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A la lisière

27 Jan

Je poursuis dans mes lectures de littérature jeunesse et je remercie encore les éditions Syros qui me permettent de vous présenter cette jolie nouveauté.

Les yeux d’Aireine, Dominique Brisson

9782748526141Dans une époque indéterminée que l’on imagine proche, Aireine et sa meilleure amie Eli veulent profiter pleinement de leur adolescence et vivre le plus intensément possible. Seulement, un jour, le monde qui les entoure se détraque. Des milliers de coccinelles envahissent le ciel qui prend une teinte étrange. Bientôt, des adultes disparaissent sans laisser de trace, sans que personne n’en comprenne la raison. Des groupes d’aveugles commencent à déambuler dans les rues. Alors que l’univers d’Aireine semble se désagréger lentement sans qu’elle ne puisse agir, elle tombe amoureuse d’Aël, un jeune homme énigmatique. Mais très vite, tout s’écroule autour de la jeune fille.

Plusieurs décennies plus tard, son arrière-petite-fille, Achelle, qui souffre d’une sévère amnésie depuis sa plus tendre enfance hérite du journal dans lequel Aireine a consigné tous les événements étranges auxquels elle a dû faire face. La jeune fille fera tout pour découvrir la vérité et ne rien oublier de cet obscur passé.

Entre rêve et réalité, ce roman nous entraîne aux frontières du fantastique. En effet, jusqu’au bout du roman, impossible de démêler vraiment le vrai du faux. Il pose la question philosophique de ce qu’est la réalité, qui peut être perçue différemment selon les personnes. Outre cet aspect que j’ai particulièrement apprécié, il s’agit d’un récit sur la mémoire et les secrets de famille ainsi que sur la difficulté du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Ce moment de tous les possibles où les choix peuvent déterminer le futur. Ce roman singulier, qui vire parfois au cauchemar, amène à se poser de multiples questions sur le monde qui nous entoure et sur ce que nous en percevons ou voulons en percevoir. A découvrir à partir de 15 ans.

 

Âmes en peine

8 Déc

J’ai été interpellée par ce titre à la bibliothèque. Il m’aura fallu dix jours pour lire ces 707 pages, mais ça en valait la peine.

Le présent infini s’arrête, Mary Dorsan.

37708-hrCaroline est infirmière. Mais elle n’exerce pas dans un hôpital classique. Elle travaille dans un appartement thérapeutique rattaché à un hôpital psychiatrique. Là, sont accueillis des adolescents pour la plupart psychotiques et souffrant de troubles de l’attachement. Pour bon nombre d’entre eux, le seul moyen de communication est la violence physique ou verbale. Quand ce n’est pas en faisant étalage de leurs selles…

Caroline va raconter, au jour le jour, pendant un an, son quotidien et celui de ses collègues auprès de ces jeunes en perdition, en quête ou non d’un hypothétique sens à leur vie. Elle va raconter la difficulté de soigner ceux qui ne veulent pas l’être, la difficulté de jongler entre les différentes émotions qui varient d’une seconde à l’autre, d’instaurer un dialogue ou un silence pour briser la violence. Caroline va montrer la complexité des liens qui se tissent entre ces adolescents perdus, des relations qu’ils entretiennent avec les soignants et des effets sur les soignants eux-mêmes.

Voilà un livre qui remue les tripes. Parce que Mary Dorsan – pseudonyme – montre la réalité de son métier telle qu’elle est. Violente. Crue. Pas pour dénoncer ses conditions de travail. Loin de là. Malgré les insultes répétées, encaissées tant bien que mal, malgré les menaces, les coups parfois. Non. L’auteure décrit son quotidien et celui des pensionnaires de cet appartement thérapeutique de banlieue parisienne pour dire qu’ils existent. Pour que ceux qui auront lu ce témoignage sachent qu’il y a quelques endroits en France comme celui-ci qui abritent des jeunes totalement exclus du système. Des adolescents dont la pathologie fait peur à toutes les institutions, rejetés non seulement par leurs parents mais aussi par la société. Demeurent quelques lieux, comme celui dans lequel exerce Mary, pour les accueillir, et tenter de leur apporter un peu d’apaisement, pour essayer, non pas de les guérir, mais de les soigner, de les accompagner afin qu’ils se sentent moins seuls, perdus face à eux-mêmes et aux autres.

Le style de l’auteure est brut, voire brutal comme la réalité dont elle traite. De jolis moments de poésie viennent ponctuer cette violence, parce que même dans ce contexte si compliqué, la poésie peut parfois apparaître. J’ai vraiment aimé ce livre qui vient tout juste de sortir aux éditions POL. Un ouvrage difficile parce qu’il ne cache rien des difficultés de chaque personne mais qui fait réfléchir et qui montre à quel point ces soignants sont beaucoup plus que cela tant ils mettent de leur propre vie dans leur métier.