Tag Archives: métaphysique des tubes

Entreprise kafkaïenne

18 Jan

Une relecture d’un Nothomb pour le blog du CDI.

Stupeur et tremblement, Amélie Nothomb

Au début des années 1990, la jeune narratrice (qui n’est autre qu’Amélie), débarque de Belgique pour travailler comme traductrice chez Yumimoto, une gigantesque entreprise nippone. Débordante d’enthousiasme, elle ne tardera pas à se confronter à la rudesse et à la folie du monde du travail japonais.

Ainsi, la jeune Amélie va se voir confier des tâches de plus en plus ridicules et ingrates (rédiger la même lettre des dizaines de fois, apporter le café puis le courrier, mettre les éphémérides à jour, recompter les notes de frais, remettre du papier dans les toilettes..) tout en devant supporter les sautes d’humeur et colères apocalyptiques de ses supérieurs. Elle va faire, à ses dépens, connaissance avec les bizarreries hiérarchiques nippones (elle commettra bien souvent des bourdes auprès de ses supérieurs sans en avoir conscience sur le coup) mais surtout découvrir l’absurdité et la totale absence d’humanité de l’entreprise.

Ce petit roman autobiographique est une vraie pépite d’humour et d’autodérision en même temps qu’un pamphlet contre les règles de vie plus qu’étriquées régnant dans le monde du travail voire la société japonaise dans son ensemble (belle critique du peu de respect de la femme en tant qu’individu). On remarque à quel point la jeune Amélie est désarçonnée de retrouver sous un tel jour le paradis perdu de l’enfance (cf : Métaphysique des tubes – l’auteur a vécu les premières années de sa vie au Japon). Chaque jour passé dans cette société est un pas de plus dans l’enfer kafkaïen de l’entreprise, un pas de plus dans un abîme d’inhumanité absurde. Mais loin d’être anxiogène, ce roman doté d’une certaine force caricaturale – la bêtise et le physique des supérieurs s’y prêtant bien – fera très souvent sourire le lecteur. Je tiens à signaler que le livre a été (très bien) adapté au cinéma en 2003 par Alain Corneau, avec l’excellente Sylvie Testud dans le rôle d’Amélie.

Un petit extrait pour la route !

« – Photocopiez-moi ça.

Il me tendit une énorme liasse de pages au format A4. Il devait y en avoir un millier.

Je livrai le paquet à l’avaleuse de la photocopieuse, qui effectua sa tâche avec une rapidité et une courtoisie exemplaires. J’apportai à mon supérieur l’original et les copies.

Il me rappela:

– Vos photocopies sont légèrement décentrées, dit-il en me montrant une feuille. Recommencez.

Je retournai à la photocopieuse en pensant que j’avais dû mal placer les pages dans l’avaleuse. J’y accordai cette fois un soin extrême : le résultat fut impeccable. Je rapportai mon oeuvre à M. Saito.

– Elles sont à nouveau décentrées, me dit-il.

– Ce n’est pas vrai ! m’exclamai-je.

– C’est terriblement grossier de dire cela à un supérieur.

– Pardonnez-moi. Mais j’ai veillé à ce que mes photocopies soient parfaites.

– Elles ne le sont pas. Regardez.

Il me montra une feuille qui me parut irréprochable.

– Où est le défaut ?

– Là, voyez : le parallélisme avec le bord n’est pas absolu.

– Vous trouvez ?

– Puisque je vous le dis!

Il jeta la liasse à la poubelle et reprit:

– Vous travaillez à l’avaleuse ?

– En effet.

– Voilà l’explication. Il ne faut pas se servir de l’avaleuse. Elle n’est pas assez précise.

– Monsieur Saito, sans l’avaleuse, il me faudrait des heures pour en venir à bout.

– Où est le problème ? sourit-il. Vous manquiez justement d’occupation.

Je compris que c’était mon châtiment pour l’affaire des calendriers.

Je m’installai à la photocopieuse comme aux galères. A chaque fois, je devais soulever le battant, placer la page avec minutie, appuyer sur la touche puis examiner le résultat. Il était quinze heures quand j’étais arrivée à mon ergastule. A dix-neuf heures, je n’avais pas encore fini […] »

Publicités

Bilan 2014

31 Déc

2014 se termine et l’heure est au bilan !

88 livres lus cette année soit seulement un de moins qu’en 2013 ! Encore plusieurs dizaines de milliers de pages ! Dire que je pensais ralentir le rythme !

Encore de belles découvertes et re-lectures cette année.

J’ai enfin fait la connaissance (littéraire s’entend !) d’Amélie Nothomb et je n’ai pas été déçue. Les Catilinaires mais surtout Métaphysique des tubes m’ont particulièrement marquée.

Dans un tout autre style, j’ai dévoré les célèbres Shining de Stephen King et American Psycho de Bret Easton Ellis. De l’angoisse et du gore en veux-tu en voilà mais extrêmement bien rédigé.

J’ai aussi découvert la prose de John Irving avec l’énorme (dans tous les sens du terme) A moi seul bien des personnages. Voilà un auteur que je compte bien explorer davantage.

Dans un genre plus léger, je me suis délectée de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, qui est rentré dans la liste de mes livres préférés.

Pour ce qui est de la littérature jeunesse, de belles découvertes là aussi. Deux classiques dans des styles complètement différents : Le Baron perché d’Italo Calvino et L’Attrape-coeurs de J.D. Salinger. Et beaucoup plus contemporain mais qui s’inscrit dans la droite ligne de ce dernier, les magnifiques Qui es-tu Alaska et Nos étoiles contraires de John Green.

Cette année, j’ai aussi lu Stephan Zweig – indémodable – avec délectation, notamment La Pitié dangereuse qui m’a gentiment été offert.

La littérature nippone a également été à l’honneur avec le grandiose Je suis un chat de Natsume Sôseki et de nombreuses oeuvres de Haruki Murakami avec lequel j’ouvrirai les chroniques 2015 (j’en suis au tiers des Chroniques de l’oiseau à ressort).

Enfin, j’ai relu Boris Vian, et y ai pris un immense plaisir, comme à chaque fois. J’ai commencé par L’herbe rouge en début d’année et ai terminé par le chef-d’oeuvre qu’est L’écume des jours (que j’aurai le plaisir de faire découvrir à mes élèves de 3ème à la rentrée).

En attendant de vous retrouver, je vous souhaite par avance une très bonne année 2015 et surtout de belles lectures !

 

Prime enfance

2 Mar

Un livre conseillé par quelqu’un qui me connait bien.

Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb

La narratrice raconte le tout début de sa vie. De sa naissance à l’âge de 2 ans, le bébé n’est qu’une masse inerte. Les médecins diagnostiquent une « apathie pathologique » et le bébé se considère comme un tube qu’on nourrit, qui digère et finit par évacuer ce qu’on lui a donné d’un côté par une autre extrémité. Ses parents la surnomme « la plante ». Elle ne témoigne d’aucun sentiment ni d’aucune attention pour le monde qui l’entoure. Le tube ne parle pas, n’émet pas même le moindre son, et ne bouge pas. Un jour pourtant, le tube se met à hurler et rien ne peut plus l’arrêter de crier pendant 6 mois.

C’est grâce à sa grand-mère ou plutôt grâce à un bâton de chocolat blanc belge que cette dernière lui tend que le tube va prend conscience de l’intérêt du monde et quitter enfin, à 2 ans et demi, son état végétatif. La petite fille rattrape vite le temps perdu et se met rapidement à parler et à marcher. Si elle prononce ses premiers mots en français, elle veille néanmoins à ne pas révéler ses progrès trop vite à ses parents et communique en attendant en japonnais avec sa nourrice nippone. Car l’enfant vit au Japon où son père – belge – exerce l’étrange profession de consul. Nous suivrons ensuite les progrès et les réflexions de la petite jusqu’à ses 3 ans dans ce Japon qui ressemble pour elle à un véritable jardin d’Eden.

J’ai adoré ce roman autobiographique !  Techniquement, on passe de la 3ème personne du singulier avec la narratrice qui parle d’elle-même en se surnommant Dieu d’abord puis « tube ». La scène du chocolat met un terme à l’utilisation de la 3ème personne. La narratrice goûte au plaisir, peut enfin se considérer comme un être en tant que tel et donc utiliser le « je ».

L’humour mordant point pratiquement à chaque phrase. J’ai vraiment ri à la lecture de certaines scènes notamment celles des carpes « de tous les poissons, le plus nul – le seul à être nul- […] les Japonais avaient eu raison de choisir cette bête pour emblème du sexe moche » (les parents, croyant faire plaisir à leur fille pour son 3ème anniversaire, lui offriront 3 carpes Koï ce qui donne lieu à un épisode vraiment jubilatoire) et un paragraphe dans lequel elle évoque son grand frère :« je tenais mon frère pour la pire des nuisances. L’unique ambition de son existence semblait de me persécuter : il y prenait un tel plaisir que c’était pour lui une fin en soi. Quand il m’avait fait enrager pendant des heures, il avait réussi sa journée. Il paraît que tous les grands frères sont ainsi : peut-être faudrait-il les exterminer. » Le récit alterne entre le regard de l’enfant sur son entourage (vraiment très drôle) et des réflexions métaphysiques sur l’existence, l’utilité de vivre, de communiquer et la mort. A lire de toute urgence si ce n’est pas déjà fait !