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Au nom du père

20 Oct

Voilà plus d’un an et demi que je voulais lire ce témoignage mais que je préférais m’abstenir afin de ne pas influencer l’écriture du mien et surtout de peur de me sentir ridicule à côté de la philosophe Michela Marzano. C’est d’ailleurs pour cette raison que je m’étais « contentée » de la lecture – très intéressante par ailleurs – de sa Philosophie du corps il y a quelques mois.

Légère comme un papillon, Michela Marzano

La philosophe Michela Marzano évoque avec délicatesse et pudeur ses années d’anorexie. Au-delà des symptômes physiques – partie émergée de l’iceberg – elle nous livre les raisons qui l’ont conduite à annihiler son corps, à se rêver pur esprit, âme parfaite.

J’ai littéralement « dévoré » ce livre si je puis m’exprimer ainsi. Non seulement en raison du thème traité qui m’est cher mais surtout pour la qualité de l’écriture et de la réflexion sur l’humain, sur les liens qui nous relient au passé et nous empêchent – parfois – d’imprimer notre marque dans le présent.

Je ne peux qu’être admirative devant le courage, la force dont à fait preuve l’auteur en se dévoilant à ce point. Si j’ai choisi pour ma part d’évoquer surtout les symptômes dans mon récit – pas parce que je n’ai pas réfléchi sur les causes profondes mais parce que traiter du fond aurait révélé une intimité que je n’étais pas tout à fait prête à partager (d’ailleurs, ce qui peut choquer et paraître impudique dans mon ouvrage ne l’est en aucun cas pour moi car pratiquement tout ce dont je traite n’est encore une fois que symptôme même si je laisse transparaître des bribes d’explications) – Michela Marzano a choisi de raconter les tenants et aboutissants de sa maladie. Elle nous raconte donc ce père, qu’elle idéalise autant qu’elle craint, à qui elle ne veut surtout pas déplaire, à qui elle eut renvoyer l’image de fille modèle, parfaite. Cette quête de perfection qui va pousser la jeune femme à entreprendre des études de philosophie et à réussir brillamment son concours d’entrée à Normale Sup et sa thèse de doctorat. Cette quête de perfection qui va la pousser à ne plus se nourrir, en pensant que devenir aussi légère qu’un papillon la fera devenir plus libre – justement sans doute pour échapper à ce père tout-puissant à ses yeux en face duquel elle ne parvient à trouver les mots. Mais ce témoignage n’est pas le récit d’une maladie mais d’une guérison ou plutôt d’un chemin vers la vie, vers la liberté et la parole retrouvée avec le départ pour la France dont elle a dû apprendre la langue et lâcher prise, ce fameux lâcher prise, clé de la guérison de ce mal du contrôle.

Comme je l’ai dit auparavant, autant que le fond, c’est la forme que j’ai appréciée, avec une écriture fragmentaire, par bribes, qui permet l’évocation du passé pour expliquer le présent, un passé étouffant qui empêche de vivre même quand, après plusieurs années d’analyse, on croit finir par en comprendre chaque parcelle mais qui continue inconsciemment à nous hanter et à nous ramener à l’état d’enfant sans défense. Michela a sans doute, après de longues années, réussi à se libérer de son père, de son passé et appris à dire oui à la vie. Je ne peux que la féliciter pour cela et pour ce message d’espoir qu’elle apporte à toutes celles et ceux qui souffrent de ces maux – anorexiques ou pas. Quand je regarde mon texte, je me sens minuscule par rapport à cette grande dame (même si je suis persuadée qu’elle ne voudrait pas que je me dévalorise) et me rend compte combien il me reste de chemin à faire, dans l’écriture comme dans la vie.

Anima sana in corpore sano

22 Déc

J’ai bien plus qu’un corps en commun avec cette philosophe…

La philosophie du corps, Michela Marzano

Je vous vois d’ici hausser les sourcils et pousser un grand soupir devant le titre du livre du jour… philosophie ! C’est pour changer de la psychanalyse les amis ! Je vous rassure, l’oeuvre publiée chez Que sais-je ? est très accessible.

Les termes « philosophie » et « corps » peuvent paraître d’emblée antagonistes puisque les philosophes ont toujours préféré s’occuper de l’âme plutôt que de la corporéité synonyme bien souvent de fardeau et de finitude. Mais quoiqu’on fasse, le corps reste l’objet par lequel nous sommes rattachés au monde et c’est la première chose que l’on offre à voir de nous aux autres. Voilà pourquoi poser la question du corps d’un point de vue philosophique semble au final parfaitement approprié.

Dans une première partie, Marzano expose les théories platoniciennes selon lesquelles le corps serait une prison pour l’âme. Pour Descartes, il existe également une dualité de l’âme et du corps. Il voit d’ailleurs ce dernier comme une machine mais cherche à comprendre comment l’âme et le corps peuvent interagir et l’expliquera par l’existence de la glande pinéale , lieu privilégié où l’âme peut exercer ses fonctions. Mais comme le souligne justement Mazano, le problème n’est pas vraiment résolu : « car si la glande est corporelle, comment l’âme immatérielle peut-elle agir sur elle? » Ce premier chapitre théorique est suivi de chapitres qui collent à des questions d’actualité sur le corps, la maîtrise recherchée par le biais des régimes, de la chirurgie esthétique ou la volonté de le faire disparaître derrière les écrans d’ordinateurs.

Dans la deuxième partie, on découvre la théorie de monisme de Spinoza qui ne fait plus de l’âme et du corps deux substances différentes mais qui en fait deux parties d’un ensemble unique : « L’Ame et le Corps sont un seul et même individu qui est conçu tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Etendue » (L’Ethique). Donc l’individu est à la fois âme et corps, la dualité cartésienne est résolue avec Spinoza. Par la suite, Nietzsche pensera que le corps est premier donc qu’il ne peut y avoir d’existence sans corps. Du coup, plus rien ne sert de vouloir distinguer âme et corps puisque cette dualité n’a aucun sens. Suivent des questionnements concrets très intéressants sur la maladie et les greffes. Comment accepter comme étant soi un morceau d’autrui ?

Je ne vais pas faire un résumé exhaustif de l’oeuvre qui comporte 5 parties. Par la suite, la philosophe s’interroge sur la place de la culture et la différence des sexes, sur la réduction de l’homme à sa matérialité, à un corps sans âme comme le prônera le marquis de Sade et finira par poser la question de la sexualité.

En conclusion, impossible de penser sans son corps puisque que « chacun est son corps, tout en l’ayant. Chacun a son corps, tout en l’étant. » Et bien que ce corps nous rappelle constamment notre finitude et puisse nous sembler parfois un fardeau, c’est par lui que notre expérience au monde et aux autres se réalise.

J’ai vraiment apprécié ce petit opuscule assez accessible. On ne s’étonnera pas que la philosophe italienne ait consacré une bonne partie de sa carrière à la question de la corporéité puisqu’elle a souffert d’anorexie, symptôme qui met le corps en première ligne. Elle a d’ailleurs publié un témoignage à ce sujet, Légère comme un papillon.