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Racines

19 Sep

Chaque année, la même question taraude les professeurs de français : quels livres faire étudier à leurs élèves ? Voilà des années que nous cherchons avec ma collègue des idées en matière d’autobiographie. Le genre est certes riche, mais lorsqu’il s’agit de dénicher une oeuvre accessible à des troisièmes tout en conservant un texte de qualité, l’exercice n’est pas aisé. Je crois que nous sommes enfin parvenu à trouver le Graal avec Le Clézio ! J’aime quand mes collègues me mettent de bons livres entre les mains !

L’Africain, J.M.G Le Clézio

Dans ce petit ouvrage rédigé en à peine deux mois, le prix Nobel 2008 revient sur son enfance passée en Afrique de l’Ouest, au Nigéria pour être précis, après avoir quitté Nice, sa ville natale, pendant la guerre. L’enfant, âgé alors de huit ans, vit dans une case avec sa mère, son frère et son père. Ou plutôt, avec l’idée de ce dernier, médecin militaire qui passe davantage de temps à parcourir le territoire et à sauver la vie d’inconnus que de s’occuper de sa famille. Pour le petit Le Clézio, l’Afrique est synonyme de liberté mais aussi de violence et d’incompréhension avec un père pour qui la discipline vaut mieux que la parole. Voilà sans doute pourquoi l’auteur a longtemps rêvé que c’était sa mère l’africaine, figure douce et aimante, celle avec qui les règles n’existaient pas en l’absence de son mari.

Avec une écriture simple mais très intense, Le Clézio parvient à nous faire voyager non seulement dans son enfance mais aussi dans cette Afrique dont on ressent vivement chaque odeur, chaque saveur et où joies et malheurs sont intimement liés. Peu à peu, ce n’est plus seulement de lui que nous parle l’auteur mais de son père, de ses racines, de ce qui l’a fait devenir l’homme qu’il est devenu. Ce livre, au-delà de l’autobiographie, est sans doute à lire comme un hommage à son père avec lequel il a eu tant de difficultés à communiquer. En partant en quête de lui-même, ce n’est pas seulement l’enfant qu’il était mais celui qui lui a donné vie qu’il a rencontré. Je crois que les mots de l’auteur lui-même résumeront bien mieux que moi son oeuvre. Voici quelques lignes qui viennent à la fin de l’ouvrage :

« […] je me souviens de tout ce que j’ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois en Afrique : une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait, que j’en jouissais jusqu’à la douleur. […] Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ? […] C’est en l’écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n’est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance, lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l’ouest du Cameroun. La mémoire des espérances et des angoisses de mon père, sa solitude, sa détresse à Ogoja.[…] »

Vie en transparence

4 Mai

Je lis rarement des autobiographies. Le résumé de celle-ci, un extrait du texte en fait, m’a vraiment donné envie de découvrir la vie de cet auteur au nom connu mais dont je n’ai jamais rien lu.

Un Pedigree, Patrick Modiano

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une autobiographie totale. L’auteur ne revient pas sur sa vie en intégralité mais juste sur son enfance et son adolescence, jusqu’à sa majorité à l’âge de 21 ans, âge auquel il entamera l’écriture de son premier roman.

Au début du texte, l’auteur tente de reconstituer la vie de ses parents avant sa naissance, ce qui donne lieu à une énumération de noms et de lieux un peu longuette dans le premier chapitre, d’autant qu’il n’est pas aidé dans sa reconstitution en raison de la période très trouble de l’Occupation.

Il en vient ensuite à lui et à son enfance. Sa vie à Biarritz avec son frère jusqu’à l’âge de 5 ans. Puis, le déménagement à Paris. Et sa mère, actrice, qui commence à le délaisser. Et, l’événement majeur, en 1957, alors que Patrick a 12 ans : la mort de son frère. On ne sait pas de quoi. Le fait est relaté en un petit paragraphe. A partir de là, le jeune Patrick a l’impression de ne pas faire partie de sa propre vie, de la vivre comme s’il se trouvait de l’autre côté d’une vitre. C’est l’extrait que l’on trouve en quatrième de couverture et qui m’a interpellée tant il me correspond dans un certain sens : « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. In ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens e conscience. […] Les événements que j’évoquerai jusqu’à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence […]. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d’autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. »

Modiano raconte donc ces vingt et unièmes premières années éloigné de lui-même, porteur de la mort de ce frère, mort en partie pour lui-même et ses parents. Du coup, le récit se fait très froidement, l’auteur raconte les faits sans la moindre émotion. Mais comment faire autrement alors que ses parents ne lui ont jamais apporter la moindre émotion ? Il passe la plus grande majorité de son adolescence en internat. Lorsqu’il peut en sortir le week-end – et c’est rare – c’est pour se retrouver chez de la famille ou des amis lointains. Jamais ou presque avec ses parents…

A 21 ans, il coupe totalement les ponts avec son père. Se libère de son autorité et peut commencer à vivre sa vie en écrivant son premier livre.

Etrangement, alors que je n’ai pas du tout apprécié le début et alors que l’auteur effectue une très importante mise à distance, ne laissant pratiquement poindre aucun sentiment, aucune émotion sur son enfance, j’ai vraiment beaucoup aimé cette autobiographie qui a su trouver résonance en moi. Je recommande vivement ce texte !

Je réédite la chronique le 9 octobre 2014 : Patrick Modiano vient d’être sacré Prix Nobel de littérature ! Félicitations !

Violence poétique

14 Déc

J’ai un sérieux penchant masochiste, je le reconnais volontiers !

Le bruit et la fureur, William Faulkner

Bon, je ne me suis pas attaquée à l’oeuvre la plus simple de l’histoire littéraire américaine… J’ai découvert Faulkner en première année de fac, ce qui remonte maintenant à plus de 10 ans (hé oui, ça ne nous rajeunit pas !). Son roman Sanctuaire était au programme de littérature comparée. La première fois que je l’ai lu, je n’ai quasiment rien compris. Ce n’est qu’au bout de plusieurs relectures, cours et lectures de commentaires que le jour avait pu commencer à se faire. Vous devez vous demander pourquoi diable, après avoir tant souffert pour tenter de comprendre un livre choisir consciemment de risquer de se remettre dans une position si critique… Hé bien, parce que Faulkner, malgré l’opacité de son oeuvre est sans doute l’un des auteurs de prose les plus poétiques de ma connaissance malgré la violence de ses thèmes et que ce n’est pas pour rien qu’il a obtenu le Nobel. Et parce que, depuis plus de 10 ans, je me demandais ce qui se cachais derrière ce si merveilleux titre Le bruit et la fureur.

Je dois ma compréhension partielle de l’oeuvre à la préface fort éclairante de Maurice-Edgar Coindreau, le traducteur, qui réalise un résumé plutôt clair de cette oeuvre si complexe. Je crois que sans ce résumé initial, j’aurais sans doute abandonné au bout de quelques pages. Mais j’ai persévéré et en suis très heureuse.

Alors, pour tenter de faire simple… L’action se déroule dans le Mississippi, entre les membres d’une vieille famille jadis prospère et désormais quasi misérable. Trois générations vont se déchirer. Jasons Compson et sa femme Caroline ; leur fille Candace (ou Caddy) et leur trois fils, Quentin, Jason et Maury (qui sera appelé Benjamin ou Benjy pour ne pas souiller le nom de Maury Bascomb, son oncle); et Quentin, la fille de Candace. Il y a donc deux Jason (le père et le fils) et deux Quentin (l’oncle et la nièce). Autour d’eux, se succèdent trois générations de nègres : Dilsey et son mari Roskus, leurs enfants Versh, T.P et Frony et plus tard, Luster, le fils de Frony.

Candace va tomber enceinte d’un amant de passage et trouvera un mari qui la chassera un an plus tard. Elle abandonnera sa fille, Quentin, à sa mère qui lui refusera la permission de la voir.

Quentin voue une passion incestueuse pour sa soeur. Il se suicidera par jalousie quelques jours après le mariage de celle-ci à Harvard où il faisait ses études.

Jason, le père, mourra quelques temps plus tard après avoir sombré dans l’alcoolisme. Il laisse derrière lui sa femme ruinée et perpétuellement malade et ses deux fils, Jason et Benjy et Quentin, la petite fille que Candace a abandonnée. Benjamin est très attardé mentalement. A la suite d’une tentative de viol sur une fillette, ses parents l’ont fait castrer. Depuis, il ne s’exprime plus que par des cris et des gémissements. Jason lui est complétement sadique. Il ne cesse de persécuter les nègres qui le servent et sa nièce qui a 17 ans au moment où se déroule l’intrigue. Comme l’a fait sa mère à son âge, elle ne cesse de se donner à tous les hommes de passage dans la ville, ce qui rend fou de rage Jason.

Voilà pour le résumé. Maintenant, prenez tous ces éléments et mettez-les dans un shaker, agitez bien pour que tout se mélange et vous obtiendrez encore quelque chose de plus simple que ce qui vous est donné à lire. Effectivement, la chronologie va être complètement brouillée. Le livre est divisé en 4 parties. La première se passe le 7 avril 1928, la deuxième le 2 juin 1910, la troisième le 6 avril 1928 et la dernière le 8 avril 1928. La narration est également très complexe. Les trois premières parties sont des monologues intérieur des trois frères: d’abord Benjy, puis Quentin et Jason. Seule la dernière partie est un récit direct, bien plus simple d’accès que les deux premières surtout. Effectivement, les monologues intérieurs nous permettent de suivre les flux de pensées des personnages qui s’entrechoquent et se mélangent. L’écriture est très fragmentaire Ainsi, une même phrase dépourvue de ponctuation peut commencer à évoquer une époque pour dévier sur une autre provoquant une sérieuse confusion pour le lecteur. Mais des thèmes réapparaissent, et l’ on voit peu à peu se dessiner un portrait de chaque personnage.

J’arrête ici mais il y aurait encore tant à dire tellement cette oeuvre est riche. Malgré la difficulté d’accès, j’ai vraiment aimé ce livre, se faire violence a parfois du bon, et je retranscrit un passage que j’ai particulièrement apprécié et qui vous donnera une idée de la beauté mais aussi de la complexité du style. Il s’agit de deux extraits du monologue de Quentin, quelques minutes avant son suicide.

« je dus m’arrêter et fermer la grille elle continua dans la lumière grise l’odeur de pluie et il ne pleuvait toujours pas et le chèvrefeuille commençait à monter de la haie du jardin commençait elle pénétra dans l’ombre je pouvais entendre ses pas

Caddy

je m’arrêtai aux marches je ne pouvais plus entendre ses pas

Caddy

j’entendis ses pas puis ma main toucha la sienne ni chaude ni froide simplement calme sa robe un peu humide encore

l’aimes-tu maintenant

respiration lente comme une respiration lointaine

Caddy l’aimes-tu maintenant

je ne sais pas »

« J’étais en train de me peigner quand j’entendis sonner la demie. Mais j’avais encore jusqu’à moins le quart sauf si par hasard ne voyant sur les ténèbres en fuite que son visage à lui pas de plume brisée à moins qu’il n’y en ait eu deux mais pas deux comme ça allant à Boston le même soir puis mon visage et son visage à lui un instant dans le bruit de casse quand surgies de l’obscurité deux fenêtres éclairées se heurtent dans leur fuite rigide disparu son visage et le mien plus que moi qui vois ai vu ai-je vu pas adieu la verrière où plus personne ne mange la route vide dans les ténèbres dans le silence le pont arqué dans le silence obscurité sommeil l’eau paisible et vive pas adieu »

Maison close

6 Sep

Un peu de littérature japonaise, ça faisait longtemps !

Les belles endormies, Yasunari Kawabata

Le vieil Eguchi a 67 ans lorsqu’il décide – sur les conseils d’un ami – de pousser la porte des Belles Endormies, un établissement peu commun. Là-bas, les vieillards comme lui peuvent passer la nuit en compagnie d’une jeune fille endormie. Toutes les jeunes femmes – sous l’effet d’un puissant somnifère – dorment déjà lorsque le « client » rentre dans la chambre et dorment encore lorsqu’ils repartent le lendemain matin. Sur la table de chevet, deux comprimés sont tenus à la disposition des vieillards afin de leur permettre de passer une nuit paisible.

Si l’on en croit la patronne, tous les clients sont très calmes et aucun d’entre eux ne fait jamais rien aux petites. Et c’est vrai. En tous cas en ce qui concerne le vieil Eguchi qui passe une bonne partie de ses nuits à contempler la nouvelle nymphe qui lui a été attribuée et à se remémorer sa jeunesse et toutes les femmes qui ont compté dans sa vie.

Si Flaubert avait pu rencontrer Kawabata, nul doute que les deux hommes se seraient entendus vu que le japonais parvient à rédiger ce livre sur rien dont rêvait le français. Effectivement, nulle action dans ce roman. Eguchi arrive dans une chambre, décrit la jeune femme, se remémore sa jeunesse et ses conquêtes, prend son thé le lendemain matin et revient quelques jours plus tard pour faire exactement la même chose. Peu voire aucun intérêt là-dedans me direz-vous ! Au contraire ! On retrouve ici toute la poésie japonaise dans les descriptions aussi minutieuses que voluptueuses des corps de chacune de ces jeunes filles en fleur plongées dans un sommeil de mort. Et cela fait froid dans le dos. Elles, au printemps de leur vie, sont inertes, inconscientes de partager le lit d’un vieillard pendant que ce dernier les observe, s’allonge contre elles et se plonge dans des méditations sur sa propre existence et sur sa mort prochaine. Le contact de la main fripée d’Eguchi sur les peaux laiteuses des belles endormies provoque chez le vieil homme toutes sortes de sentiments. Colère, frustration mais aussi tristesse, mélancolie et bonheur l’envahissent et se superposent parfaitement sous la plume de Kawabata qui, rappelons-le, a obtenu le prix Nobel de littérature en 1968. Une réflexion poétique sur la vieillesse, la solitude et la mort qui se laisse savourer.