait enlever par des yakusas.

Dans le même temps, le jeune Akainu, qui a fui son village dévasté par le tsunami croise la route de Kaze, qui a monté une agence de déménageur de nuit, spécialisée dans l’évaporation dans le nord de l’île.

Ce roman, écrit au Japon un an après le Tsunami et le désastre de Fukushima par Thomas B. Reverdy, nous plonge avec une grande dans la complexité de la société japonaise. Ces johatsu, ces évaporés, se comptent par milliers. Sans dire un mot, des hommes surtout disparaissent de leur vie quotidienne sans laisser la moindre trace. Personne ne les recherche car en général il n’y a pas de crime et la famille se sent trop déshonorée pour tenter quoi que ce soit. Le personnage de Richard B. n’est autre que l’écrivain américain Richard Brautigan, auteur de polars absurdes et poète que j’avais chroniqué ici. Reverdy le met en scène dans son propre rôle, le citant directement ou faisant allusion à ses oeuvres, et crée ainsi un décalage poético-burlesque dans un roman où quête existentielle et intrigues policière et amoureuse sont étroitement liées par une langue splendidement poétique. J’ai adoré ce mélange de style qui fait passé du rire aux larmes d’un chapitre à l’autre. Je vous livre ici deux petits exemples. Un vrai coup de coeur !

« Richard B. avait vraiment du mal avec le Japon. C’est la langue. C’est de ne pas comprendre ce que les gens disent […] C’est humilant. Au Japon, on est soudain analphabète. […] La fadeur elle-même n’offrait pas de répit. Alors qu’il avait fini par s’habituer à l’absence totale de goût du tofu, il avait découvert qu’il y en avait peut-être cinquante espèces différentes, qu’on pouvait en faire des repas entiers sous toutes ses formes, froid, chaud, grillé, bouilli, en soupe, en sauce, en dessert, jusqu’à l’étouffement. C’était l’enfer. »

Le jeune Akainu, juste après que Kaze lui demande s’il n’a jamais tenté de rechercher ses parents après le tsunami :  » Le garçon le regarde stupéfait. Ses yeux se sont emplis de larmes en une seconde, comme si elles attendaient derrière ses paupières, depuis dix mois, la moindre fissure, l’occasion de s’enfuir. Ses larmes sont comme des prisonniers qui se parlent de se faire la belle tous les soirs lorsque la nuit tombe, qui rêvent, qui s’échauffent, qui sont prêts à mettre le pénitencier à feu et à sang dès qu’il se passera quelque chose, n’importe quoi, dès que les surveillants baisseront la garde, ne serait-ce qu’une seconde. Quand elles s’échapperont, plus rien ne pourra les retenir. Il lui semble qu’elles couleront alors telle une source, jusqu’à sa mort. Ca lui fait peur, parce qu’il n’a pas envie de pleurer jusqu’à sa mort à lui, qui peut être dans très longtemps. D’ailleurs, personne n’aime voir pleurer les enfants. Alors il écrase ses poings sur ses yeux pour être bien sûr que ça tienne, une bonne digue bien construite, une qui n’aurait pas laissé passer le tsunami et emporter sa vie, et il fait en détournant la tête un nouveau geste de la main vers le monde vague et sale qui s’étend entre deux océans ».

Humanité bestiale

19 Août

Ce texte de Ludovic Klein inaugure le recueil Sales bêtes ! Animaux étranges et délires zoomorphiques paru aux toutes jeunes éditions des Artistes Fous au mois de juin 2013.

J’avoue n’avoir lu que la première nouvelle de l’ouvrage qui m’a gentiment été envoyé sous format électronique par l’un des deux vice- présidents de l’association des « Artistes Fous Associés », Southeast Jones. J’attends donc le père Noël avec impatience pour recevoir une liseuse qui me permettra de lire tranquillement le reste du volume ainsi que le recueil Fin du monde ! 20 récits pour en finir avec l’Apocalypse, des mêmes éditions.

En attendant, vous pouvez découvrir l’association et ses publications ici

« Les Maîtres ne vinrent plus », in Sales bêtes ! Animaux étranges et délires zoomorphiques, Ludovic Klein

Août 1943, le monde est en guerre et la préfecture de Tokyo ordonne la mise à mort des animaux de son zoo de Ueno afin – officiellement – de protéger les habitants en cas de bombardement en évitant la libération d’animaux sauvages dans la ville. Officieusement, il s’agit surtout de réduire les frais de gestion du zoo et d’amener la population à envisager l’éventualité d’un bombardement.

La première méthode de mise à mort est un empoisonnement à la strychnine. Toutefois, certains animaux ne mangent pas les rations empoisonnées. Dès lors, tous les moyens – et surtout les plus barbares – vont être bons pour se débarrasser des pensionnaires…

Nous suivons ensuite, à travers le point de vue interne d’une vache, la mort (terrible) de faim de tout un troupeau. Nous comprendrons au fur et à mesure du texte, que nous nous trouvons à la suite de l’accident nucléaire de Fukushima. Le gouvernement a ordonné que toutes les bêtes soient enfermées pour éviter la contamination. La pauvre Mme Morita ne peut malheureusement rien faire pour les sauver…

Ce court texte basé sur des faits réels met en évidence la cruauté humaine. Il m’a permis de découvrir un aspect de la Seconde Guerre Mondiale que j’ignorais totalement. En outre, le fait que l’histoire se déroule au Japon me touche tout particulièrement puisque j’ai entrepris d’apprendre le japonais il y a quelques mois. J’ai beaucoup aimé la mise en parallèle des deux histoires qui fait beaucoup réfléchir. N’est pas le plus sauvage celui que l’on croit… Une fois encore, j’ai hâte d’avoir une liseuse pour découvrir les autres textes du recueil !