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Le monde du silence

18 Oct

J’ai choisi ce livre dans les rayons de la bibliothèque, attirée par le titre et la couverture.

Deux fois par semaines, Christine Orban

La narratrice, une jeune femme de 20 ans, étudiante, fraîchement mariée, est envoyée chez un psychiatre après une visite chez sa gynécologue. Son problème : une aménorrhée que les médicaments ne parviennent pas à résoudre. La médecin conseille donc à sa patiente d’aller faire une analyse chez un illustre psychiatre -psychanalyste afin de tenter de déterminer les causes de cette incapacité à devenir une femme.

Lorsque l’étudiante franchit la porte du cabinet du thérapeute, elle sait par avance qu’elle ne pourra pas facilement lui parler. Non seulement parce qu’elle est intimidée par le lieu et l’homme, mais parce qu’exprimer ce qu’elle ressent est beaucoup trop difficile. Tout simplement parce qu’elle ne ressent plus rien depuis des années, parce que les émotions ont déserté sa vie, ou plutôt sa non-vie, voilà bien longtemps. Mais la jeune femme accepte, deux fois par semaine, de se rendre chez le médecin, pour tenter de guérir par la parole tout en étant persuadée que ça ne marchera pas, puisque, de toute façon, elle reste inexorablement muette ou presque pendant les trois quarts d’heure qui lui sont impartis.

Christine Orban dissèque avec une précision déconcertante les pensées de sa narratrice qui voudrait parler, dire son malaise mais reste engluée dans un silence dévastateur. Pour autant, le roman n’est aucunement ennuyant. Bien que les descriptions du cabinet du psy soient légions, l’auteure s’attache aux réflexions internes de son personnage, afin de nous permettre de saisir pourquoi la parole a tant de mal à s’échapper d’elle, afin de nous montrer à quel point elle reste prisonnière de ce silence qui lui fait si mal, tout comme des apparences derrière lesquelles elle se cache pour tenter de vivre. Réflexions aussi de la jeune femme, qui préfère imaginer les pensées de l’analyste derrière son dos afin de ne pas se pencher sur sa véritable problématique, qui tente de comprendre ce qu’il souhaiterait entendre, comme la bonne élève qu’elle est le fait avec ses professeurs, plutôt que de révéler les tréfonds de ses pensées et progresser dans son travail de connaissance d’elle-même.
Si les séances de psychanalyse sont décrites de manière très réaliste, les non-initiés ne devront pas prendre peur en découvrant à quel point le psy est aussi muet que sa patiente. Les « Hum » qui ponctuent les silences pourraient d’ailleurs presque paraître caricaturaux. Bien sûr, certains analystes fonctionnent de la sorte. Mais il n’en va pas de même pour tous, cela dépend des écoles. Quoiqu’il en soit, le but est le même : faire parler le patient et l’amener à réfléchir et faire le travail par lui-même, accompagné dans ce long chemin par un tiers.
Vous l’aurez compris, j’ai véritablement passé un bon moment de lecture. Sans doute parce que j’ai reconnu beaucoup de moi dans le personnage principal.
Un petit extrait :
« Puis, à supposer que je parvienne à vous donner le matériau pour m’analyser et que vous me sortiez de la camisole dans laquelle je me suis enfermée, ce serait pour vivre quoi ?
Qu’est-ce que vous me proposez, docteur ? […] Dites-moi s’il ne vaut mieux pas rester dans ma semi-vie ou plutôt semi-mort que de guérir pour vivre une insoutenable histoire ?
C’est peut-être la raison pour laquelle je ne vous parle pas.
C’est peut-être la raison pour laquelle vous n’insistez pas. »

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Aux âmes voguantes…

8 Mar

Une pépite retrouvée dans le fond du CDI…

L’enfant de la haute mer, Jules Supervielle

Ce petit opuscule du poète uruguayen comporte huit contes, que l’on peut tout à la fois qualifier de philosophiques, poétiques ou cruels. Tous ou presque évoquent la mort et, si ce n’est la mort, un immense sentiment de perte notamment dans « La jeune fille à la voix de violon » où une enfant perd son étrange timbre de violon, particularité qui l’exclut de sa famille, de la communauté. Mais le jour où ses parents la font opérer et se félicitent de la disparition de ce son si particulier dans sa voix, l’enfant comprend qu’elle a perdu en réalité ce qui faisait son essence même et qu’on lui a volé une partie d’elle-même. Cette cruauté tragique est d’ailleurs annoncée dès le premier conte, qui confère son titre à l’ouvrage. On comprendra que cette enfant vivant seule en pleine mer n’est que le fruit de l’imaginaire d’un père qui avait perdu sa fille, un fantôme donc, condamné à errer seule dans ce magnifiquement triste village marin (on retrouvera ce thème du mort perdu dans les limbes aquatiques dans « L’inconnue de la Seine »).

Inutile d’en dire plus sans risquer de rompre le charme de ces contes qui laisseront longtemps leur empreinte en moi. Voilà le genre de textes que l’on peut lire et relire sans se lasser, en y découvrant sans doute toujours un sens nouveau. Un chef-d’oeuvre de poésie.

Je vous livre ici un extrait de « L’enfant de la haute mer » afin de vous faire apprécier la richesse poétique de l’oeuvre :

« […] l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.[..] »

Eros/Thanatos

14 Fév

Un auteur que je voulais découvrir depuis un moment. Ce n’est pas son oeuvre la plus connue, mais comme le bouquin était dans la pile de la salle des profs, voilà qui permet de me faire une idée.

La bête qui meurt, Philip Roth

David Kepesh enseigne la littérature en fac et est critique littéraire à la radio. A 62 ans, il profite toujours de son aura pour séduire ses jeunes étudiantes dès que le semestre est bouclé. Un jour, il tombe réellement amoureux d’une magnifique cubaine, Consuela, 24 ans. Cette dernière, émerveillée par la culture de son mentor, se laisse séduire. Mais très vite, David qui a toujours vécu très librement va se rendre compte qu’il devient de plus en plus dépendant – sexuellement notamment – à sa jeune protégée.

Voilà un très bon roman, qui livre une réflexion très riche sur le rapport à l’autre mais surtout sur la condition humaine et notamment la question de la mort. On suit la réflexion du narrateur qui s’interroge sur sa dépendance de plus en plus importante à Consuela, grandissant avec son avancée en âge et la dégradation de son corps.

Si certaines scènes de par leur précision pourraient facilement paraître pornographiques, elles ne le sont jamais tant l’écriture est maîtrisée et le rapport au corps sans cesse ramené à une réflexion plus globale sur la société et la vie. Un roman qui réussit à traiter de la mort tout en jouant un hymne à la vie.

Un petit extrait pour vous donner envie (le narrateur parle de ses étudiantes et révèle son caractère) :

« Depuis quinze ans, j’ai pour règle d’or de ne plus entretenir aucun rapport extra-universitaire avec elles tant qu’elles n’ont pas passé leur dernier examen et reçu leurs notes, et que j’ai encore un rôle de tuteur. Malgré la tentation, et bien qu’elles m’encouragent parfois sans équivoque à flirter avec elles et à amorcer des travaux d’approche, je n’enfreins plus cette règle depuis le jour où, au milieu des années quatre-vingt, j’ai trouvé affiché sur la porte de mon bureau le numéro de téléphone de la permanence contre le harcèlement sexuel. Je n’entre pas prématurément en contact avec elles, pour ne pas m’exposer à la censure de certains collègues qui ne se priveraient pas de gâcher mon plaisir de vivre s’ils le pouvaient. 

Pendant le semestre où j’enseigne, je m’interdis toute liaison avec elles. Mais j’ai un truc. C’est un truc honnête, ouvert, cartes sur table, mais un truc tout de même. Après l’examen de fin d’année, une fois les notes rendues, je donne une soirée chez moi pour mes étudiants. »

Maison close

6 Sep

Un peu de littérature japonaise, ça faisait longtemps !

Les belles endormies, Yasunari Kawabata

Le vieil Eguchi a 67 ans lorsqu’il décide – sur les conseils d’un ami – de pousser la porte des Belles Endormies, un établissement peu commun. Là-bas, les vieillards comme lui peuvent passer la nuit en compagnie d’une jeune fille endormie. Toutes les jeunes femmes – sous l’effet d’un puissant somnifère – dorment déjà lorsque le « client » rentre dans la chambre et dorment encore lorsqu’ils repartent le lendemain matin. Sur la table de chevet, deux comprimés sont tenus à la disposition des vieillards afin de leur permettre de passer une nuit paisible.

Si l’on en croit la patronne, tous les clients sont très calmes et aucun d’entre eux ne fait jamais rien aux petites. Et c’est vrai. En tous cas en ce qui concerne le vieil Eguchi qui passe une bonne partie de ses nuits à contempler la nouvelle nymphe qui lui a été attribuée et à se remémorer sa jeunesse et toutes les femmes qui ont compté dans sa vie.

Si Flaubert avait pu rencontrer Kawabata, nul doute que les deux hommes se seraient entendus vu que le japonais parvient à rédiger ce livre sur rien dont rêvait le français. Effectivement, nulle action dans ce roman. Eguchi arrive dans une chambre, décrit la jeune femme, se remémore sa jeunesse et ses conquêtes, prend son thé le lendemain matin et revient quelques jours plus tard pour faire exactement la même chose. Peu voire aucun intérêt là-dedans me direz-vous ! Au contraire ! On retrouve ici toute la poésie japonaise dans les descriptions aussi minutieuses que voluptueuses des corps de chacune de ces jeunes filles en fleur plongées dans un sommeil de mort. Et cela fait froid dans le dos. Elles, au printemps de leur vie, sont inertes, inconscientes de partager le lit d’un vieillard pendant que ce dernier les observe, s’allonge contre elles et se plonge dans des méditations sur sa propre existence et sur sa mort prochaine. Le contact de la main fripée d’Eguchi sur les peaux laiteuses des belles endormies provoque chez le vieil homme toutes sortes de sentiments. Colère, frustration mais aussi tristesse, mélancolie et bonheur l’envahissent et se superposent parfaitement sous la plume de Kawabata qui, rappelons-le, a obtenu le prix Nobel de littérature en 1968. Une réflexion poétique sur la vieillesse, la solitude et la mort qui se laisse savourer.