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rupture réconciliée

21 Juil

J’ai débusqué ce livre dans la bibliothèque d’une amie. Je la remercie de me l’avoir prêté.

La Déchirure, Henry Bauchau

Le narrateur – dont on ne connaîtra pas le nom – est appelé au chevet de sa mère qui va mourir. Il va la veiller, avec sa soeur Poupée, durant six jours. Ce moment d’accompagnement de la mourante, comme hors du temps, va faire remonter en lui de nombreux souvenirs d’enfance qui vont s’entremêler avec les souvenirs plus récents de la psychanalyse qu’il effectue avec celle qu’il nomme la Sybille.

Les souvenirs de l’enfance sont insiste sur la relation ou l’absence de relation que le narrateur entretenait avec celle qu’il nomme justement Mérence (nom propre créé par Bauchau pour signifier à la fois la Mère et l’Absence), avec son frère aîné Olivier à la fois adulé et jalousé et avec d’autres figures familiales comme le grand-père.

Ce texte peut être qualifié de fiction autobiographique puisque Bauchau a commencé la rédaction de son livre juste après la mort de sa mère. Mais fiction car on ressent toute l’impossibilité de retracer sa vie ou son analyse dans un livre de manière juste puisque dans un certain sens ce qui est passé ne nous appartient plus. Ainsi, ce livre peut tout à fait rejoindre La vie absente de l’autobiographie de Jean Pfeiffer et le commentaire que j’en avais fait.

Si le texte peut apparaître difficile car polyphonique avec des souvenirs qui s’enchevêtrent les uns avec les autres, avec ces morceaux de passé qui font irruption dans la conscience du narrateur de façon désordonnée, tout finit par s’articuler à la fin. La mort de mère, la déchirure, l’acceptation de cette séparation est sans doute le seul moyen pour le narrateur de créer un lien qui lui semblait inexistant jusque là. La parole de la Sybille citée en exergue peut à est seule résumer le roman : « Nous ne sommes pas dans la réconciliation. Nous sommes dans la déchirure. On peut vivre aussi dans la déchirure. On peut très bien. »

J’avoue que cette lecture m’a un peu désorientée avec son style décousu qui n’est pas sans rappeler les expériences littéraires du Nouveau Roman. J’ai eu du mal à accrocher malgré les thèmes de la psychanalyse et du rapport à la mère qui me tiennent à coeur peut-être parce qu’au fond, ils ne m’ont paru qu’esquisser au profit de réminiscences dont je n’ai pas vraiment compris la symbolique. Une seconde lecture est sans doute nécessaire pour en mesurer tous les enjeux de cette oeuvre si riche en symboles…

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Psychose magnifiée

5 Fév

Voilà un petit moment que je n’avais pas pioché dans ma pile de livres reçus pour Noël… La voilà bientôt terminée maintenant ! 

L’enfant bleu, Henry Bauchau

Voilà une lecture difficile mais vraiment passionnante. Mais comme le thème de la psychanalyse me passionne tout particulièrement, je me suis accrochée à cette oeuvre et j’ai bien fait !

L’Enfant bleu, c’est l’histoire d’Orion, un garçon psychotique de 13 ans qui se rend quotidiennement dans un hôpital de jour parisien afin de recevoir soins et éducation. Alors que l’équipe ne voit plus d’amélioration dans son comportement, Véronique, une psychothérapeute, va le prendre sous son aile pour tenter de le faire progresser. Peu à peu, des liens très forts vont se tisser entre elle et l’enfant.

Pourtant, créer des liens avec Orion n’est pas chose aisée. L’enfant est plutôt renfermé sur lui, en proie à sa psychose, à son « Démon de Paris » qui veut lui envoyer des « rayons » et le pousse à entrer dans de terribles crises durant lesquelles il saute sans pouvoir se contrôler et balance tout ce qu’il trouve sur son passage.A l’hôpital de jour, durant les récréations, il est la cible des autres élèves qui le provoquent pour assister à ses crises de fureur. La parole est également compliquée à prendre pour Orion qui ne peut pas dire « je ». Il ne parle de lui qu’en utilisant l’indéfini « on ». Pourquoi ? « On ne sait pas », répond-il à l’occasion d’une de ses nombreuses « dictées d’angoisse ».

Véronique, la « psycho-prof un peu docteur », va peu à peu réussir à apprivoiser l’enfant, parvenir à rentrer dans son imaginaire et tenter de l’apaiser. Elle se rend compte de ses dons de peintre et, avec beaucoup de douceur, de sensibilité, de patience, va le guider dans une expression artistique salvatrice. L’enfant va ainsi pouvoir mettre en dessin ses démons, l’ensemble du monde imaginaire dans lequel il se réfugie mais qui le terrorise tant va devenir une inépuisable source d’imagination et de création. Véronique suivra son patient pendant plus de 12 ans. Au cours de ce long accompagnement, les personnages évolueront dans le labyrinthe de l’esprit, progressant parfois avec une étrange facilité puis devant parfois prendre de multiples détours avant de revenir sur la bonne voie, la voie de l’apaisement, la voie du « je ». Persuadée du don de son patient, la jeune analyste l’accompagnera sur la voie qui le mènera à une vie d’artiste.

Henry Bauchau prouve ici encore son amour pour l’art, présent dans ce livre sous toutes ses formes, chaque personnage possédant des capacités particulières : peinture et sculpture pour Orion, écriture pour Véronique, musique pour Vasco, son mari, chant pour une de leurs amies… – un art salvateur capable de rendre accessible et de sublimer les profondeurs de l’âme humaine. Si l’entrée dans l’univers d’Orion, dans sa façon de s’exprimer peut sembler compliquée au début et destabiliser, ce roman – également ode à la générosité et à l’empathie – mérite vraiment cet effort de départ car il est sans conteste de ceux qui changent votre façon de voir le monde.

Odyssée métaphysique

11 Jan

Ma dernière lecture, comme la précédente, tourne encore autour du mythe d’Oedipe. Cela est purement fortuit !

 

Oedipe sur la route, Henry Bauchau

 

Voilà encore un ouvrage que je pourrais classer dans la série des livres difficiles à résumer…

Oedipe sur la route est une réécriture moderne du mythe rédigé par Sophocle qui s’inscrit entre l’Oedipe roi et l’Oedipe à Colone de ce dernier.

Un an après avoir découvert l’ampleur de ses crimes (il a tué son père, épouser sa mère et eu quatre enfants avec cette dernière) et s’être crevé les yeux après le suicide de Jocaste, Oedipe décide de quitter Thèbes. Ses filles, Ismène et Antigone, l’accompagnent derrière les remparts, désespérées de le voir partir. Etéocle et Polynice, ses fils, referment les portes de la ville derrière lui, sans chercher à le retenir. Mais Antigone ne peut se résoudre à laisser son père aveugle s’en aller seul sur la route. Elle quitte Thèbes à sa suite.

Au début de son voyage, Oedipe n’a pas de destination précise. Il erre, refusant l’aide que lui propose Antigone. Le père et la fille tentent de survivre en mendiant mais ne sont pas forcément bien accueillis dans les villages alentours de Thèbes où les paysans en veulent toujours au roi déchu d’avoir fait bâtir toujours plus hauts les remparts autour de la cité tout en appauvrissant son peuple.

Au bout de quelques jours, alors qu’ils sont assoiffés et affamés, Oedipe et Antigone se font attaquer par Clios, un criminel séducteur. Alors qu’il s’en prend à Antigone, Oedipe, malgré son handicap, parvient à le maîtriser. Alors qu’il veut le tuer, Antigone l’en empêche. Le jeune Clios va alors poursuivre son chemin avec eux et les aider à subvenir à leurs besoins vitaux.

Les trois personnages croiseront la route de nombreux autres et traverseront diverses épreuves, connaissant joies et peines. L’art tiendra un rôle tout particulier dans leur errance. Ils seront tour à tour chanteurs, danseurs, sculpteurs et peintres. Et c’est par l’art que chacun révélera sa véritable nature aux autres et à lui-même.

Au cours de son errance, Oedipe va peu à peu se délivrer de lui-même. S’il ne peut effacer ses erreurs au moins en a-t-il désormais pleinement conscience : « Fier de ma réussite et de mon savoir, je me suis pris pour un homme accompli. Pire pour un sage. C’est ainsi qu’ont commencé mes malheurs ». Après avoir tant péché par hybris, le roi éclatant devenu mendiant aveugle pourra enfin espérer devenir un homme comme les autres à l’issue de sa quête.

Finalement, Bauchau, le psychanalyste, trace, grâce à une écriture lumineuse, débordante d’images, la route d’Oedipe de Thèbes, cité royale de l’aveuglement, symbole de ses crimes, à Colone, lieu de la clairvoyance qui marquera à la fois la gloire et la mort du « divin mendiant ». Le chemin, l’errance qu’entreprend Oedipe, peut symboliser la quête intérieure de ceux qui se lancent dans une analyse. Bauchau le confirme d’ailleurs dans cet extrait de L’Ecriture ou la circonstance : « Les malades psychiques, comme Oedipe, ne voient pas ce qui leur crève les yeux et c’est en travaillant leur aveuglement par l’analyse qu’ils entreprennent d’aller vers plus de clairvoyance ».

En résumé, une belle lecture qui fait réfléchir sur soi.