Nouvelles·Roman

Seul

L’automne s’installe et avec lui les jours raccourcissent, laissant cette légère mélancolie s’insinuer dans les foyers. Le court roman que je vous présente aujourd’hui, paru aux éditions L’âge d’homme, colle très bien à la saison ! 

Minuit blanc, Maxence Marchand

ob_5ca5e3_minuit-blanc-marchandUn jeune homme, approchant la trentaine, vient d’être quitté par celle qu’il aimait. Bien que sachant que la rupture menaçait, difficile pour lui d’encaisser le choc et de se retrouver seul dans l’appartement au double vitrage dans lequel ils avaient choisi de s’installer ensemble. Bientôt, des angoisses surgissent et il lui devient difficile de se mouvoir dans le monde qu’il entoure. L’hiver est là, et comme la nature, les sens du jeune homme sont engourdis.

Ce court roman – ou longue nouvelle – de Maxence Marchand a des allures de balade nocturne, hors de toute temporalité. Le lecteur est invité à suivre le jeune protagoniste dans ses réflexions, dans la tristesse langoureuse qui l’habite, dans ses tentatives pour se rattacher au monde alors qu’il ne trouve plus aucune prise. Son cœur et son âme frigorifiés dans le froid hivernal cherchent en vain le réconfort et les questionnements sur la vie et son sens se multiplient. L’écriture poétique nous plonge dans des limbes oniriques et nous invite à laisser errer nos pensées.

Haruki Murakami·Littérature japonaise·poésie·Roman

Premiers écrits

De retour avec mon auteur nippon favori…

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 – Haruki Murakami

51reivik9-l-_sx210_Pas évident de mettre des mots pour résumer ces deux premiers romans du maître pressenti plusieurs fois pour le Nobel. Ces « écrits sur une table de cuisine », comme il se plaît à les qualifier lui-même, rédigés en 1979 et 1980, et dont le premier fut récompensé par le prix Gunzo, n’avaient jusque-là pas été publiés. Ce n’est que l’an dernier que la traduction française est parue aux éditions Belfond. Autant vous dire que l’inconditionnelle de Murakami que je suis se faisait une joie de pouvoir découvrir ces toutes premières œuvres.

On ne va pas se mentir, ces deux courts romans – ou longues nouvelles – ne sont pas les meilleurs de l’auteur japonais. Cela dit, nous trouvons déjà ce style qui lui est propre, à savoir un langage qui peut paraître simple voire répétitif mais qui permet de rendre compte d’une façon très efficace la psychologie des personnages. Parlons de ces derniers. Les deux textes mettent en scène un narrateur non identifié et un personnage nommé Le Rat que l’on retrouve dans La Course au mouton sauvage. Les thèmes récurrents dans toute l’oeuvre comme la quête de sens ou le lien ténu entre la réalité et le rêve. Ainsi, dans Flipper, le narrateur vit avec des sœurs jumelles qu’il ne parvient pas à distinguer. Il ne sait rien d’elles et encore moins comment elles en sont arrivées à s’installer chez lui et à partager son lit. Sans cesse, l’auteur nous pousse à contempler un réel mélancolique qui tient presque de l’abstraction et qui nous plonge dans une espèce de rêve à la frontière du niveau de veille. Avec Murakami et son onirisme poétique, nous sommes dans l’entre-deux d’une réalité nimbée de songes et c’est cet univers si particulier que j’affectionne tant. Ces romans nous donnent également une idée de ce que pouvait être la société japonaise et le monde étudiant en particulier au cours des années 90. Si les deux textes sont donc intéressants d’un point de vue de l’étude littéraire c’est surtout la préface rédigée récemment par l’auteur qui m’a intéressée. Nous apprenons ainsi comment Murakami, après s’être marié jeune et avoir ouvert un bar à jazz, s’est mis à écrire sur le coin de sa table de cuisine après avoir assisté à un match de base-ball alors qu’il n’y avait jamais songé auparavant. Il y a des évidences qui ne s’expliquent pas. C’est pourquoi il ne faut pas chercher à tout prix un sens à ces histoires, simplement se laisser porter par la douce poésie qui en émane.

Littérature japonaise·Roman

Maison close

Un peu de littérature japonaise, ça faisait longtemps !

Les belles endormies, Yasunari Kawabata

Le vieil Eguchi a 67 ans lorsqu’il décide – sur les conseils d’un ami – de pousser la porte des Belles Endormies, un établissement peu commun. Là-bas, les vieillards comme lui peuvent passer la nuit en compagnie d’une jeune fille endormie. Toutes les jeunes femmes – sous l’effet d’un puissant somnifère – dorment déjà lorsque le « client » rentre dans la chambre et dorment encore lorsqu’ils repartent le lendemain matin. Sur la table de chevet, deux comprimés sont tenus à la disposition des vieillards afin de leur permettre de passer une nuit paisible.

Si l’on en croit la patronne, tous les clients sont très calmes et aucun d’entre eux ne fait jamais rien aux petites. Et c’est vrai. En tous cas en ce qui concerne le vieil Eguchi qui passe une bonne partie de ses nuits à contempler la nouvelle nymphe qui lui a été attribuée et à se remémorer sa jeunesse et toutes les femmes qui ont compté dans sa vie.

Si Flaubert avait pu rencontrer Kawabata, nul doute que les deux hommes se seraient entendus vu que le japonais parvient à rédiger ce livre sur rien dont rêvait le français. Effectivement, nulle action dans ce roman. Eguchi arrive dans une chambre, décrit la jeune femme, se remémore sa jeunesse et ses conquêtes, prend son thé le lendemain matin et revient quelques jours plus tard pour faire exactement la même chose. Peu voire aucun intérêt là-dedans me direz-vous ! Au contraire ! On retrouve ici toute la poésie japonaise dans les descriptions aussi minutieuses que voluptueuses des corps de chacune de ces jeunes filles en fleur plongées dans un sommeil de mort. Et cela fait froid dans le dos. Elles, au printemps de leur vie, sont inertes, inconscientes de partager le lit d’un vieillard pendant que ce dernier les observe, s’allonge contre elles et se plonge dans des méditations sur sa propre existence et sur sa mort prochaine. Le contact de la main fripée d’Eguchi sur les peaux laiteuses des belles endormies provoque chez le vieil homme toutes sortes de sentiments. Colère, frustration mais aussi tristesse, mélancolie et bonheur l’envahissent et se superposent parfaitement sous la plume de Kawabata qui, rappelons-le, a obtenu le prix Nobel de littérature en 1968. Une réflexion poétique sur la vieillesse, la solitude et la mort qui se laisse savourer.