Tag Archives: première guerre mondiale

L’homme invisible

18 Fév

Une (grosse) pépite qui dormait dans les rayons du CDI…

L’éclipse, Robert Cormier

Depuis qu’il est tout petit, Paul Moreaux est intrigué par une photo de famille réalisée avant la Première Guerre mondiale. La raison de sa curiosité ? Son oncle Adélard avait subitement disparu au moment du cliché alors qu’il était présent dans le groupe quelques secondes plus tôt. Lorsque l’enfant interroge ses parents, il obtient inexorablement la même réponse : chaque famille a ses mystères et ton oncle adorait faire des farces. Oui mais voilà, le jeune Paul est persuadé qu’une autre explication à cette disparition existe.

En 1929, une crise économique sans précédent ravage les Etats-Unis. Paul a 13 ans et, avec son regard d’adolescent, en constate les ravages dans la petite communauté d’ouvriers canadiens émigrés. L’usine de peignes dans laquelle travaille son père est en grande difficulté, les ouvriers se mettent en grève et sont prêts à en découdre physiquement. Dans le même temps, le Klux Klux Klan (société secrète raciste) tente de convertir de nouveaux adeptes dans la ville.

Dans ce contexte difficile, Paul  – en proie à ses premiers émois amoureux qui vont de paire avec les bouleversements physiologiques de son âge – se rend compte qu’il possède un étrange pouvoir. Il découvre qu’il est capable de devenir invisible à volonté, de s’éclipser totalement. Alors qu’il pourrait se réjouir de ce formidable pouvoir, il s’en inquiète. En effet, s’il pourrait le mettre à profit pour une bonne cause, il n’y verrait pas d’inconvénient, mais devenir invisible peut aussi permettre de faire le mal, d’assouvir ses fantasmes, les meilleurs comme les pires et peut-être même de tuer…

Voilà un excellent roman. Non seulement de par son intrigue passionnante, fantastique dans tous les sens du terme, mais de par une structure narrative complexe, faite de récits enchâssés et de mises en abîme (roman dans le roman). Je reviens à l’intrigue dans un premier temps. Si le phénomène de l’éclipse occupe la majeure partie du roman, l’auteur dresse une toile de fond historique très bien documentée et accessible à un jeune public qui découvrira un aspect de l’Histoire américaine qu’il n’aura peut-être qu’entrevue en cours. la question de l’invisibilité quant à elle renvoie à de nombreux questionnements métaphysiques, notamment les questions du bien et du mal et de la liberté. Ce pouvoir rend-il plus libre celui qui le possède ? Lui donne-t-il tous les droits sur les autres ? Comment être certain qu’une action que l’on croit bonne sur le coup n’est pas en réalité très néfaste ? Des interrogations parmi d’autres que les personnages et le lecteur devront se poser.

J’en reviens à la narration cette fois. J’ai littéralement été bluffée. le plus difficile est ici de tenir ma langue afin de ne pas ôter le plaisir procuré par ce livre gigogne. Je ne donnerai qu’un indice, le titre du livre peut prendre plusieurs signification et renvoie également à la narration. L’auteur réalise donc un véritable tour de force, d’autant plus qu’il s’agit d’une oeuvre jeunesse, genre qui laisse rarement entrevoir d’aussi passionnantes et remarquables prouesses techniques en matière de construction. Un véritable coup de coeur (pas seulement destiné aux jeunes lecteurs donc). J’espère que de courageux élèves seront assez curieux pour dépasser la peur d’affronter près de 500 pages et une couverture un peu défraîchie… le livre en vaut la chandelle !

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Amour malade

31 Juil

Je tiens à remercier encore vivement celui qui m’a offert ce livre !

La pitié dangereuse, Stefan Zweig

L’intrigue du seul roman de l’auteur autrichien est simple. A la veille de la première Guerre Mondiale, un jeune officier, Anton Hofmiller, est invité au château du riche Kekesfalva par le biais d’un ami. Impressionné par tant de faste, Anton profite pleinement de la soirée quand il s’aperçoit qu’il a oublié d’inviter la fille de son hôte à danser. Il convie donc la jeune femme mais celle-ci ne peut répondre à son invitation pour la simple et bonne raison qu’elle est paralysée ! Anton, honteux de sa « gaffe » et pris de pitié pour la jeune infirme, Edith, va tenter de se faire pardonner en envoyant des fleurs et en multipliant les visites à la demoiselle. Il tombe bien vite dans un terrible engrenage en se retrouvant prisonnier du père et du médecin de la malade qui lui recommandent de lui mentir sur son état afin de lui éviter des souffrances inutiles.

Bientôt, Edith ne peut plus cacher son amour pour Anton. Mais celui-ci n’a pour elle que pitié car comment aimer une fille si peu faible et si riche sans passer pour un profiteur ? Pendant longtemps, il ne s’aperçoit de rien ou préfère ne rien remarquer et ne découvrira l’ampleur des sentiments de l’infirme que bien trop tard…

Je ne le répéterai jamais assez, Zweig est l’un des meilleurs peintres des sentiments de toute la littérature mondiale. Dans ce roman, l’auteur nous entraîne au cœur d’une histoire d’amour aux airs de tragédie antique puisque le destin de notre jeune lieutenant se décide dès les toutes premières pages. A peine a-t-il mis les pieds dans la demeure Kekesfalva que son sort se retrouve inextricablement mêlé à celui de la famille. D’ailleurs, par trois fois il tentera de fuir la maison mais à chaque fois une force extérieure à sa volonté le contraindra à y retourner. Cette force suprême, c’est la pitié, une pitié dangereuse, « mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère » et qui peut, dans certains cas « persévérer jusqu’à l’extrême limite des forces humaines ». Le personnage principal passe son temps à analyser son comportement et à balancer entre la volonté de dire la vérité à la malade et la faire souffrir ou continuer à lui mentir quitte à détruire le peu d’estime qui lui reste de lui-même. Prisonnier des conventions, de l’ordre établi, il ne pourra jamais vraiment se défaire de cette prison et de ces questionnements. Questions d’ailleurs toujours d’actualité : comment parler à un malade ? Doit-on lui cacher une partir de la vérité pour le préserver ou bien tout lui dire sous peine de le faire souffrir davantage ? Le drame d’Anton revêt un problème d’ordre éthique universel.

Par la peinture de ce drame familial, Zweig donne aussi à voir la société viennoise et ses valeurs en perdition à l’aube de la première Guerre Mondiale. Ce n’est pas seulement Edith qui est infirme mais la nation même. En effet, le personnage de Kekesfalva qui cache ses origines juives pour établir sa fortune montre à quel point l’auteur a pu souffrir de la montée de l’anti-sémitisme dans son pays.

Je ne m’étendrai pas davantage dans l’analyse tant il y a de choses à dire. Vous l’aurez compris, ce roman est à classer parmi les monuments de la littérature tant il suscite de pistes de réflexion toujours d’actualité. A lire absolument une fois dans sa vie !

A découvrir, d’autres chroniques de l’oeuvre de Zweig : Brûlant Secret et La Confusion des sentiments

Entre deux mères

2 Oct

Ce livre m’a été offert par les éditions Stock via le site Libfly. Je les en remercie vivement !

Une vie entre deux océans, M.L. Stedman

L’action se passe en Australie, juste après la première Guerre Mondiale. Tom Sherbourne, rescapé de l’horreur des tranchées, trouve un emploi bien particulier de retour au pays. Il va devenir le nouveau gardien du phare de l’île pour le moins sauvage de Janus, située entre l’océan Indien et le grand océan du Sud. L’endroit, coupé du monde, lui semble parfait pour retrouver un semblant de paix intérieure après avoir combattu et tué des hommes à la guerre.

Rapidement, il fait néanmoins la connaissance d’Isabel, qui vit dans la petite bourgade de Partageuse, juste en face du phare. Les deux jeunes gens ne tardent pas à se marier. Isabel s’installe sur l’île et vit avec Tom de merveilleux moments de bonheur.

Mais cette félicité ne sera que de courte durée. Isabel et Tom ne parviennent pas à avoir d’enfant. La jeune femme enchaîne les fausses-couches et la dernière, à plusieurs de grossesse, est particulièrement traumatisante.

Quelques jours seulement après ce triste événement, un canot vient s’échouer sur Janus. A son bord : un homme mort, un cardigan de femme et un bébé de quelques mois à peine… vivant ! Isabel supplie Tom de ne pas mentionner « l’incident » dans son registre le jour même. Evidemment, le lendemain, elle ne peut plus se défaire de l’enfant qu’elle a commencé à allaiter et Tom n’a pas le coeur à voir souffrir encore sa femme…

Les conséquences de leur choix vont se révéler redoutables puisque la mère de la fillette est toujours en vie et réside à Partageuse…

Si j’avoue avoir eu du mal à me plonger dedans en raison des 40 premières pages un peu trop descriptives à mon goût, je me suis ensuite littéralement laissée absorber par l’intrigue. Dès le moment où Tom et Isabel recueillent la petite fille, on sait qu’ils courent à la catastrophe et qu’ils finiront tôt ou tard par se faire engloutir par leur mensonge. Un mensonge qui s’amplifie au fil du roman, qui grossit et qui telle une vague va plonger tous les protagonistes dans le malheur.

On pourra apprécier les jeux sur l’onomastique. Le phare – Janus – et la ville – Partageuse. Janus ou les deux visages de ce couple apparemment charmant, qui, traumatisé par la certitude de ne jamais connaître un bonheur complet va prendre une décision qui va totalement les dépasser. Partageuse, puisque la petite fille va se retrouver partager entre deux femmes : sa mère biologique et Isabel, sa mère de coeur. La petite fille, rebaptisée Lucy – lumière – par ses parents d’adoption, mais qui leur apportera tant d’ombre après le bonheur initial; et bien-nommée Grace par sa véritable mère puisqu’elle réchappe à la mort se façon providentielle.

Ce que j’ai le plus apprécié, c’est le fait que cette histoire émouvante ne tombe pas dans le pathos et réussit formidablement à tenir le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Ce premier roman de M.L. Stedman est une telle réussite que Dreamworks a déjà acquis les droits d’adaptation et que le réalisateur est déjà trouvé.

Une très jolie lecture qui, je n’en doute pas, saura se faire une place en cette rentrée littéraire !