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Par delà le temps

1 Déc

Je m’accorde un moment de douceur dans ma série polars avec un magnifique premier roman.

Par un jour de thé gris, Eugénia Jeltikova

cent-mille-milliards-edition-couv-jour-the-grisThéo, jeune élève de CM2, a pour habitude de fréquenter la bibliothèque municipale tous les samedis et tous les mercredis après-midi afin de faire ses devoirs mais également d’effectuer d’innombrables exercices de mathématiques, extraits d’un manuel que lui a remis son père. Loin d’aborder ce travail comme une corvée, l’écolier prend au contraire plaisir à jouer avec les chiffres et imagine avec un bonheur son entrée en 6ème qui lui permettra d’améliorer encore son niveau dans cette discipline qu’il adore.

L’enfant n’est pas le seul à fréquenter assidûment la bibliothèque. Laure, une de ses camarades de classe, en fait tout autant. Pas étonnant qu’ils se disputent la première place en cours ! Quelqu’un d’autre aime aussi à passer son temps auprès des livres. Un « vieux » monsieur vient ainsi tous les jours s’installer à la même table pour consulter des revues et en faire des tas. Au fil des saisons et du temps qui passent, Théo va apprendre à connaitre le vieux et va l’aider, à sa manière, à lutter contre l’Oubli qui semble vouloir le dévorer.

Difficile de décrire l’extrême douceur dégagée par ce roman que je qualifierais presque de conte philosophique. Je me suis laissée emporter dans cet univers étrangement hors du temps alors que le temps qui passe est justement un thème majeur de ce roman. Le temps qui passe et ses conséquences : fin de l’insouciance pour Théo, début de troubles physiques et psychiques pour le vieux. Loin de s’arrêter à cette évocation d’un temps que rien ne peut retenir, l’auteur nous offre une jolie réflexion sur l’amitié inter-générationnelle. A l’heure d’une société dominée par le règne du chacun pour soi, où nos aînés sont assez aisément mis à l’écart, l’histoire de cette amitié discrète mais profonde qui unit un enfant à une personne âgée me semble bienvenue en portant les valeurs positives d’un partage réciproque. Mais outre le sujet, c’est essentiellement le style d’Eugénia Jeltikova  qui m’a transportée. Une écriture d’une infinie délicatesse et d’une poésie exceptionnelle teintée d’une légère mélancolie qui parvient à transmettre aux petites choses de la vie une importance capitale. De coups de gomme sur un cahier à la confection de petits paniers à partir de marrons, tous ces minuscules instants rendus minuscules et presque invisibles dans notre vie toujours plus pressée et « utile », confèrent à ce roman traitant du temps un caractère quasi intemporel. Si vous souhaitez aussi passer un tendre instant de lecture qui vous fera garder confiance en l’être humain, n’hésitez pas à vous offrir Par un jour de thé gris. Coup de cœur.

Je remercie vivement Eugénia et les éditions Cent Mille Milliards pour l’envoi de ce beau roman.

 

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Instants de bonheur

28 Sep

Pour changer, un genre littéraire que j’ai peu l’habitude de présenter ici mais dont je me délecte à chaque fois que l’occasion m’est donnée de lire ce type d’ouvrage.

Journal d’un homme heureux, Philippe Delerm

1507-1Du 6 septembre 1988 au 31 décembre 1989, Philippe Delerm – qui a déjà publié quelques ouvrages mais qui n’a pas encore connu le succès de La Première Gorgée de bière qui viendra en 1997 – décide de tenir un journal. Lui et sa femme, tous deux professeurs, ont décidé d’enseigner à temps partiel, pour profiter de l’existence, de leur vie avec leur fils Vincent et pour se consacrer davantage à la création artistique. Et c’est ce temps libre qu’il a choisi de s’offrir qui va procurer à Philippe cet immense sentiment de bonheur : « Je crois que je me coucherai ce soir en me disant que je suis le plus heureux des hommes. […] Je suis riche, incommensurablement riche de ce qui manque à presque tout le monde : le temps ».

Et c’est le temps, justement, le personnage principal de ce journal dans lequel l’écrivain peint des instants de vie, de petites touches de moments heureux, en famille, entre amis ou solitaire. A la manière d’un impressionniste, Delerm nous invite à nous attacher à tous ces détails du quotidien que nous ne savons plus apprécier, happés que nous sommes par une société sans cesse en mouvement. L’auteur prend le temps de s’arrêter, d’observer, de ressentir le présent et d’en apprécier la saveur. A coup sûr, le meilleur remède au stress généré par l’activité permanente.

Moi qui ne suis pourtant guère amatrice de descriptions, j’ai été totalement séduite par ce journal que j’ai pris le temps de savourer et qui vient me confirmer que je fais le bon choix en mettant ma carrière de professeur de Lettres de côté cette année (hé oui, un joli point commun avec Delerm !), de m’accorder cette pause qui me permet de retrouver du plaisir à admirer ces petits rien de la vie qui sont en réalité de grands tout. Delerm a totalement raison. Le temps est un luxe. Le seul véritable. Celui qui permet d’être heureux. Coup de cœur pour ce texte magnifiquement écrit, d’une subtilité et d’une poésie remarquables. A paraître le 3 octobre aux éditions Seuil. Une très jolie façon de démarrer la saison automnale.

« Mardi 13 juin 1989

C’est en ce moment. Aujourd’hui, à peine. Demain, sans doute davantage, et cependant, le moindre vent peut balayer cette présence diaphane : les champs de lin sont en fleur. Sur l’océan vert pâle, ployant, ondoyant, une infime touche de bleu vient jouer dans la lumière, se répand, puis s’efface. On ne possède pas ce bleu comme un blanc sûr de marguerite, un rouge de coquelicot flamboyant sur un blond mat. Le bleu du lin n’est qu’une vague d’impalpable flottant sur un étrange vert aux courbes douces comme l’eau. Une eau pour le regard étendu sur la plaine, une brasse coulée dans le vert pâle et bleu – le premier signe de l’été. »

Jour sans fin

23 Août

Roman trouvé lors d’une flânerie dans une adorable librairie de Honfleur.

Le rêve de l’homme lucide, Philippe Ségur

1631119_6_f9e0_couverture-de-l-ouvrage-de-philippe-segur-le_ac0fba6791c3b65d00e129848862c861Simon Perse est écrivain, divorcé, père des deux enfants. Insomniaque de longue date, il a usé et abusé de tous les somnifères et anxiolytiques possibles pour tenter de remédier à son mal, en vain. Une fois par semaine, il se rend chez son psychanalyste. Un jour, en sortant d’une séance, une idée lumineuse lui vient : pourquoi chercher absolument à dormir alors que manifestement son corps refuse le sommeil ? Une solution radicale s’impose dès lors à lui : il va cesser de dormir.

Après avoir lutté cette fois de nombreux jours pour ne pas céder au sommeil et consommé à outrance bon nombre de stimulants, Simon atteint son but. Il ne dort plus. Mais rapidement cet état de conscience permanent va avoir des effets inattendus. Sa lucidité face au monde qui l’entoure va s’accroître – ce qui n’améliorera pas sa tendance dépressive. Vu qu’il s’agissait d’un objectif recherché, pas de problème. Mais bientôt, il va se trouver confronter à d’étranges hallucinations et traverser des époques différentes. Happé par des aventures cauchemardesques qui lui font oublier des pans entiers de sa vie réelle, perdu dans un univers constitué de faux-semblants auquel il refuse d’appartenir, Simon se lance sans le savoir dans une quête d’identité douloureuse.

Pour être honnête, je ne connaissais absolument pas cet auteur. Ce sont la couverture et l’extrait proposé au dos du livre qui m’ont attirée. Un extrait teinté d’un humour grinçant et cynique comme je l’aime ! Je n’ai pas été déçue ! Moi-même grande insomniaque par périodes, j’ai été happée par ce roman autobiographique complètement halluciné et n’en ai fait qu’une bouchée. Partant d’une trame qui pourrait apparaître somme toute pauvre  – un insomniaque décide de s’arrêter totalement de dormir -, l’auteur parvient à dresser un portrait corrosif de notre société post-moderne basée sur le mensonge, l’apparence et la consommation tout en se livrant à une véritable quête d’identité ainsi qu’à une réflexion sur la nécessité d’une évasion spirituelle. Un petit bijou tant sur le fond que sur la forme avec une écriture aussi maîtrisée qu’incisive, l’auteur mêlant brillamment des instants de poésie cauchemardesque à sa prose dotée d’une ponctuation démente. Coup de cœur !

Un petit extrait – qui n’est pas celui de la 4ème de couverture – pour vous donner le ton !

« Il faut le savoir, l’intérêt de la zopiclone n’est pas tant de vous assommer que de vous poser des questions philosophiques essentielles. Avec elle, vous dormez, certes. Pas longtemps, mais vous dormez. Et quand vous vous réveillez, vous êtes une créature de science-fiction, un croisement entre le zombi et l’huître. Il vous faut deux heures, trois douches, quatre cafés et une surdose de vitamine C pour récupérer un état de vigilance plus développé, vous hissant du rang de mollusque à celui du crustacé (du moins cela vous rend-il dans un premier temps une certaine faculté de déplacement, même en crabe, c’est déjà appréciable).

Une fois que vous redevenez capable 1) de vous souvenir du prénom de votre femme, des vos enfants, de votre canari ou de votre poisson rouge; 2) de le prononcer avec une élocution qui ne rappelle plus que de très loin l’état du grand alcoolique à langue pâteuse, alors vous savez que vous êtes sorti de la phase purement chimique de cotre nuit d’amour avec la zopiclone.

Vous entrez maintenant dans sa phase dite métaphysique, la plus sophistiquée et la plus intéressante, celle qui vous place devant la grande question, la question centrale de votre existence d’insomniaque : à quoi cela sert-il de dormir, nom de Dieu, si c’est pour vous réveiller encore plus démoli qu’avant de vous être couché ? »

Super-héros !

8 Jan

Trouvé dans le rayon nouveautés de la bibliothèque. Intriguée par le titre à rallonge. Et pas déçue – loin de là – par ce roman.

Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom L’Éclair et a sauvé le monde, Paul Vacca

104565012Thomas Leclerc, collégien dans une petite ville de banlieue parisienne, en plein cœur des années 60, n’est pas un petit garçon comme les autres. Autiste, il est incapable de ressentir ni de manifester la moindre émotion alors qu’il résout les problèmes mathématiques les plus complexes plus vite que quiconque. Alors que les autres enfants de son âge joue ensemble dans la cour de récré, lui, toujours positionné au même endroit se pose des questions existentielles quant au fonctionnement du monde, à la manière de se faire des amis ou à la méthode à adopter pour sourire.

Un jour, alors qu’il se rend à un énième rendez-vous médical et qu’il doit patienter dans la salle d’attente, il découvre un comic book dans la pile des revues. Intrigué puis captivé par ces histoires de super-héros, tous différents de l’ensemble de la population lamba, étrangers comme lui dans une société qui n’est pas faite pour eux, condamnés comme lui à la solitude, Thomas réalise que lui aussi pourrait bien avoir son rôle à jouer dans la bonne marche de l’univers. Le jeune garçon va alors s’inventer une vie de super-héros, celle de Tom L’Éclair, allant chaque jour à la découverte du monde, de ce monde qui l’entoure depuis tant d’années sans qu’il n’interagisse avec lui (ses parents, les collégiens, sa ville), afin de trouver des missions extraordinaires (sauver un chien par exemple), dignes de son nouveau statut et de sauver son univers.

Ce roman de Paul Vacca est magique. C’est simple, dès les premières lignes, je me suis dit : « Voilà le roman que j’aurais voulu écrire ! ». Mais un autre l’a fait, et vraiment très bien fait. L’auteur nous plonge dans la tête et l’univers de ce petit garçon différent, à la fois surprotégé et incompris par sa maman qui l’aime pourtant plus que tout au monde. A travers le regard de Tom s’ouvre un monde magique que malheureusement beaucoup d’adultes ont perdu de vue, on monde dans lequel tout est possible, pour peu que l’on y croie. Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est que tout en abordant des sujets parfois très sensibles (hors autisme qui l’est déjà suffisamment) – disparition d’une fillette, problèmes de couple, tentative de suicide… – la tonalité reste toujours emprunte d’humour. Et sous-couvert d’un texte léger et facile d’accès – de jeunes collégiens peuvent le lire et le comprendre sans problème – se dévoile une émotion permanente ainsi qu’une vision très subtile et poétique de la vie. Le rôle de super-héros que le petit Tom s’est inventé va ainsi non seulement lui permettre de grandir et d’apprendre à se lier et à communiquer avec le monde qui l’entoure, mais aussi permettre à tous les lecteurs de ce que je qualifierais presque de fable philosophique d’ouvrir davantage leurs yeux et leur cœur sur ce qui les entoure. Énorme coup de cœur !

Magie poétique des chiffres

27 Oct

Une jolie découverte dans les rayons de la bibliothèque. Littérature japonaise bien sûr !

La formule préférée du professeur, Yoko Ogawa

La narratrice, une jeune aide-ménagère, vient de se faire embaucher chez un ancien mathématicien. Le sexagénaire ne peut en effet réaliser seul les gestes élémentaires du quotidien. Vingt ans plus tôt, le professeur a été victime d’un grave accident de voiture qui a bouleversé sa vie. S’il se souvient de ce qu’a été son existence avant le drame et a conservé intactes ses facultés intellectuelles , depuis, sa mémoire n’excède pas les quatre-vingt minutes.

Tous les matins, l’aide-ménagère doit donc se présenter comme si elle effectuait son premier jour de travail. Mais au fil des jours, à force de patience, un lien va s’établir entre ces deux êtres que tout semblait opposer. Les mathématiques, contre toute attente pour la jeune femme qui a arrêté ses études très tôt et n’a jamais été passionnée par la matière, vont les réunir. Bientôt, à la demande du professeur, la narratrice va lui présenter son fils de dix ans. Ensemble, ils vont découvrir la richesse et la magie des chiffres et redonner un sens à la vie du professeur.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai pas d’appétence particulière pour les mathématiques et même que cette discipline me rebute particulièrement. La force de Yoko Ogawa est justement de conférer à cette discipline une magie insoupçonnée. Grâce aux chiffres, les trois personnages vont se lier d’une amitié indéfectible alors que rien n’aurait laisser présager que la mère et son fils ne puissent entretenir le moindre lien avec un vieillard monomaniaque. Ce roman subtil évoque d’une façon très délicate mêlée d’humour les questions de la mémoire, de la dépendance et des relations humaines intergénérationnelles.Si j’avoue avoir parfois décroché pendant certaines démonstrations mathématiques, j’ai pris un immense plaisir à lire ce roman et à comprendre que cette discipline que j’ai longtemps jugée fastidieuse pouvait aussi receler de la poésie. Cet admirable roman – qui me fait penser au Théorème du perroquet de Guedj (chroniqué ici) – a d’ailleurs reçu de nombreux prix dont celui de la Société des mathématiques pour avoir révélé au lecteur la beauté de cette discipline.

Amour de jeunesse

13 Oct

Ma reprise de la lecture ne pouvait être exempte de littérature nippone. Une petite chronique avant de vous quitter quelques jours – je pars me ressourcer un peu après les terribles épreuves que nous venons de traverser. Mais promis, je reviens très très vite !

Azami, Aki Shimazaki

Mitsuo a la trentaine, il est rédacteur dans une revue culturelle et est marié avec Atsuko, la mère de ses deux enfants avec laquelle il s’entend bien. Toutefois, depuis la seconde grossesse de son épouse, Mitsuo s’est mis à fréquenter des salons érotiques pour palier à ses besoins. Depuis, il n’a plus jamais eu aucun rapport intime avec sa femme. Cela le contrarie bien sûr d’être un couple sexless alors qu’il est encore jeune mais il ne recherche toutefois pas de relation extraconjugale.

Un jour, Mitsuo rencontre tout à fait par hasard un ancien camarade de classe, Gorô, devenu président d’une importante entreprise, qui le convie dans un club branché. Là, il découvre à son grand étonnement que son tout premier amour – qui remonte à l’école primaire -, la belle et mystérieuse Mitsuko, opère comme entraîneuse. Sous le choc de cette apparition, Mitsuo ne sait d’abord comment réagir, avant d’être envahi par un désir intense de retrouver son amour de jeunesse…

Voilà un court roman qui traite d’un sujet délicat tout en finesse. Shamizaki (dont j’avais déjà chroniqué Tonbo) évoque les problèmes de couple et plus précisément l’absence de rapports sexuels par le biais d’un personnage masculin qui, loin des stéréotypes misogynes, s’il s’attriste de ce manque avec celle qu’il aime ne court pas le combler avec les premières venues alors qu’il en aurait l’occasion. D’ailleurs, on sent qu’il méprise Gorô qui entretient trois maîtresses et considère les femmes comme de vulgaires objets de consommation. Il faudra l’arrivée de son tout premier amour pour qu’il commette un écart et cette relation est évoquée avec beaucoup de retenue et de poésie. Voilà une auteure qui me plaît de plus en plus.

Poète maudit

13 Avr

Je poursuis dans mes lectures à distance pour le CDI.

C’était mon oncle, Yves Grevet

Depuis peu, Noé vit à la campagne avec ses parents. Un jour, le commissariat appelle et lui annonce le décès d’un certain Armand Petit. Noé, qui n’en a jamais entendu parler, pense à une erreur. Mais son père lui apprend qu’il s’agissait de son frère aîné, SDF depuis quinze ans.

A l’occasion des fêtes de Noël, Noé se rend une semaine chez sa grand-mère à Clermont-Ferrand. Dans sa valise, il a apporté les recueils de poèmes de son oncle Armand que lui a confiés son père. Le jeune garçon est bien décidé de mettre à profit ces quelques jours de vacances en ville pour découvrir ce que fut la vie de son oncle. Comment un homme si cultivé, passionné de voyage et de poésie a-t-il pu se retrouver à la rue, alcoolique, délaissé par sa famille ?

Yves Grevet, l’auteur de Méto, traite avec délicatesse le thème de la marginalité. Grâce à un texte simple et efficace, les jeunes lecteurs (à partir de  ans) découvriront que la vie peut parfois prendre bien des détours et entraîner bien bas n’importe quel être humain, surtout peut-être les plus sensibles et que si l’amour peut rendre invincible, la perte de ce dernier peut totalement détruire un homme. Le texte donne aussi une vraie leçon de solidarité et de respect de la personne. Mais ce que j’ai préféré – là, c’est mon côté amoureuse des mots qui parle -, ce sont tous les extraits de poèmes cités au fil du texte. Des textes magnifiques de Verlaine, Rimbaud, Eluard, Char, Supervielle, Vian et j’en passe. Une excellente initiation à la poésie. Et puis un texte qui cite Boris Vian ne peut être que bon ! (d’accord, je ne suis pas objective sur ce point !)

Féérique

11 Avr

Voilà un auteur de littérature jeunesse qu’il me pressait de retrouver. C’est chose faite grâce à ma merveilleuse amie documentaliste qui vient de me faire porter son dernier roman.

Le livre de Perle, Timothée de Fombelle

Trois destins sont intimement noués dans ce livre. Celui de l’auteur, garçon rêveur passionné de photographie, bouleversé à 14 ans par un chagrin d’amour, qui deviendra écrivain. L’histoire de d’un jeune garçon débarqué de nulle part, qui prendra le nom de Joshua Perle après avoir été recueilli en 1936 par le couple Perle, marchands de guimauves renommés de la capitale. Quelques temps après son arrivée, il sera obligé de partir sur le front puis s’engagera dans la Résistance en découvrant que ses parents adoptifs ont été raflés. Enfin la vie torturée d’Ilian, un jeune prince pourchassé par son frère, amoureux d’une fée, Olia, dont il est cruellement séparé mais qu’il tentera à tout prix de retrouver.

Je ne vais pas vous mentir, j’ai mis du temps à comprendre l’intrigue et à relier tous les fils de l’histoire tant les différents univers spatio-temporels sont imbriqués. Mais loin de me décourager, je me suis au contraire laissée porter par la magie d’un texte subtile, d’une poésie incroyable, aussi subtile qu’une perle de rosée sur un brin de muguet. Au fur et à mesure d’une lecture qu’il est impossible de lâcher, le mystère s’éclaircit pour laisser apparaître un véritable livre gigogne, un roman dans le roman qui conte et met en abyme l’histoire tragique d’un prince de conte de fées chassé de son royaume, qui devra affronter la barbarie humaine tout en souffrant la douleur de la perte de celle qu’il a tant aimée. Timothée de Fombelle (auteur des déjà très réussis Tobie Lolness et Vango) réussit l’exploit de réunir des univers très différents, le charme envoûtant du pays des fées et celui terrifiant de la seconde Guerre mondiale, en peignant des personnages d’une extraordinaire intensité car protéiformes. Il permet avec ce roman d’aventure proche du conte fondé sur un imaginaire d’une extrême richesse de procurer à la littérature jeunesse ses lettres de noblesse. Je conseille ce livre à partir de la 5ème pour les très bons lecteurs. En tout cas, il ne faut pas prendre peur devant la complexité de la construction. Laissez-vous conduire par la beauté des mots.

Un petit extrait pour le plaisir :

« Ilian eut alors l’impression qu’on lui attrapait la main et qu’on le tirait en arrière, entre les chênes verts. Olia pourtant n’avait pas bougé. Ses doigts restaient sur l’écorce de l’arbre. Ilian se sentait irrésistiblement emporté. il n’essayait d’ailleurs pas de résister. il courait au-dessus des ronciers. Une force inconnue animait son corps et sa volonté. Il voulut retourner un dernière fois vers elle, mais la forêt les masquait l’un à l’autre.

Une heure plus tard, Ilian arriva à la nage sous les pilotis du palais, se hissa sur une poutrelle pour reprendre son souffle. Il sentit se détacher le fil invisible qui l’avait fait courir.

Certaines forces sont pourtant plus puissantes que la magie. Un autre fil d’or restait attaché au centre de sa poitrine. Un fil dont il ne pourrait jamais se défaire. »

Aux âmes voguantes…

8 Mar

Une pépite retrouvée dans le fond du CDI…

L’enfant de la haute mer, Jules Supervielle

Ce petit opuscule du poète uruguayen comporte huit contes, que l’on peut tout à la fois qualifier de philosophiques, poétiques ou cruels. Tous ou presque évoquent la mort et, si ce n’est la mort, un immense sentiment de perte notamment dans « La jeune fille à la voix de violon » où une enfant perd son étrange timbre de violon, particularité qui l’exclut de sa famille, de la communauté. Mais le jour où ses parents la font opérer et se félicitent de la disparition de ce son si particulier dans sa voix, l’enfant comprend qu’elle a perdu en réalité ce qui faisait son essence même et qu’on lui a volé une partie d’elle-même. Cette cruauté tragique est d’ailleurs annoncée dès le premier conte, qui confère son titre à l’ouvrage. On comprendra que cette enfant vivant seule en pleine mer n’est que le fruit de l’imaginaire d’un père qui avait perdu sa fille, un fantôme donc, condamné à errer seule dans ce magnifiquement triste village marin (on retrouvera ce thème du mort perdu dans les limbes aquatiques dans « L’inconnue de la Seine »).

Inutile d’en dire plus sans risquer de rompre le charme de ces contes qui laisseront longtemps leur empreinte en moi. Voilà le genre de textes que l’on peut lire et relire sans se lasser, en y découvrant sans doute toujours un sens nouveau. Un chef-d’oeuvre de poésie.

Je vous livre ici un extrait de « L’enfant de la haute mer » afin de vous faire apprécier la richesse poétique de l’oeuvre :

« […] l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.[..] »

Une vie à réécrire

2 Fév

Et encore une nouveauté au CDI !

Patients, Grand Corps Malade

Grand Corps Malade, le désormais très célèbre slameur, n’a pas toujours été handicapé. Celui qui se nomme en réalité Fabien Marsaud nous raconte comment sa vie a basculé du jour au lendemain après un « bête » accident. En effet, quelques jours avant ses 20 ans, alors qu’il s’amuse au bord d’une piscine avec de amis, Fabien plonge et sa tête se cogne au fond de ladite piscine trop peu remplie. Ce jour-là, Fabien aurait pu rester au fond de l’eau. La vie en a décidé autrement.

Le jeune homme – qui se destinait à devenir professeur de sport – survit à l’accident. Mais dans quel état ! Dans le service de réanimation qui l’accueille, les pronostiques des médecins ne sont pas favorables. On dit à ses parents qu’il ne remarchera jamais. Le jeune homme, une fois hors de danger, est néanmoins transféré dans un centre de rééducation spécialisé dans les para et tétraplégies. Là-bas, il va devoir peu à peu à apprivoiser son nouveau corps affaibli et complètement repenser sa vie future.

L’ouvrage s’ouvre sur deux textes de slam « Sixième sens » et « Je dors sur mes deux oreilles » très percutants, poignants et d’une grande poésie. Ces préambules – ainsi que la quatrième de couverture – laissaient augurer une excellente prose. J’ai été déçue sur ce point. La langue est courante, très souvent parlée voire quelque fois familière. Malgré quelques formules choc très imagées telles que « Quand tu es dépendant des autres pour le moindre geste, il faut être pote avec la grande aiguille de l’horloge. La patience est un art qui s’apprend patiemment », je n’ai pas retrouvé ce qui fait la beauté des textes en vers. Dommage. De même, l’écriture peut sembler distante. Mais là, je crois qu’il ne pouvait pas en être autrement. Fabien raconte à la première personne l’histoire d’un corps qu’il ne connait plus, qui n’est plus vraiment le sien. Les sentiments sont parfois difficiles à déceler derrière les actes mais ils sont bien présents en filigrane.

Pour le fond, voilà donc un récit coup de poing, qui témoigne avec des mots simples, sans prendre de pincettes ce qui fait le quotidien des grands paralysés en centre de rééducation. Fabien nous raconte tout : du fait de devoir regarder le plafond pendant des jours, de ne pas pouvoir changer le programme de la télé et de supporter des programmes stupides toute la journée, de ne pas pouvoir « aller à la selle » tout seul… tout ce qui fait que le quotidien peut vite devenir insupportable lorsque l’on a pas d’autre choix que de rester scotcher à son lit. Ensuite, vient le temps de la découverte de ce nouveau corps, malade, qui réagit bien trop mal à ce qu’on lui demande. Et encore, Fabien, dans son malheur a de la chance. Après quelques mois au centre, on lui apprend qu’il pourra remarcher. Difficilement, avec des béquilles. Non, il ne pourra plus courir ni envisager de carrière sportive. Oui, bien sûr, cette nouvelle l’accable à un point indescriptible. Mais lui pourra remarcher. Contrairement à la majorité de ses compagnons de galère – des jeunes pour la plupart accidentés de la route – qui eux demeureront collés à leur fauteuil le restant de leurs jours. J’ai eu bien du mal à lâcher le livre (que j’ai lu quasiment d’une traite) tant j’avais envie de savoir comment l’auteur avait pu surmonter tout cela. Bien évidemment, je savais que ça se terminait plutôt bien, mais j’avais envie de connaitre les différentes étapes psychiques par lesquelles il était passé : incrédulité, espoir, abattement, espoir de nouveau… Il faut une sacrée de courage et une force de caractère hors norme pour conserver un moral d’acier dans de telles conditions et dépasser justement sa condition. Une très belle leçon de vie, à méditer !