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Premiers écrits

5 Mai

De retour avec mon auteur nippon favori…

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 – Haruki Murakami

51reivik9-l-_sx210_Pas évident de mettre des mots pour résumer ces deux premiers romans du maître pressenti plusieurs fois pour le Nobel. Ces « écrits sur une table de cuisine », comme il se plaît à les qualifier lui-même, rédigés en 1979 et 1980, et dont le premier fut récompensé par le prix Gunzo, n’avaient jusque-là pas été publiés. Ce n’est que l’an dernier que la traduction française est parue aux éditions Belfond. Autant vous dire que l’inconditionnelle de Murakami que je suis se faisait une joie de pouvoir découvrir ces toutes premières œuvres.

On ne va pas se mentir, ces deux courts romans – ou longues nouvelles – ne sont pas les meilleurs de l’auteur japonais. Cela dit, nous trouvons déjà ce style qui lui est propre, à savoir un langage qui peut paraître simple voire répétitif mais qui permet de rendre compte d’une façon très efficace la psychologie des personnages. Parlons de ces derniers. Les deux textes mettent en scène un narrateur non identifié et un personnage nommé Le Rat que l’on retrouve dans La Course au mouton sauvage. Les thèmes récurrents dans toute l’oeuvre comme la quête de sens ou le lien ténu entre la réalité et le rêve. Ainsi, dans Flipper, le narrateur vit avec des sœurs jumelles qu’il ne parvient pas à distinguer. Il ne sait rien d’elles et encore moins comment elles en sont arrivées à s’installer chez lui et à partager son lit. Sans cesse, l’auteur nous pousse à contempler un réel mélancolique qui tient presque de l’abstraction et qui nous plonge dans une espèce de rêve à la frontière du niveau de veille. Avec Murakami et son onirisme poétique, nous sommes dans l’entre-deux d’une réalité nimbée de songes et c’est cet univers si particulier que j’affectionne tant. Ces romans nous donnent également une idée de ce que pouvait être la société japonaise et le monde étudiant en particulier au cours des années 90. Si les deux textes sont donc intéressants d’un point de vue de l’étude littéraire c’est surtout la préface rédigée récemment par l’auteur qui m’a intéressée. Nous apprenons ainsi comment Murakami, après s’être marié jeune et avoir ouvert un bar à jazz, s’est mis à écrire sur le coin de sa table de cuisine après avoir assisté à un match de base-ball alors qu’il n’y avait jamais songé auparavant. Il y a des évidences qui ne s’expliquent pas. C’est pourquoi il ne faut pas chercher à tout prix un sens à ces histoires, simplement se laisser porter par la douce poésie qui en émane.

Noces funèbres

6 Déc

Il est des livres que l’on peut lire et relire sans jamais éprouver le moindre ennui et surtout en découvrant une résonance nouvelle à chaque lecture. Ces livres, rares, sont des chefs-d’oeuvre ! 

L’Écume des jours, Boris Vian

Je vais faire très simple pour résumer cette histoire que tout le monde connaît. Je ne pourrais d’ailleurs faire mieux que l’auteur lui-même. Ainsi, je lui laisse la parole : « Colin rencontre Chloé. Ils s’aiment. Ils se marient. Chloé tombe malade. Colin se ruine pour la guérir. Le médecin ne peut la sauver. Chloé meurt. Colin ne vivra plus très longtemps. » (in Prière d’insérer prévue pour la publication en 1947) Tout est dit. Et en même temps, L’Écume des jours est tellement plus que cela…

Si je ne veux pas davantage détailler ce résumé, c’est parce que je pourrais en écrire des pages, tant ce roman est foisonnant non seulement du point de vue de l’intrigue mais surtout du point de vue du style. En effet, même s’il s’agit de son troisième roman, L’Ecume des jours est la première oeuvre aboutie du jeune auteur qu’était Vian à l’époque (il a 26 ans et écrit le roman en trois mois à peine, souvent à l’abri des regards dans les bureaux de l’AFNOR où vient d’être engagé comme ingénieur). Il y développe un monde très personnel, créant ce que Jacques Bens a appelé « langage-univers », dans lequel règnent en maîtres les jeux de langage, les néologismes et autres calembours. Dans le roman de Vian, chaque objet, chaque pensée prennent vie et donnent vie à un monde imaginaire très particulier, très visuel puisque chaque idée prend une certaine contenance. Les personnages évoluent donc dans ce monde parallèle sans en être perturbés – à la manière des personnages de conte. Les expressions prises au pied de la lettre contribuent fortement au sentiment d’étrangeté et d’onirisme dégagé par le roman. Ainsi, l’ordonnance du médecin est « exécutée » par le pharmacien au moyen d' »une petite guillotine de bureau ». Les néologismes et transformations linguistiques sont légion dans le roman. On retiendra évidemment le célèbre « pianocktail » merveilleuse invention de Colin pour concocter de divins breuvages sur des airs de jazz, mais aussi des distorsions de vocables tels que l' »antiquitaire » ou la « béniction » du mariage qui permettent de transporter le lecteur dans cet univers parallèle.

L’espace comme les mots subit des modifications au fur et à mesure de l’évolution du texte et de l’avancée de la maladie de Chloé. L’appartement du jeune couple rétrécit inexorablement (au même rythme que les économies de Colin s’amenuisent), la chambre s’arrondit, les fenêtres deviennent opaques (la souris s’épuise et se blesse les pattes à vouloir les nettoyer). Ce rétrécissement de l’espace qui fait pendant à l’accroissement de l’inquiétant nénuphar qui ronge les poumons de Chloé confère au roman son aspect tragique. Ainsi, si la première partie du texte se veut légère, festive et insouciante – faite de surprise-parties et de badinage amoureux – dès lors que le mariage est prononcé le sort des personnages est scellé (la toux de Chloé à la sortie de l’église annonce la maladie à venir) Le couple Colin-Chloé ne sera d’ailleurs pas le seul à péricliter. Celui formé par leurs amis Chick et Alise ne sera pas épargné, rongé par le fanatisme maladif – qui s’apparente à de la toxicomanie – du jeune homme pour Jean-Sol Parte. L’issue sera fatale à tout le monde, comme dans une tragédie antique. Et c’est sans doute cette composition très classique en toile de fond d’un texte résolument moderne qui a permis au roman d’entrer dans la catégorie des chefs-d’oeuvre. Je vois dans le nénuphar la représentation d’un destin tragique qui, emprisonnant Chloé, va empoisonner tout ce qui l’entoure à commencer par Colin. Celui-ci aura beau faire tout son possible pour tenter de la sauver, rien n’y fera, simplement parce qu’il n’y peut rien, la maladie est plus forte.

Il y aurait tant de choses à dire encore… J’ai dû opérer une sélection drastique dans mon esprit pour en extraire cette courte chronique. Il y a tant de thèmes à développer et tant à approfondir sur le peu que je viens de vous soumettre ici… mais je ne vais pas rédiger une mémoire ici ! Queneau avait qualifié cette histoire comme étant le « plus poignant des romans d’amour contemporains. » Je ne vais pas le contredire. Ce roman est d’une poésie et d’une tristesse magnifiques. Il a toujours résonné en moi de façon puissante mais sans doute encore davantage aujourd’hui qu’auparavant. J’y ai découvert une lecture toute personnelle, qui fait profondément écho à mon vécu. Je sais que si je le relis dans quelques années, j’y découvrirai encore un nouveau sens.

J’ai récemment vu l’adaptation cinématographique de Michel Gondry. Je n’étais pas allée au cinéma de peur d’être déçue. Je l’ai été à mon premier visionnage. Mais après relecture et après avoir vu à nouveau le film, je dois bien reconnaître que le réalisateur a accompli un sacré travail et s’est vraiment montré fidèle au texte. Pour la petite histoire, je me suis replongée dans ce roman que j’affectionne tant pour préparer une séquence de cours pour mes 3ème. J’espère que je parviendrai à leur transmettre ma passion pour ce texte et pour son auteur (vous pouvez d’ailleurs découvrir mes chroniques de L’Automne à Pékin, de L’Arrache-coeur, de L’herbe-rouge et de Elles se rendent pas compte )

Un petit extrait quand même, je ne pouvais pas m’en empêcher !

« La main de Chloé, tiède et confiante, était dans la main de Colin. Elle le regardait, ses yeux clairs un peu étonnés le tenait en repos. En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps à autres pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond, elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. »