Tag Archives: psychanalyse

Jour sans fin

23 Août

Roman trouvé lors d’une flânerie dans une adorable librairie de Honfleur.

Le rêve de l’homme lucide, Philippe Ségur

1631119_6_f9e0_couverture-de-l-ouvrage-de-philippe-segur-le_ac0fba6791c3b65d00e129848862c861Simon Perse est écrivain, divorcé, père des deux enfants. Insomniaque de longue date, il a usé et abusé de tous les somnifères et anxiolytiques possibles pour tenter de remédier à son mal, en vain. Une fois par semaine, il se rend chez son psychanalyste. Un jour, en sortant d’une séance, une idée lumineuse lui vient : pourquoi chercher absolument à dormir alors que manifestement son corps refuse le sommeil ? Une solution radicale s’impose dès lors à lui : il va cesser de dormir.

Après avoir lutté cette fois de nombreux jours pour ne pas céder au sommeil et consommé à outrance bon nombre de stimulants, Simon atteint son but. Il ne dort plus. Mais rapidement cet état de conscience permanent va avoir des effets inattendus. Sa lucidité face au monde qui l’entoure va s’accroître – ce qui n’améliorera pas sa tendance dépressive. Vu qu’il s’agissait d’un objectif recherché, pas de problème. Mais bientôt, il va se trouver confronter à d’étranges hallucinations et traverser des époques différentes. Happé par des aventures cauchemardesques qui lui font oublier des pans entiers de sa vie réelle, perdu dans un univers constitué de faux-semblants auquel il refuse d’appartenir, Simon se lance sans le savoir dans une quête d’identité douloureuse.

Pour être honnête, je ne connaissais absolument pas cet auteur. Ce sont la couverture et l’extrait proposé au dos du livre qui m’ont attirée. Un extrait teinté d’un humour grinçant et cynique comme je l’aime ! Je n’ai pas été déçue ! Moi-même grande insomniaque par périodes, j’ai été happée par ce roman autobiographique complètement halluciné et n’en ai fait qu’une bouchée. Partant d’une trame qui pourrait apparaître somme toute pauvre  – un insomniaque décide de s’arrêter totalement de dormir -, l’auteur parvient à dresser un portrait corrosif de notre société post-moderne basée sur le mensonge, l’apparence et la consommation tout en se livrant à une véritable quête d’identité ainsi qu’à une réflexion sur la nécessité d’une évasion spirituelle. Un petit bijou tant sur le fond que sur la forme avec une écriture aussi maîtrisée qu’incisive, l’auteur mêlant brillamment des instants de poésie cauchemardesque à sa prose dotée d’une ponctuation démente. Coup de cœur !

Un petit extrait – qui n’est pas celui de la 4ème de couverture – pour vous donner le ton !

« Il faut le savoir, l’intérêt de la zopiclone n’est pas tant de vous assommer que de vous poser des questions philosophiques essentielles. Avec elle, vous dormez, certes. Pas longtemps, mais vous dormez. Et quand vous vous réveillez, vous êtes une créature de science-fiction, un croisement entre le zombi et l’huître. Il vous faut deux heures, trois douches, quatre cafés et une surdose de vitamine C pour récupérer un état de vigilance plus développé, vous hissant du rang de mollusque à celui du crustacé (du moins cela vous rend-il dans un premier temps une certaine faculté de déplacement, même en crabe, c’est déjà appréciable).

Une fois que vous redevenez capable 1) de vous souvenir du prénom de votre femme, des vos enfants, de votre canari ou de votre poisson rouge; 2) de le prononcer avec une élocution qui ne rappelle plus que de très loin l’état du grand alcoolique à langue pâteuse, alors vous savez que vous êtes sorti de la phase purement chimique de cotre nuit d’amour avec la zopiclone.

Vous entrez maintenant dans sa phase dite métaphysique, la plus sophistiquée et la plus intéressante, celle qui vous place devant la grande question, la question centrale de votre existence d’insomniaque : à quoi cela sert-il de dormir, nom de Dieu, si c’est pour vous réveiller encore plus démoli qu’avant de vous être couché ? »

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Coup double

3 Mai

Je remercie Alexandra de France Loisirs pour sa confiance et m’avoir fait découvrir ce nouvel auteur.

Je reviendrai sur tes pas, Liam McAllister

je-reviendrai-sur-tes-pasA Londres, une série de meurtres sans lien apparent les uns avec les autres, si ce n’est le mode opératoire, laisse à penser qu’un dangereux tueur en série rôde dans les parages. Comment l’auteur de ces horreurs choisit-il ses victimes et pourquoi réalise-t-il de telles mises en scène ? Voilà les questions auxquelles devront répondre l’inspecteur Martin Peterson et sa jeune collaboratrice Kate Mulligan s’ils veulent mettre un terme à cette suite macabre. Mais entre le flic expérimenté et fort en gueule et sa mystérieuse collègue, les débuts sont un peu compliqués, ce qui ne va pas aider l’enquête.

Difficile d’évoquer l’intrigue d’un thriller sans en révéler plus qu’il n’en faut et vendre la mèche, voilà pourquoi j’arrête ici mon résumé. Très bonne surprise que ce roman pour l’amatrice du genre que je suis. Je l’ai littéralement dévoré ! Il faut dire que dès la première page, Liam McAllister nous plonge au cœur du suspens en mettant en scène un premier meurtre en direct (qui se révélera être le troisième en fait). Dès lors, nous connaissons le criminel et son mode opératoire et sommes en cela en avance sur les enquêteurs. Mais bientôt, les pistes vont s’emmêler et le véritable psychopathe n’est peut-être pas celui que l’on pense (ça aussi, le lecteur le découvrira bien avant Martin et Kate). Toutefois, ce n’est pas pour autant que nous sommes au courant de tous les tenants et aboutissants de l’enquête. Loin de là. Et c’est ici que l’auteur possède un réel art de la narration. Cette narration interne qui alterne entre tous les protagonistes et qui finit par réaliser un kaléidoscope narratif qui ne nous laisse apparaître que quelques parcelles de la solution sans nous la révéler dans son ensemble. A nous comme aux enquêteurs de tenter de reformer le puzzle afin de comprendre les vraies motivations du coupable. Et plus l’intrigue progressent, plus les fils s’emmêlent, formant un tissu complexe qui va toucher de près, voire de très près un personnage auquel nous nous sommes attachés. Vous l’aurez compris, je ne me suis pas ennuyée une seconde en lisant ce polar psychologique et tout laisse à croire que nous pourrions retrouver notre couple d’enquêteurs dans d’autres livres car leur relation demanderait à être développée. Auteur à suivre donc… Coup de cœur !

La pensée en danger

7 Fév

Je voulais lire ce livre depuis avoir dévoré Et Nietzsche a pleuré, d’autant qu’une amie me l’avait fortement conseillé.

Le problème Spinoza, Irvin Yalom

51qiavl6cgl-_sx363_bo1204203200_Quel rapport existe-t-il entre le célèbre philosophe, un juif excommunié et un des plus grands idéologues nazis ? C’est ce que vous apprendrez en lisant ce roman palpitant.

L’auteur va effectivement mêler deux récits. Le premier se déroule à Amsterdam, au milieu du XVIIème siècle. Celui qui deviendra le célèbre philosophe, Bento Spinoza, n’est pour l’instant qu’un commerçant au bord de la faillite qui passe le plus clair de son temps à réfléchir quant à sa vision du monde et de la religion. Selon lui, entre autres, c’est l’homme qui a créé un Dieu à son image et non le contraire, la religion n’est donc que supercherie. Forcément, les instances religieuses juives ne partagent pas cette vision et prononcent l’excommunication de Spinoza qui va être contraint à ne plus pouvoir adresser la parole à un seul juif, même à sa soeur et son frère.

Le second récit se passe au début du XXème siècle. Le jeune Alfred Rosenberg, alors au lycée, se fait élire délégué de classe en prônant des idées antisémites et en accusant le chef d’établissement d’être un juif. Alerté par les faits, ce dernier tente de comprendre pourquoi le jeune homme déteste ainsi cette communauté. Devant le refus de Rosenberg de changer d’avis, et après avoir appris que son auteur préféré est Goethe, le chef d’établissement demande à Alfred de traduire tous les passages de l’autobiographie du célèbre écrivain dans lesquels il fait référence à Spinoza, qu’il vénère. Evidemment, Rosenberg ne comprend pas comment un représentant de la pure race allemande ait pu se prendre d’admiration pour un juif… Mais cet épisode d’adolescence va profondément marquer celui qui deviendra l’une des têtes pensantes du système nazi.

Irvin Yalom mêle avec brio romance et faits réels dans cet ouvrage passionnant. Comme dans son précédent opus, il se sert de ses capacités de psychanalyste pour tenter de pénétrer les âmes de Spinoza et Rosenberg. Les personnages secondaires mis en face de ces deux personnalités sont parfaitement fictifs mais permettent grâce à des dialogues très pertinents de sonder les pensées les plus profondes du philosophe et du nazi, notamment les conversations entre Alfred et son ami psychiatre Friedrich qui tente de débusquer ce qui a bien pu rendre cet homme aussi radical dans ses idées antisémites. Je trouve particulièrement intéressant de rassemblant au sein d’un même roman deux êtres semblant aussi antithétiques sans que cela ne paraisse le moins du monde artificiel. En outre, le travail considérable de recherches à la fois historiques et philosophiques est à saluer. Et pour ceux qui penseraient que ce genre de roman qui évoque en grande partie les concepts philosophiques de Spinoza serait ennuyeux, pas le moins du monde. Les chapitres assez courts alternent les deux récits ce qui apporte beaucoup de rythme. En outre, le lecteur est vite happé par les deux histoires et surtout s’interroge sur ce « problème Spinoza » tout au long du roman, problème qui le tiendra en haleine jusqu’au bout. Franchement, c’est aussi palpitant qu’un roman policier. Coup de cœur !

Le monde du silence

18 Oct

J’ai choisi ce livre dans les rayons de la bibliothèque, attirée par le titre et la couverture.

Deux fois par semaines, Christine Orban

La narratrice, une jeune femme de 20 ans, étudiante, fraîchement mariée, est envoyée chez un psychiatre après une visite chez sa gynécologue. Son problème : une aménorrhée que les médicaments ne parviennent pas à résoudre. La médecin conseille donc à sa patiente d’aller faire une analyse chez un illustre psychiatre -psychanalyste afin de tenter de déterminer les causes de cette incapacité à devenir une femme.

Lorsque l’étudiante franchit la porte du cabinet du thérapeute, elle sait par avance qu’elle ne pourra pas facilement lui parler. Non seulement parce qu’elle est intimidée par le lieu et l’homme, mais parce qu’exprimer ce qu’elle ressent est beaucoup trop difficile. Tout simplement parce qu’elle ne ressent plus rien depuis des années, parce que les émotions ont déserté sa vie, ou plutôt sa non-vie, voilà bien longtemps. Mais la jeune femme accepte, deux fois par semaine, de se rendre chez le médecin, pour tenter de guérir par la parole tout en étant persuadée que ça ne marchera pas, puisque, de toute façon, elle reste inexorablement muette ou presque pendant les trois quarts d’heure qui lui sont impartis.

Christine Orban dissèque avec une précision déconcertante les pensées de sa narratrice qui voudrait parler, dire son malaise mais reste engluée dans un silence dévastateur. Pour autant, le roman n’est aucunement ennuyant. Bien que les descriptions du cabinet du psy soient légions, l’auteure s’attache aux réflexions internes de son personnage, afin de nous permettre de saisir pourquoi la parole a tant de mal à s’échapper d’elle, afin de nous montrer à quel point elle reste prisonnière de ce silence qui lui fait si mal, tout comme des apparences derrière lesquelles elle se cache pour tenter de vivre. Réflexions aussi de la jeune femme, qui préfère imaginer les pensées de l’analyste derrière son dos afin de ne pas se pencher sur sa véritable problématique, qui tente de comprendre ce qu’il souhaiterait entendre, comme la bonne élève qu’elle est le fait avec ses professeurs, plutôt que de révéler les tréfonds de ses pensées et progresser dans son travail de connaissance d’elle-même.
Si les séances de psychanalyse sont décrites de manière très réaliste, les non-initiés ne devront pas prendre peur en découvrant à quel point le psy est aussi muet que sa patiente. Les « Hum » qui ponctuent les silences pourraient d’ailleurs presque paraître caricaturaux. Bien sûr, certains analystes fonctionnent de la sorte. Mais il n’en va pas de même pour tous, cela dépend des écoles. Quoiqu’il en soit, le but est le même : faire parler le patient et l’amener à réfléchir et faire le travail par lui-même, accompagné dans ce long chemin par un tiers.
Vous l’aurez compris, j’ai véritablement passé un bon moment de lecture. Sans doute parce que j’ai reconnu beaucoup de moi dans le personnage principal.
Un petit extrait :
« Puis, à supposer que je parvienne à vous donner le matériau pour m’analyser et que vous me sortiez de la camisole dans laquelle je me suis enfermée, ce serait pour vivre quoi ?
Qu’est-ce que vous me proposez, docteur ? […] Dites-moi s’il ne vaut mieux pas rester dans ma semi-vie ou plutôt semi-mort que de guérir pour vivre une insoutenable histoire ?
C’est peut-être la raison pour laquelle je ne vous parle pas.
C’est peut-être la raison pour laquelle vous n’insistez pas. »

Au nom du père

20 Oct

Voilà plus d’un an et demi que je voulais lire ce témoignage mais que je préférais m’abstenir afin de ne pas influencer l’écriture du mien et surtout de peur de me sentir ridicule à côté de la philosophe Michela Marzano. C’est d’ailleurs pour cette raison que je m’étais « contentée » de la lecture – très intéressante par ailleurs – de sa Philosophie du corps il y a quelques mois.

Légère comme un papillon, Michela Marzano

La philosophe Michela Marzano évoque avec délicatesse et pudeur ses années d’anorexie. Au-delà des symptômes physiques – partie émergée de l’iceberg – elle nous livre les raisons qui l’ont conduite à annihiler son corps, à se rêver pur esprit, âme parfaite.

J’ai littéralement « dévoré » ce livre si je puis m’exprimer ainsi. Non seulement en raison du thème traité qui m’est cher mais surtout pour la qualité de l’écriture et de la réflexion sur l’humain, sur les liens qui nous relient au passé et nous empêchent – parfois – d’imprimer notre marque dans le présent.

Je ne peux qu’être admirative devant le courage, la force dont à fait preuve l’auteur en se dévoilant à ce point. Si j’ai choisi pour ma part d’évoquer surtout les symptômes dans mon récit – pas parce que je n’ai pas réfléchi sur les causes profondes mais parce que traiter du fond aurait révélé une intimité que je n’étais pas tout à fait prête à partager (d’ailleurs, ce qui peut choquer et paraître impudique dans mon ouvrage ne l’est en aucun cas pour moi car pratiquement tout ce dont je traite n’est encore une fois que symptôme même si je laisse transparaître des bribes d’explications) – Michela Marzano a choisi de raconter les tenants et aboutissants de sa maladie. Elle nous raconte donc ce père, qu’elle idéalise autant qu’elle craint, à qui elle ne veut surtout pas déplaire, à qui elle eut renvoyer l’image de fille modèle, parfaite. Cette quête de perfection qui va pousser la jeune femme à entreprendre des études de philosophie et à réussir brillamment son concours d’entrée à Normale Sup et sa thèse de doctorat. Cette quête de perfection qui va la pousser à ne plus se nourrir, en pensant que devenir aussi légère qu’un papillon la fera devenir plus libre – justement sans doute pour échapper à ce père tout-puissant à ses yeux en face duquel elle ne parvient à trouver les mots. Mais ce témoignage n’est pas le récit d’une maladie mais d’une guérison ou plutôt d’un chemin vers la vie, vers la liberté et la parole retrouvée avec le départ pour la France dont elle a dû apprendre la langue et lâcher prise, ce fameux lâcher prise, clé de la guérison de ce mal du contrôle.

Comme je l’ai dit auparavant, autant que le fond, c’est la forme que j’ai appréciée, avec une écriture fragmentaire, par bribes, qui permet l’évocation du passé pour expliquer le présent, un passé étouffant qui empêche de vivre même quand, après plusieurs années d’analyse, on croit finir par en comprendre chaque parcelle mais qui continue inconsciemment à nous hanter et à nous ramener à l’état d’enfant sans défense. Michela a sans doute, après de longues années, réussi à se libérer de son père, de son passé et appris à dire oui à la vie. Je ne peux que la féliciter pour cela et pour ce message d’espoir qu’elle apporte à toutes celles et ceux qui souffrent de ces maux – anorexiques ou pas. Quand je regarde mon texte, je me sens minuscule par rapport à cette grande dame (même si je suis persuadée qu’elle ne voudrait pas que je me dévalorise) et me rend compte combien il me reste de chemin à faire, dans l’écriture comme dans la vie.

La machine à effacer les souvenirs

15 Mar

Un petit Vian, ça faisait longtemps !

L’Herbe rouge, Boris Vian

Wolf, un jeune ingénieur, a mis au point une bien étrange machine, une sorte de cage, dont il espère beaucoup même s’il ne sait pas vraiment encore à quoi elle va bien pouvoir lui servir. Pendant le processus de fabrication, il a été aidé par son mécanicien, Saphir Lazuli. Les deux hommes sont en couple : Wolf est marié à Lil et Lazuli aime Folavril. L’action se déroule dans l’atmosphère particulière d’un carré étrange où l’herbe est rouge, un peu à l’écart d’une ville qui ne sera pas nommée.

Lors de la première utilisation de sa machine, Wolf est plutôt inquiet à l’idée de ce qu’il pourrait découvrir. Au début, sa construction relevait du passe-temps avec son ami Lazuli. Mais son emploi va se révéler d’ordre métaphysique. Très vite, on songe à la machine à voyager dans le temps de Wells. Sauf que Wolf ne va pas traverser les époques mais effectuer des voyages intérieurs. Et voilà que l’on découvre le véritable rôle cathartique de la machine. Wolf se retrouve dans un lieu imaginaire mais très inspiré de sa vie. A chaque fois qu’il se rendra là-bas, il rencontrera un nouveau personnage qui correspondra à une période de sa vie (famille et enfance, études, religion, amour et sexualité, carrière) en suivant à peu près la chronologie. En se remémorant et en formulant ses souvenirs, Wolf pourra leur dire adieu dans le monde réel et donc effacer tous les traumatismes. Pendant ce temps, Lazuli aimerait profiter des moments passés avec la charmante Folavril mais il en est empêché par un homme qui vient le regarder – qu’il est le seul à voir – dès qu’il sert sa belle dans ses bras.

Voilà pour le résumé si toutefois l’on peut résumer un roman de Vian ! Ce texte est d’une incroyable densité. Forcément, le personnage de Wolf renvoie directement à Vian lui-même qui semble se livrer dans cette machine. L’Herbe rouge peut en cela quasiment se lire comme un roman autobiographique à la croisée entre la science-fiction et la psychologie. Pas vraiment d’humour ici. L’auto-analyse ne lui en laisse pas la place. Cette introspection laisse d’ailleurs entrevoir la personnalité très sombre et triste de Vian qui, dans la vie, dissimulait son mal-être sous son aspect de bout-en-train. Les réflexions philosophiques de Wolf sur la vie et la mort sont la preuve d’un grand pessimisme de l’auteur: « Quoi de plus seul qu’un mort… murmura-t-il. Mais quoi de plus tolérant ? Quoi de plus stable ? […] et quoi de plus aimable ? […] Un mort, continuait Wolf, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on est mort. […] et quand on se gêne soi-même, on a le motif et l’excuse – et si on se débarrasse alors de ce qui vous gêne… de soi-même… on touche à la perfection. Un cercle qui se ferme. »

Avec le thème de la psychanalyse et de ses dérives, l’auteur laisse percevoir les prémices de L’Arrache-coeur (ici). On retrouve également de nombreux éléments qui renvoient à L’Ecume des jours notamment, la disparition de la chambre de Lazuli à sa mort qui rappelle le rétrécissement de celle de Chloé.

Au niveau du style, on retrouve bien évidemment le « langage-univers » de Vian avec l’invention de nombreux mots : Wolf et le Sénateur Dupont (son chien) s’adonne à une belle partie de « plouk » qui rappelle le golf pendant que Lil consulte une « reniflante » pour connaitre son avenir. La poésie est très présente également, et, comme d’habitude avec Vian, le lecteur est projeté dans un monde parallèle – où les objets et la nature prennent vie – duquel il a bien du mal à se défaire. Une véritable pépite qui me donne une fois de plus l’impression que Vian a écrit tout ce que je ne pourrai jamais écrire !

Aller, pour terminer, et vous donner envie de découvrir la suite, les deux premiers paragraphes :

« Le vent, tiède et endormi, poussait une brassée de feuilles contre la fenêtre. Wolf, fasciné, guettait le petit coin de jour démasqué périodiquement par le retour en arrière de la branche. Sans motif, il se secoué soudain, appuya les mains sur le bord de son bureau et se leva. Au passage, il fit grincer la lame grinçante du parquet et ferma la porte silencieusement pour compenser. Il descendit l’escalier, se retrouva dehors et ses pieds prirent contact avec l’allée de briques, bordée d’orties bifides, qui menait au Carré, à travers l’herbe rouge du pays.

La machine, à cent pas, charcutait le ciel de sa structure d’acier gris, le cernait de triangles inhumains. La combinaison de Saphir Lazuli, le mécanicien, s’agitait comme un gros hanneton cachou près du moteur. Saphir était dans la combinaison. De loin, Wolf le héla et le hanneton se redressa et s’ébroua. »

 

Blessures de guerre

24 Fév

J’ai été interpellée par le titre dans les rayons de la médiathèque…

Le revolver de Lacan, Jean-François Rouzières

Le roman est divisé en 3 « carnets » : celui du soldat d’abord, puis celui du patient et enfin celui du chasseur. Le soldat, le patient et le chasseur sont en fait un seul et même homme, Gabriel, jeune trentenaire.

Commençons par le carnet du soldat. Gabriel raconte sa vie au front en Afghanistan, en tant que lieutenant dans une unité d’élite. Là-bas, il surmonte les moments difficiles accompagné par ses camarades de combat : Nadja, Capa et Le Géant. Entre deux attaques, il pense à sa mère et à Mathilde, l’amour de sa vie mais l’épouse d’un autre.

Carnet du patient ensuite. Gabriel est de retour de la guerre. Complètement cassé, il n’est plus que l’ombre de lui-même et ne parvient plus à parler. Sa mère est morte juste avant qu’il ne rentre. Nadja est morte aussi. Sous ses yeux. A Paris, il erre dans les rues et tombe un jour sur la plaque d’un psychanalyste au nom étrange : Monte-Cristo. Il entre et entreprend une analyse avec l’étrange personnage, détenteur du revolver chargé de Lacan, sans doute plus fou que ses patients. Une relation complexe se noue entre les deux hommes.

Pendant ce temps, Gabriel cherche toujours à se rapprocher de Mathilde. Mais celle-ci tantôt s’éloigne, tantôt fait un pas vers lui.

Carnet du chasseur. Gabriel reprend les études de médecine abandonnées pour partir sur le front. Il veut devenir psychiatre. Il fait la connaissance d’un vieillard, qui a servi en Algérie.

Voilà pour le fond. Pour la forme, des phrases très courtes, incisives, filant comme des balles de tirs ennemis. A vrai dire, je n’ai pas vraiment accroché. J’ai trouvé la première partie trop froide malgré moult détails sur les sentiments du personnages principal. J’ai apprécié davantage le deuxième carnet avec le récit des séances d’analyse. Toutefois, il est bien difficile de croire à ces séances tant elles sont surréalistes, le psy relevant davantage d’un psychopathe que d’un psychanalyste. Enfin, je n’ai pas franchement compris l’intérêt du dernier carnet…

Un avis plutôt négatif donc pour ce roman dont le titre et la 4ème de couverture m’avaient pourtant semblé attractifs…

Duel psychanalytique

15 Jan

Un roman trouvé au hasard dans les rayons de la Fnac. Une petite pépite !!

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom

1882. Le Dr Joseph Beuer, célèbre neurologue, passe quelques jours de vacances à Venise avec sa femme. Un billet remis par une inconnue à son hôtel le somme de la rejoindre le lendemain. Aussi intrigué qu’énervé, Beuer se rend au rendez-vous et fait la rencontre de la magnifique Lou Salomé. La jeune femme lui fait une requête hors du commun : soigner son ami (qui refuse de lui parler depuis leur échec dans un ménage à trois avec Paul Rée), le philosophe Friedrich Nietzsche, encore inconnu du grand public mais promis à un brillant avenir si toutefois il parvient à surmonter la crise profonde qu’il traverse depuis plusieurs mois. Incapable de résister à la force de persuasion de Lou Salomé, Breuer accepte de relever ce qu’il faut bien appeler un défi de taille. En effet, Nietzsche, s’il se sait malade physiquement (il souffre de terribles migraines et de multiples autres maux), nie avoir besoin d’un quelconque soutien psychologique. Breuer va donc devoir développer des efforts d’imagination pour que l’auteur du Gai Savoir parvienne à se livrer.

Breuer fait part de ses difficultés à un jeune confrère et ami qui s’intéresse beaucoup à la psychologie et notamment aux rêves, un certain Sigmund Freud qui n’a encore pas développé ses grandes théories. Pour les deux compères, un seul moyen de pouvoir guérir le philosophe : le faire parler et remonter à la source de ses angoisses pour les dissiper. Très bien, mais comment faire parler quelqu’un de ce qu’il ressent au plus profond de son être à son insu ?

C’est là que Breuer a une idée de génie mais très audacieuse : inverser les rôles. Lui soignera Nietzsche pour ses migraines et il demandera à l’auteur de devenir son « médecin du désespoir ». Il imagine qu’à force de confier lui-même ses angoisses (notamment son obsession pour Bertha, une patiente hystérique qu’il a soignée grâce à la parole, avec qui il a passé de nombreuses heures délaissant ainsi son épouse), le philosophe sera forcément amener à lâcher prise et à se livrer.

C’est alors un duel magistral qui s’engage entre un patient plus que brillant et un médecin talentueux. Mais bien vite, on se demande qui soigne qui et qui est le maître qui est l’élève.

Ce livre de psychanalyse est tout bonnement génial ! Les dialogues vifs sont d’une rare intelligence. On ne s’ennuie pas un instant en lisant les discussions entre le philosophe et le médecin qui semblent se livrer à une rude partie d’échecs. Si le texte s’appuie sur de nombreux faits historiques (montée de l’antisémitisme en Autriche, découvertes médicales) et des personnages réels, il n’en reste pas moins un roman puisque Breuer n’a jamais soigné Nietzsche (bien qu’il s’en soit fallu de peu en réalité). Evidemment, la psychanalyse n’est pas non plus née de cette façon. N’en demeure pas moins que tout cela est très réaliste – d’autant plus que l’auteur a inséré d’authentiques lettres de Lou Salomé dans l’ouvrage. J’ai aussi beaucoup aimé le fait de (re)-découvrir la philosophie nietzschéenne distillée tout au long de l’oeuvre. Les personnages sont très attachants, surtout celui de Breuer, médecin de renom, appartenant à la bourgeoisie viennoise et incarnant la réussite sociale, en proie à de cruelles angoisses de déchéance et de mort et à une obsession amoureuse dévoratrice. Original, intelligent, drôle, machiavélique et quasi addictif : un roman exceptionnel !

Faites de beaux rêves !

13 Nov

Je m’intéresse depuis longtemps à la psychanalyse mais je dois avouer que je n’avais pas lu Freud depuis la Terminale… j’ai donc profité de ma récente inscription à la Médiathèque de mon département pour emprunter ce classique.

Sur le rêve, Sigmund Freud

J’irai vite pour cet article. Déjà, parce que le texte est court (environ 70 pages). Surtout, parce qu’il est assez technique, voire compliqué et indigeste pour les non-initiés (pour ma part, je suis dans l’entre-deux… le fait de suivre une psychanalyse a beaucoup simplifié ma lecture même si certains points restent obscurs !)

Pour faire simple, selon Freud, tout le monde rêve : les enfants, les adultes, les fous, les sains d’esprit… tout le monde ! Jusque là, tout va bien. Freud distingue 3 grands types de rêves : les rêves censés et compréhensibles, les rêves cohérents mais déconcertants et enfin les rêves qui apparaissent comme incohérents, confus ou absurdes. Ce sont les enfants surtout qui réalisent des rêves du premier type, dans lesquels le contenu manifeste (ce dont on se souvient, ce que l’on peut raconter du rêve) et le contenu latent (ce qu’on peut interpréter, ce qui est caché derrière le contenu manifeste) coïncident. Ce sont en règle générale des rêves dans lesquels s’accomplissent un désir inassouvi dans la réalité.

Pour les deux autres catégories, un travail du rêve plus ou moins important s’effectue pendant le sommeil. Ce travail va opérer une censure du contenu latent et le transformer de telle sorte qu’il apparaisse supportable au rêveur dans son contenu manifeste. Oups, je sens que ça ne devient plus très clair, et pourtant, je ne peux pas faire plus simple…

Voilà pour les base.Selon Freud, le rêve sert le plus souvent à satisfaire l’accomplissement d’un désir et à protéger le sommeil. Pour ma part, j’émets des réserve sur ces points. Effectivement, il n’est pas rare de faire ce que Freud nomme des rêves d’angoisse (appartenant aux 2ème et 3 ème catégories), appelés communément cauchemars. Dans ce cas, le rêveur se réveille. Freud indique, que dans ce cas, le travail du rêve n’est pas effectué et le contenu latent apparaissant directement de manière violente, sans protection, seul le réveil peut interrompre le danger. Bref, l’analyse des rêves permet  un accès plus ou moins direct à l’inconscient, et permettra aux névrosés de comprendre l’origine de leurs névroses, et peut-être de les atténuer.

Dans cet opuscule, Freud ne donne pas vraiment de clés pour analyser ses rêves. Il faut sans doute voir ça dans son essai Sur l’analyse des rêves. Si certains symboles sont quasi-universels, d’autres sont très personnels et, de toute façon, chaque interprétation ne peut être qu’individuelle. J’espère avoir éclairé votre lanterne !

Famille je vous « haime »

16 Oct

C’est avec une grande surprise et un grand plaisir que j’ai découvert ce livre dans ma boîte aux lettres vendredi dernier, offert par les éditions Belfond. Je les en remercie ! 

La liste de Freud, Goce Smilevski

1938. Vienne. Les troupes d’Hitler s’apprêtent à envahir l’Autriche. Depuis quelques temps déjà, la vie s’est beaucoup durcie pour les Juifs. SIgmund Freud profite de sa renommée pour obtenir un visa pour l’Angleterre. On lui permet de dresser une liste de personnes qu’il souhaiterait emmener avec lui. Sur cette liste figurent : son épouse, ses enfants, sa belle-soeur, ses deux femmes de ménage, son médecin et sa famille, et son chien. Les grandes absentes : ses quatre soeurs : Pauline, Maria, Rosa et Adolfina, la narratrice. Pourtant, voilà des mois qu’elles le sollicitaient pour obtenir le précieux sésame qui leur permettrait d’échapper à la barbarie nazie. La seule explication qu’il leur donnera : « cette situation n’est que provisoire pour le pays ».

Quelques mois plus tard, Freud meurt, à 82 ans, d’un cancer de la mâchoire qui le rongeait depuis des années. Adolfina et ses soeurs sont bloquées en Allemagne. Le 29 juin 1942, elles sont emmenées dans un camp de travail. Adolfina y fait la rencontre d’Otla Kafka, la soeur du célèbre écrivain. Au bout de quelques mois, elles sont embarquées dans un train de marchandises. A leur arrivée, elles sont enfermées dans une chambre à gaz. Juste avant de mourir, Adolfina se remémore sa vie…

Voilà un texte bouleversant. Vraiment. On ne peut que s’attacher à la narratrice et être révolté de l’attitude du brillant savant vis-à-vis de sa famille. Révolté contre cette société patriarcale contre laquelle se bat l’amie d’Adolfina, Clara Klimt, la soeur du peintre. Contre laquelle se battent et perdent toutes ces femmes condamnées à rester dans l’ombre de leurs frères, de leurs maris, de leurs pères. Evidemment, il s’agit d’un roman et l’auteur prend donc des libertés avec la vérité historique puisque aucun témoignage ne peut confirmer que Freud a sciemment condamné à mort ses soeurs septuagénaires. N’en reste pas moins la maltraitance morale infligée aux femmes à cette époque, destinées uniquement à enfanter et à rester derrière leurs fourneaux.

L’auteur nous permet également de nous plonger dans l’univers de la psychiatrie de l’époque avec une incursion dans le Nid, établissement psychiatrique « révolutionnaire » à Vienne à l’époque, où les patients, s’ils ne sont plus maltraités physiquement et considérés enfin comme des malades, n’en sont pas moins vus comme des « sous-hommes » par le professeur qui en a la charge et qui semble prendre un plaisir sadique à les malmener dans le but de les « guérir ». On voit également, en toile de fond, l’avancée des découvertes de Freud sur l’inconscient.

Les passages qui m’ont le plus touchée sont ceux qui évoquent les relations plus que difficiles entre Adolfina et sa mère. Ils donnent lieu, à mon sens, aux moments les plus émouvants du livre, notamment lorsqu’ils évoquent l’impossibilité de communiquer entre les deux femmes et la douleur que ressent Adolfina qui ne pourra pas avoir d’enfants : « je suis amputée d’une part de moi-même et un sentiment persistant d’absence, de manque, de vide, me rend démunie face aux exigences de la vie ».

Ce texte est un roman et donc à lire comme tel. Freud n’est là que comme prétexte à l’histoire de toutes ces femmes oubliées. A découvrir d’urgence !