Tag Archives: haruki murakami

Premiers écrits

5 Mai

De retour avec mon auteur nippon favori…

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 – Haruki Murakami

51reivik9-l-_sx210_Pas évident de mettre des mots pour résumer ces deux premiers romans du maître pressenti plusieurs fois pour le Nobel. Ces « écrits sur une table de cuisine », comme il se plaît à les qualifier lui-même, rédigés en 1979 et 1980, et dont le premier fut récompensé par le prix Gunzo, n’avaient jusque-là pas été publiés. Ce n’est que l’an dernier que la traduction française est parue aux éditions Belfond. Autant vous dire que l’inconditionnelle de Murakami que je suis se faisait une joie de pouvoir découvrir ces toutes premières œuvres.

On ne va pas se mentir, ces deux courts romans – ou longues nouvelles – ne sont pas les meilleurs de l’auteur japonais. Cela dit, nous trouvons déjà ce style qui lui est propre, à savoir un langage qui peut paraître simple voire répétitif mais qui permet de rendre compte d’une façon très efficace la psychologie des personnages. Parlons de ces derniers. Les deux textes mettent en scène un narrateur non identifié et un personnage nommé Le Rat que l’on retrouve dans La Course au mouton sauvage. Les thèmes récurrents dans toute l’oeuvre comme la quête de sens ou le lien ténu entre la réalité et le rêve. Ainsi, dans Flipper, le narrateur vit avec des sœurs jumelles qu’il ne parvient pas à distinguer. Il ne sait rien d’elles et encore moins comment elles en sont arrivées à s’installer chez lui et à partager son lit. Sans cesse, l’auteur nous pousse à contempler un réel mélancolique qui tient presque de l’abstraction et qui nous plonge dans une espèce de rêve à la frontière du niveau de veille. Avec Murakami et son onirisme poétique, nous sommes dans l’entre-deux d’une réalité nimbée de songes et c’est cet univers si particulier que j’affectionne tant. Ces romans nous donnent également une idée de ce que pouvait être la société japonaise et le monde étudiant en particulier au cours des années 90. Si les deux textes sont donc intéressants d’un point de vue de l’étude littéraire c’est surtout la préface rédigée récemment par l’auteur qui m’a intéressée. Nous apprenons ainsi comment Murakami, après s’être marié jeune et avoir ouvert un bar à jazz, s’est mis à écrire sur le coin de sa table de cuisine après avoir assisté à un match de base-ball alors qu’il n’y avait jamais songé auparavant. Il y a des évidences qui ne s’expliquent pas. C’est pourquoi il ne faut pas chercher à tout prix un sens à ces histoires, simplement se laisser porter par la douce poésie qui en émane.

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La bibliothèque infernale

12 Août

Un tout petit Murakami, parce que ça faisait longtemps !

L’étrange bibliothèque, Haruki Murakami

9782714459558Un jeune garçon se rend à la bibliothèque municipale pour rendre des livres. Souhaitant en emprunter d’autres, la dame à l’accueil – qu’il n’a jamais vue – lui dit de descendre les escalier, puis de tourner à droite et de continuer tout droit pour se rendre à la salle 107. L’enfant s’exécute. Arrivé au bon endroit, un vieillard l’accueille. Dès lors, plus rien ne va se dérouler normalement…

Cette nouvelle de Murakami bascule très vite dans un univers aussi étrange qu’inquiétant. Ici, l’onirisme devient cauchemardesque. Le lecteur se perd dans les dédales de cette terrifiante bibliothèque labyrinthique et se retrouve emprisonné aux côtés du jeune narrateur, d’un homme-mouton et d’une magnifique petite fille. Sans être la meilleure oeuvre du japonais, cette nouvelle cristallise plusieurs thèmes récurrents de l’auteur (enfermement, solitude, quête de soi…) tout en dévoilant un aspect poético-fantastique bien plus sombre qu’à l’habitude. Le tout est très joliment et psychédéliquement illustré par Kat Menschik.

Club des cinq

29 Nov

J’ai été faible, j’ai encore craqué pour un Murakami…

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Haruki Murakami

9782714456878Alors qu’il a 36 ans, Tsukuru, architecte spécialisé dans la réfection et construction de gares, se remémore ses années de lycée, passées en compagnie de ses quatre meilleurs amis : Akamatsu surnommé Rouge, Ômi, Bleu, Shirane, Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru, quant à lui, était incolore. Alors que les cinq amis étaient totalement inséparables, Tsukuru va décider de partir effectuer ses études supérieures à Tokyo alors que les quatre autres préfèrent rester à Nagoya. La première année, leur amitié demeure intacte. Mais quelques mois plus tard, alors que Tsukuru revient passer ses vacances à Nagoya et tente de contacter ses amis, personne ne lui répond. L’un des quatre finit par lui signifier qu’ils ne veulent plus jamais avoir affaire à lui, sans donner aucune explication. Tsukuru, sous le choc, ne songe pas à en demander.

Va s’en suivre pour notre jeune ami qui a alors 20 ans, une longue dépression. Pendant quelques mois, il va se sentir comme mort avant de refaire peu à peu surface, tout en s’interrogeant toujours sur le brusque rejet dont il a été victime. C’est toujours l’esprit rongé par cette histoire, qu’il va, à 36 ans, faire la rencontre de Sara, une jeune femme pour laquelle Tsukuru est prêt à affronter ses démons passés afin de pouvoir enfin vivre. Pour cela, il va devoir effectuer un pèlerinage qui va le mener de Nagoya jusqu’en Finlande. Il lui faut enfin comprendre pourquoi il a ainsi été rejeté du cercle parfait qu’ils formaient tous les cinq.

Ce roman de Murakami se lit presque comme un polar. Le personnage principal, en proie à un constant doute existentiel, se livre à une quête personnelle, à la manière d’un détective, qui va le pousser dans ses plus profonds retranchements. Il ne pourra parvenir à vivre sa vie pleinement qu’en répondant à la question qui le torture depuis 16 ans : pourquoi a-t-il été rejeté de son cercle d’amis ? Parce qu’il était trop incolore à leurs yeux ? Parce qu’il s’était trop éloigné en partant étudier à Tokyo ? Toutes les suppositions qu’il peut imaginer ne sont pas assez violentes pour expliquer un rejet si brutal. Quel acte a-t-il bien pu commettre ? Les réflexions du personnage permettent à l’auteur de faire naître une atmosphère de nostalgie qui va irriguer tout son texte en même temps que l’idée que l’homme a toujours plusieurs facettes dans sa personnalité, sans en avoir forcément toujours pleinement conscience. Personne n’est blanc ou noir, chacun possède un jardin secret qui le rend unique et qui fait sa couleur. Si la frontière entre rêve et réalité est parfois plus que poreuse, ce roman de Murakami est moins tourné vers l’onirisme et les mondes parallèles que 1Q84 ou Kafka sur le rivage. Mais davantage que dans ces œuvres, la quête identitaire emprunte de nostalgie est ici primordiale. Un très agréable moment de lecture.

Mondes parallèles – suite

18 Juin

Je poursuis dans ma relecture du chef-d’oeuvre de Murakami.

1Q84 – Livre 2 – Juillet-Septembre, Haruki Murakami

Nous retrouvons Aomamé et Tengo qui poursuivent leurs itinéraires toujours séparément. Chacun des jeunes gens voit sa vie se complexifier.

Aomamé doit accomplir un dernier travail qui pourrait lui coûter la vie. Elle devra, une fois son rôle accompli, disparaître de la circulation et changer complètement d’existence pour avoir une chance de survivre.

Dans le même temps, les problèmes autour de Tengo et de son roman La Chrysalide de l’air ne cessent de s’accumuler. La jeune auteur, Fukaéri, a mystérieusement disparu et un inquiétant personnage rôde autour de notre professeur de mathématiques.

Dans le monde extérieur, les étrangetés se multiplient. Aomamé, Tengo et Fukaéri voient deux lunes, exactement les mêmes que celles qu’a décrites Tengo dans le roman. Un énorme orage inonde le métro de Tokyo et les Little People font entendre leurs voix…

Avec ce deuxième tome, nous pénétrons davantage encore dans un monde parallèle, à la frontière du réel et de l’imaginaire. La trajectoire des deux protagonistes se rapproche de plus en plus et le mystère pèse sur la manière dont ils pourront –  ou non – enfin se rencontrer. L’auteur approfondit sa peinture des caractères, mettant à nu les failles de chacun. Plus on tourne les pages, plus on est happé par le monde à la fois envoûtant et angoissant de 1Q84. Et surtout, à l’image des personnages principaux, nous nous posons de très nombreuses questions auxquelles nous n’aurons pas de réponses pour l’instant même si certains aspects du tome 1 s’éclaircissent. Pour cela, il faudra patienter jusqu’à la lecture du dernier tome. Le thème de la secte est cette fois beaucoup plus approfondi et joue un rôle central. En ce qui me concerne, si je considère ce tome comme moins poétique dans le style que le premier, je trouve que l’auteur parvient avec brio à kidnapper son lecteur dans ce monde onirique. Le suspens s’accroît aussi intensément avec l’étau qui se resserre inexorablement sur les personnages. Une excellente suite donc !

Mondes parallèles

30 Mar

Voilà deux ans et demi, la personne qui me connaît sans doute le mieux après moi m’avait prêté ce roman, 1Q84 de Haruki Murakami. A l’époque, je ne lisais quasiment plus. Il ne m’avait pas fallu plus de deux jours pour dévorer ce volumineux premier tome et je me souviens avoir regretté ne pas avoir la suite sous la main et surtout fulminé de devoir attendre une semaine avant de me la voir remettre. C’est donc grâce à ce roman que j’ai repris goût à lire, goût à vivre aussi. Et c’est grâce à ce roman que l’idée de ce blog est née. Je lui avais donc consacré mon tout premier article. Mais n’ayant pas encore la pratique du blog ni même l’idée de ce que je souhaitais faire de ce support, cette chronique était très courte, minuscule même car quelques lignes seulement relataient les trois tomes. Mes frères m’ont offert la trilogie, que je ne possédais donc pas, pour mon trentième anniversaire. J’en entreprends donc la relecture, en en savourant chaque ligne cette et donc à un rythme bien moins frénétique. J’espère vous transmettre au mieux ma passion pour ce livre.

1Q84 – Livre 1 – Avril-Juin, Haruki Murakami

Un jour de printemps 1984, alors qu’elle se trouve prisonnière à bord d’un taxi bloqué dans les embouteillages monstres du périphérique de Tokyo, Aomamé se laisse happer par la Sinfonietta de Janacek dont une version enregistrée sort de l’autoradio. Quelques instants plus tard, le chauffeur, après qu’elle lui a dit qu’elle ne pouvait en aucun cas arriver en retard pour son travail – d’un genre tout à fait particulier -, lui conseille de sortir de la voiture et de traverser la voie express aux milieu des autres véhicules afin de rejoindre un escalier de service qui lui permettra de rejoindre la gare. Après avoir pesé le pour et le contre de cette étrange possibilité, Aomamé se décide. Mais telle la chute d’Alice dans le terrier, la descente de ce fameux escalier n’est sans doute que le premier pas vers une réalité quelque peu modifiée à moins que la jeune femme n’ait tout simplement pas remarqué de subtiles bouleversements intervenus dans son environnement ces derniers temps…

Tengo enseigne les mathématiques dans une classe préparatoire. En parallèle, il écrit des romans mais n’a toujours pas eu la chance de se voir publié malgré de cordiales relations avec Komatsu, un éditeur renommé. Il est également membre d’un comité de lecture chargé de sélectionner des romans à soumettre pour le prix des nouveaux auteurs. Il vient d’ailleurs de lire un manuscrit écrit par une jeune lycéenne de 17 ans. Charmé par l’histoire de la Chrysalide de l’air mais totalement décontenancé par le style maladroit, enfantin de l’auteur, Tengo décide quand même de le présenter à son ami afin qu’il puissent concourir. Après quelques minutes de réflexion, Komatsu accepte à une condition : que Tengo réécrive l’oeuvre de la jeune Fukaéri afin d’en faire le roman parfait aussi bien d’un point de vue narratif que technique. Le jeune professeur imagine d’emblée les conséquences de ce projet fou mais ne peut s’empêcher de l’accepter…

Evidemment, nous nous en doutons dès le départ, les destins de ces deux trentenaires finiront par se croiser et se retrouver inextricablement liés. Mais il faudra plus d’un tome pour cela et donc poursuivre la lecture. Je ne veux pas trop dévoiler le texte ici. D’ailleurs, l’intrigue est si riche (à la fois roman d’anticipation dans le passé, roman d’amour et conte philosophique) qu’il me faudrait des pages et des pages rien que pour la résumer et sans doute la dénaturer. Il n’en est donc pas question ! Par contre, je peux évoquer les thèmes abordés. Et maintenant que je commence à avoir une bonne connaissance de l’oeuvre de Murakami, je suis en mesure de vous dire que l’on retrouve ici à grande échelle de nombreux ingrédients et réflexions distillés dans ses autres écrits.

Ainsi, l’auteur creuse la question des sectes qui l’avait tant marqué dans Underground et celle de la filiation et notamment de la quête du père – qui se développe surtout dans les tomes suivants et que l’on rencontre dans Kafka sur le rivage. Si l’auteur nous entraîne peu à peu avec lui dans l’univers parallèle d’1Q84, il parvient donc à conserver un pied dans le réel pour aborder et dénoncer des sujets graves notamment celui des femmes victimes de violences conjugales et s’interroger une nouvelle fois sur la société japonaise. Et c’est justement cette capacité à mêler onirisme et réalisme que j’admire chez Murakami, ce pouvoir presque magique de transporter son lecteur dans un univers dont chacun possède sa propre clé. Ce livre est un véritable voyage à lui-seul, un voyage après lequel je suis revenue une nouvelle fois différente. Sans doute l’un de mes meilleurs moments littéraires. Je vais donc savourer à nouveau les deux autres tomes ces prochains mois et vous les présenterai bien entendu !

Je laisse maintenant parler le texte de Murakami :

 » Il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. Il n’y a toujours qu’une réalité »

« La scène, qui durait environ dix secondes, lui revenait sans avertissement dans toute sa clarté. […] Comme un raz de marée silencieux qui déferlait violemment sur lui, le laissant groggy après son passage. le cours du temps se figeait. L’air environnant se raréfiait, il respirait mal. il perdait tout lien avec les gens et les choses alentour, tout devenait étranger. Cette paroi liquide l’engloutissait tout entier. Malgré sa sensation que le monde s’était fermé et assombri, sa conscience ne s’était pas diluée. Simplement, un aiguillage avait changé »

« Devenir libre, qu’est- ce que cela veut dire finalement ? s’interrogeait-elle bien souvent. Est-ce que cela signifie réussir à s’échapper d’une cage pour s’enfermer dans une autre, beaucoup plus grande ? »

« Dépouiller l’Histoire de sa vérité, c’est comme dépouiller quelqu’un d’une partie de sa personnalité. C’est un crime. »

« Soudain, elle remarqua qu’il y avait quelque chose de différent dans le ciel nocturne. Quelque chose qui différait du ciel nocturne qu’elle voyait ordinairement. Quelque chose avait changé. Il était apparu une discordance subtile mais indéniable. […] Dans le ciel brillaient deux lunes. Une petite et une grande. Deux lunes se côtoyaient. La grande était la lune de toujours. Presque pleine, de couleur jaune. Mais à côté il y en avait une autre. Une lune au contour inhabituel. Légèrement déformée. Et d’un vert tendre comme des jeunes mousses. »

Attentats

14 Mar

Je termine enfin ce témoignage entamé il y a un mois, lu au fil de mes envies en parallèle à de nombreuses autres lectures.

Underground, Haruki Murakami

Tokyo. 20 mars 1995. Il est environ 8 heures du matin quand de nombreux tokyoïtes montent dans le métro pour se rendre au travail comme chaque matin. Sauf que ce matin-là, quelque chose cloche. Une odeur étrange émane du sol, plus précisément d’une sorte de liquide qui se répand dans plusieurs rames en même temps. Bientôt, les passagers commencent à se sentir mal, à s’évanouir, à ne plus pouvoir respirer, à ne plus rien voir. Certains s’évanouissent. Certains mourront. Quelques adeptes de la secte Aum viennent de commettre un attentat d’une ampleur sans précédent. L’odeur sentie par les passagers était celle du sarin; un gaz hautement toxique et mortel à très faible dose. Ce quintuple attentat coordonné aurait pu causer des centaines de victimes. Par miracle, « seules » douze personnes trouveront la mort. Mais près d’un millier d’habitants subiront des dommages corporels et une cinquantaine de passagers sera grièvement blessée et conservera de graves lésions. Cette attaque au gaz ne touchera pas seulement les usagers du métro, elle bouleversera la société japonaise dans son ensemble.

20 ans après jour pour jour, le Japon commémore ce triste événement. Choqué par la brutalité de l’attaque, Murakami a voulu comprendre et relater les faits. L’auteur nippon a rédigé  la première partie de son livre durant l’année 1996, soit quasiment un an après les événements. La seconde partie a été rédigée en 1997. Contrairement à son habitude – nous le connaissons pour ses récits fantaisistes, très oniriques -, il a adopté ici un style journalistique afin de coller au plus près de la réalité. L’auteur a réalisé pendant presque deux ans un véritable travail de fourmi en cherchant à collecter les témoignages du plus grand nombre possible de victimes de l’attentat au gaz puis en recueillant les paroles de quelques membres et anciens membres de la secte Aum Shinrikyo. Il lui a fallu retrouver le nom de toutes les victimes, les contacter, les convaincre de raconter leur histoire, les écouter pendant des heures, retranscrire leurs paroles au plus juste, les faire relire les propos, parfois ajouter ou supprimer des pages de récits si ce n’est parfois les récits en entier. A l’arrivée, le livre est la somme de ces témoignages. Tous se ressemblent et tous diffèrent en même temps. C’est pour cette raison que je n’ai pas lu l’ouvrage d’un bloc mais par petites touches. Afin de m’imprégner davantage de chaque histoire, de ressentir les similitudes sans me noyer dedans ni m’en lasser.

Ce recueil de témoignages à la précision naturaliste relate donc les événements tels que les ont vécus plus d’une trentaine de passagers dans sept stations de métro. Tous évoquent exactement les mêmes symptômes (notamment les graves problèmes oculaires avec la sensation d’un obscurcissement spectaculaire de l’environnement) et cette répétition provoque un effet étrange sur le lecteur. Comme si tout Tokyo était subitement contaminé par un horrible virus, comme si le monde entier pouvait l’être d’un seul coup. Car bien davantage qu’un témoignage, Murakami livre en filigrane une analyse profonde de la société japonaise de cette fin de XXème siècle – quelques chapitres d’ordre analytique viennent d’ailleurs conclure la première partie. Une société consumériste, en pleine crise, en perte de repères spirituels, gouvernée par l’esprit d’entreprise. Il est remarquable de constater à quel point cette entreprise tient une place prédominante dans la vie de l’individu japonais, plus importante que l’individu lui-même. de nombreux employés se sont rendus directement à leur bureau après l’attaque alors qu’ils se trouvaient dans des conditions physiques lamentables (nausées, fièvres, quasi aveugles…). Juste par souci du devoir. Parce qu’il faut être un bon petit soldat. Ceci explique mieux pourquoi les adeptes de la sectes qui ont commis les attentats n’ont pas remis en cause l’ordre du gourou Shoko Asahara (condamné à la peine de mort à l’issue du procès, comme de nombreux autres participants aux attentats). Non seulement – comme tout adepte d’une secte – ils étaient aveuglés par le culte et le respect dû à leur chef, mais en outre, la société leur a inculqué le devoir d’obéir à sa hiérarchie en mettant de côté tout sentiment personnel depuis leur plus tendre enfance. La seconde partie qui offre les témoignages d’anciens adeptes est selon moi plus intéressante et révélatrice (elle ne faisait pas partie de l’ouvrage initiale mais a été ajoutée un an plus tard, après être parue dans un journal). Elle montre en effet que la plupart des adeptes d’Aum étaient des jeunes gens très instruits, mais qui refusaient le système dans lequel on cherchait à les inscrire. Ils rêvaient d’un idéal autre que celui proposé par la société, dans lequel ils pourraient s’épanouir personnellement. C’est cet idéal que leur offrait Aum d’une certaine manière : un accès à la spiritualité, le développement de compétences  individuelles aux services d’une collectivité certes mais une certaine forme de reconnaissance individuelle que ne proposait pas la société.

En écrivant la première partie, son but avait été « que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé ». Il avoue que la seconde partie a été beaucoup plus difficile à rédiger et l’a laissé « mal à l’aise ». Il a essayé de rester aussi neutre que possible malgré sa colère envers les adeptes qui ont participé aux attentats mais comme il l’explique très bien lui-même : « Je n’ai pas entrepris ces interviews avec des membres actuels ou des ex-membres du culte dans l’idée de les critiquer ou de les dénoncer, et pas davantage dans l’espoir de les montrer sous un éclairage plus positif. J’essaie de fournir ici ce que je comptais transmettre dans « Underground » : non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir des quels construire des points de vue multiples – le même objectif que j’ai à l’esprit que quand j’écris des romans ». Au final, Murakami livre donc une riche enquête sociétale, doublée d’une réflexion sur son travail d’écrivain mais surtout sur l’être humain. Passionnant !

De l’autre côté du mur

4 Jan

Je l’ai fait ! Réussir à terminer ce mastodonte (952 pages !) avant la fin des vacances ! Une semaine tout juste pour en venir à bout ! J’aurais aimé laisser durer le plaisir mais comme des corrections de rédactions m’attendent dès demain et que je risque de ne guère toucher terre avant le 20 janvier, j’ai préféré le terminer rapidement.

Chroniques de l’oiseau à ressort, Haruki Murakami

Je crois l’avoir déjà dit mais il est quasiment impossible de résumer un roman de Murakami. Et c’est encore plus vrai quand ce roman comporte presque 1000 pages. Je vais donc faire très bref, parce que si je pars dans les méandres, ce sera incompréhensible.

Toru Okada a 30 ans et vient de démissionner d’un emploi dans un cabinet juridique.Alors qu’il est tranquillement chez lui pendant que sa femme Kumiko est au travail, il reçoit un appel étrange d’une femme qui prétend le connaître. Cependant, lui ne la reconnaît pas. Elle ne lui dit pas qui elle est mais l’informe qu’elle rappellera plus tard. Quelques instants plus tard, sa femme lui téléphone afin qu’il aille chercher le chat qui n’est pas revenu depuis deux jours. Alors qu’il s’attelle à cette tâche, il fait la rencontre de la jeune May Kasahara qui lui propose son aide. Il passe aussi devant une immense maison vide qui jouera son rôle plus tard dans l’histoire.

Quelques jours après la disparition du chat, Kumiko disparaît à son tour sans explication. Bientôt, Toru apprend de son beau-frère que sa femme avait un amant et qu’elle veut divorcer. Sous le choc, le jeune époux sent la réalité peu à peu se dilater autour de lui. Depuis le fameux coup de téléphone, des personnages plus improbables les uns que les autres entrent et sortent de sa vie comme par enchantement. Ne sachant qu’en penser et en proie à une totale perte de repères, il décide de se réfugier au fond du puits à sec de la maison vide pour réfléchir à sa situation. Il souhaite plus que tout au monde retrouver Kumiko.

Voilà pour la tentative de résumé. De nombreux récits enchâssés (passages très pointus sur la guerre entre les japonais et l’empire soviétique et sur le massacre particulièrement atroce des animaux sauvages dans un zoo chinois) viennent s’ajouter et enrichir le récit premier. Vous l’aurez sans doute compris, on retrouve tout ce qui fait la beauté et la richesse de l’écriture de Murakami dans ce roman. A peine lit-on les premières pages que nous nous retrouvons happés dans un monde onirique qui n’est plus tout à fait le notre. L’auteur nippon possède le génie de faire basculer ses personnages et ses lecteurs dans des univers parallèles, à la frontière du rêve, du fantastique et du réel. par bien des aspects, ce textes m’a fait penser à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. La descente dans le puits qui entraîne l’entrée dans un autre monde rappelle immédiatement la chute dans le terrier du lapin et la présence sonore du mystérieux oiseau à ressort m’évoque le fameux chat de Cheshire. J’ai également débusqué de nombreux éléments qui seront développés plus tard dans la trilogie 1Q84 (les Chroniques datent de 1994 tandis que 1Q84 date de 2009) : présence d’un monde parallèle, d’âmes soeurs, idée de souillure de l’homme sur la femme, de perte et de quête… Bref, ce roman foisonnant d’une richesse et d’une poésie exceptionnelle appellera sans doute à une relecture sur un temps plus long, afin d’en savourer toutes la finesse et la complexité. Grandiose !

Je renvoie à tous les ouvrages de l’auteur chroniqués ici. Le lien se trouve dans la catégorie Haruki Murakami.

Je ne pouvais pas vous laisser sans citer deux petits passages qui ont fortement résonné en moi:

« tu sentais dans tes veines l’existence d’un sombre secret, que tu ne pouvais ignorer et qui se rappelait à toi. Voilà pourquoi tu t’es toujours sentie seule et pleine de tension dans cette maison. Tu vivais dans une angoisse diffuse, indéfinissable, exactement comme les méduses dans leur aquarium »

« Sans toi, voilà longtemps que je serais devenue folle : je m’en serais remise totalement à quelqu’un d’autre, et je serais tombée tellement bas que plus jamais je n’aurais pu redevenir normale. Mon frère a fait cela à ma soeur autrefois, et elle s’est suicidée. Il nous a souillée toutes les deux. Pour être précise, il n’a pas souillé nos corps, il a fait bien pire.

J’ai été privée de liberté, et enfermée seule dans une pièce obscure. Je n’avais pas de fers aux pieds, il n’y avait pas de gardien pour me surveiller. Pourtant, je ne pouvais pas m’enfuir. Mon frère me retenait avec des chaînes et des gardiens bien plus puissants que des geôliers extérieurs : moi-même. j’étais les fers blessant mes pieds, j’étais le sévère geôlier toujours en éveil. Naturellement, une part de moi-même voulait s’enfuir, mais, en même-temps, un autre moi débauché et lâche avait renoncé à l’idée même de fuite. La partie qui voulait s’enfuir ne pouvait avoir le dessus sur celle qui refusait, car elle était souillée physiquement et moralement […] »

Bilan 2014

31 Déc

2014 se termine et l’heure est au bilan !

88 livres lus cette année soit seulement un de moins qu’en 2013 ! Encore plusieurs dizaines de milliers de pages ! Dire que je pensais ralentir le rythme !

Encore de belles découvertes et re-lectures cette année.

J’ai enfin fait la connaissance (littéraire s’entend !) d’Amélie Nothomb et je n’ai pas été déçue. Les Catilinaires mais surtout Métaphysique des tubes m’ont particulièrement marquée.

Dans un tout autre style, j’ai dévoré les célèbres Shining de Stephen King et American Psycho de Bret Easton Ellis. De l’angoisse et du gore en veux-tu en voilà mais extrêmement bien rédigé.

J’ai aussi découvert la prose de John Irving avec l’énorme (dans tous les sens du terme) A moi seul bien des personnages. Voilà un auteur que je compte bien explorer davantage.

Dans un genre plus léger, je me suis délectée de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, qui est rentré dans la liste de mes livres préférés.

Pour ce qui est de la littérature jeunesse, de belles découvertes là aussi. Deux classiques dans des styles complètement différents : Le Baron perché d’Italo Calvino et L’Attrape-coeurs de J.D. Salinger. Et beaucoup plus contemporain mais qui s’inscrit dans la droite ligne de ce dernier, les magnifiques Qui es-tu Alaska et Nos étoiles contraires de John Green.

Cette année, j’ai aussi lu Stephan Zweig – indémodable – avec délectation, notamment La Pitié dangereuse qui m’a gentiment été offert.

La littérature nippone a également été à l’honneur avec le grandiose Je suis un chat de Natsume Sôseki et de nombreuses oeuvres de Haruki Murakami avec lequel j’ouvrirai les chroniques 2015 (j’en suis au tiers des Chroniques de l’oiseau à ressort).

Enfin, j’ai relu Boris Vian, et y ai pris un immense plaisir, comme à chaque fois. J’ai commencé par L’herbe rouge en début d’année et ai terminé par le chef-d’oeuvre qu’est L’écume des jours (que j’aurai le plaisir de faire découvrir à mes élèves de 3ème à la rentrée).

En attendant de vous retrouver, je vous souhaite par avance une très bonne année 2015 et surtout de belles lectures !

 

Des tonnes de livres !

27 Déc

Ma PAL était déjà assez impressionnante avant les fêtes :

Papa Noël est passé et l’a enrichie avec 1500 pages de Murakami à mon plus grand bonheur ! Je pense que je ne vais pas m’ennuyer ! Enfin, il faut que je m’y remette sérieusement car je viens de passer 2 jours sans lire une page ! 

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A très bientôt pour des nouvelles chroniques ! (enfin, il faudra me laisser un peu de temps pour absorber les 950 des Chroniques de l’oiseau à ressort !)

Nouvelles niponnes

1 Nov

Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu un petit Murakami !

Après le tremblement de terre, Haruki Murakami

Le tremblement de terre du titre est celui de Kobe, en 1995. La catastrophe est le point de départ des six nouvelles de ce recueil. Elle est à lire comme une métaphore du cataclysme interne que vont subir les protagonistes de chacun des textes. M’ai s’il est fait mention du tremblement de terre dans chacune des nouvelles, aucune ne se ressemble ni n’entretient d’autre point commun avec une autre. Murakami nous présente six destins différents, qui – selon moi – forment une espèce de puzzle, et sont à lire comme une biographie romancée et fragmentaire de l’auteur.

« Un ovni a atterri à Kishiro » : Cinq jours après le tremblement de terre, la femme de Komura le quitte subitement. A la suite de cette rupture, il se voit confier une étrange mission par un collègue de travail qui le charge de transporter une mystérieuse boite.

« Passage avec fer » : Trois amis se retrouvent devant un feu de camp sur la plage et sont complètement hypnotisés par les flammes…

« Tous les enfants de Dieu savent danser » : Yoshiya a été élevé par sa mère qui lui a toujours soutenu que sa conception a été l’oeuvre de Dieu. Mais le jeune homme ne croit guère à ces histoires et se met en quête de son père. Un jour, il croit le reconnaître dans le métro et se lance à sa poursuite.

« Thaïlande » : Satsuki – médecin spécialisé dans les problèmes de thyroïde – vient d’assister à un congrès médical en Thaïlande. Elle en a profité pour caler ses vacances à la suite et passer quelques jours à Bangkok. Elle va bientôt faire la connaissance de Nimit, chauffeur de limousine, qui va la guider dans des contrées bien plus lointaines qu’elle ne l’imaginait.

« Crapaudin sauve Tokyo » : Un jour qu’il rentre du travail, Katagiri qui se définit comme un « homme on ne peut plus ordinaire. Plus ordinaire que la moyenne, même« , découvre une grenouille géante dans son appartement qui parle, se fait appeler Crapaudin, et qui lui demande son aide pour aller battre Lelombric, un ver géant vivant sous terre, responsable des tremblements de terre.

« Galette au miel » : L’histoire aussi cruelle qu’attendrissante d’un trio amoureux entre trois amis de lycée. Junpei est amoureux de Sayoko depuis le début mais il est trop timide pour le lui avouer. Alors qu’il s’est absenté, son ami Takatsuki a tenté sa chance avec la jeune femme. Puis l’a épousée et ils ont eu une petite fille, Sara. C’est Junpei qui a choisi le prénom, c’est lui qui lui lit des histoires le soir quand son père n’est pas là… Ma nouvelle préférée.

J’annonce clairement la couleur, ce n’est pas mon Murakami préféré. Sans doute parce qu’il s’agit de nouvelles et que je ne suis pas une grand fan de ce genre littéraire. J’ai toujours l’impression qu’il me manque quelque chose, que je reste sur ma faim. J’ai le sentiment de ne jamais avoir le temps d’entrer réellement dans l’histoire. J’ai surtout eu l’étrange impression qu’aucun des textes n’étaient réellement terminé. Volonté de l’auteur de laisser à son lecteur la possibilité d’imaginer la suite. Ou lui-même ne savait-il pas clairement où il voulait en venir ? N’en demeure pas moins que j’ai retrouvé le style de Murakami, qui parvient à mêler onirisme et réalisme, tout en portant un regard distancié et plein de délicatesse sur la société japonaise. Le tremblement de terre intervient comme un élément perturbateur majeur dans ces vies bien rodées et va amener les personnages et les lecteurs à partir en quête de leur part d’ombre. On retrouve de nombreux thèmes chers à l’auteur dont le jazz, la quête du père, la question des sectes religieuses… Hâte de le retrouver en roman !