Tag Archives: thanatos

Eros/Thanatos

14 Fév

Un auteur que je voulais découvrir depuis un moment. Ce n’est pas son oeuvre la plus connue, mais comme le bouquin était dans la pile de la salle des profs, voilà qui permet de me faire une idée.

La bête qui meurt, Philip Roth

David Kepesh enseigne la littérature en fac et est critique littéraire à la radio. A 62 ans, il profite toujours de son aura pour séduire ses jeunes étudiantes dès que le semestre est bouclé. Un jour, il tombe réellement amoureux d’une magnifique cubaine, Consuela, 24 ans. Cette dernière, émerveillée par la culture de son mentor, se laisse séduire. Mais très vite, David qui a toujours vécu très librement va se rendre compte qu’il devient de plus en plus dépendant – sexuellement notamment – à sa jeune protégée.

Voilà un très bon roman, qui livre une réflexion très riche sur le rapport à l’autre mais surtout sur la condition humaine et notamment la question de la mort. On suit la réflexion du narrateur qui s’interroge sur sa dépendance de plus en plus importante à Consuela, grandissant avec son avancée en âge et la dégradation de son corps.

Si certaines scènes de par leur précision pourraient facilement paraître pornographiques, elles ne le sont jamais tant l’écriture est maîtrisée et le rapport au corps sans cesse ramené à une réflexion plus globale sur la société et la vie. Un roman qui réussit à traiter de la mort tout en jouant un hymne à la vie.

Un petit extrait pour vous donner envie (le narrateur parle de ses étudiantes et révèle son caractère) :

« Depuis quinze ans, j’ai pour règle d’or de ne plus entretenir aucun rapport extra-universitaire avec elles tant qu’elles n’ont pas passé leur dernier examen et reçu leurs notes, et que j’ai encore un rôle de tuteur. Malgré la tentation, et bien qu’elles m’encouragent parfois sans équivoque à flirter avec elles et à amorcer des travaux d’approche, je n’enfreins plus cette règle depuis le jour où, au milieu des années quatre-vingt, j’ai trouvé affiché sur la porte de mon bureau le numéro de téléphone de la permanence contre le harcèlement sexuel. Je n’entre pas prématurément en contact avec elles, pour ne pas m’exposer à la censure de certains collègues qui ne se priveraient pas de gâcher mon plaisir de vivre s’ils le pouvaient. 

Pendant le semestre où j’enseigne, je m’interdis toute liaison avec elles. Mais j’ai un truc. C’est un truc honnête, ouvert, cartes sur table, mais un truc tout de même. Après l’examen de fin d’année, une fois les notes rendues, je donne une soirée chez moi pour mes étudiants. »

Publicités

Passionnément, à la folie…

27 Sep

J’ai récupéré ce livre dans la bibliothèque de mon grand-père il y a quelques années. Sa couverture défraîchie ne m’inspirant guère, je n’avais jamais eu le courage de le lire malgré mon attrait pour l’auteur du magnifique Joueur d’échecs.

La confusion des sentiments, Stephan Zweig

Le narrateur, Roland, raconte une période inoubliable de sa jeunesse. Alors qu’il vient de quitter le lycée, Roland part à Berlin pour entreprendre des études, davantage pour rassurer son père professeur que par véritable goût. Le jeune étudiant passe la majeure partie de son temps dans les bars de la ville et à approfondir ses connaissances en matière d’anatomie féminines. Mais une visite impromptue de son père alors qu’il est au lit avec une demoiselle en plein après-midi va agir comme un électro-choc. Roland décide – fortement encouragé par son père – d’en finir avec cette vie dissolue qui ne le mènera nulle part.

Il quitte donc Berlin pour s’installer dans une petite ville universitaire beaucoup plus calme. Son inscription à la faculté faite, il rencontre tous ses professeurs excepté celui de philologie anglaise. Ce dernier ne peut le recevoir tout de suite puisqu’il est en train de faire cours. Roland prend part au groupe d’étudiants qui entoure le professeur et tombe immédiatement sous le charme de ce brillant orateur. Fasciné et hypnotisé par l’homme de lettres, notre jeune ami ne réfléchira pas longtemps avant d’accepter la proposition de louer la chambre au-dessus de l’appartement de son maître à penser.

A partir de ce moment, les liens d’une amitié profonde se tissent entre les deux hommes qui passent leur temps à discuter littérature. Mais Roland souffre bientôt des fréquentes sautes d’humeur de son maître qui tantôt le considère comme un fils, tantôt le repousse froidement sans explication. Le pire pour notre héros est de supporter les absences de son maître capable de quitter la ville sans prévenir et de ne revenir que quelques jours plus tard comme si de rien n’était… Afin de se rapprocher encore plus de son idole, Roland le convainc d’écrire un livre. L’étudiant écrira et son maître dictera. Les longues heures passées à travailler ensemble les lient davantage et accroissent les sentiments du jeune homme.

Lors d’une disparition de son maître, le jeune Roland, complètement déboussolé, trouve du réconfort dans les bras de l’épouse du professeur. Le lendemain, ne supportant pas sa trahison, il décide de partir. Mais le professeur revient et le prie de rester au moins le temps qu’il puisse lui raconter sa jeunesse… et lui avouer son amour !

De Zweig, je n’avais lu que le brillantissime Joueur d’échecs et redoutais un peu d’être déçue par un autre de ses textes. Bien que La confusion des sentiments n’égale pas la perfection du Joueur, il n’en reste pas moins un très bon roman. En grand amateur de psychanalyse et de Freud, on retrouve ici son goût pour les personnages excessifs et monomaniaques. Roland – un jeune homme fragile, influençable – est en proie à une obsession dévorante et dévastatrice pour son maître. Il ne vit qu’à travers les regards et les gestes de ce dernier. Il se construit son propre monde, avec son propre dieu et demeure complètement perdu lorsque ce dernier disparaît. Et plus encore lorsqu’il comprendra qu’il n’est en réalité qu’un homme, avec des pulsions bien humaines !

Zweig décrit magnifiquement – grâce à au récit analeptique –  toute l’ambivalence des sentiments du jeune garçon, perpétuellement tiraillé entre l’amour et la haine, entre éros et thanatos, pour son maître. Un excellent livre !