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Cœur brisé

23 Août

Je remercie vivement Camille pour m’avoir conseillé et prêté ce livre.

Haute Fidélité, Nick Hornby

Rob Fleming a 35 ans et est le propriétaire d’un magasin de musique dans lequel les clients se font plus que rares. Sa vie sentimentale est aussi calamiteuse que son parcours professionnel. Il vient de connaître une énième rupture et dresse un bilan assez sinistre de sa vie, à commencer par ses cinq plus gros échecs amoureux. Evidemment, cela n’est pas fait pour lui remonter le moral.

Alors qu’il tente en vain d’oublier Laura, son dernier amour qui a fui avec le voisin du dessus, Rob se torture l’esprit avec des questions du style : peut-on sérieusement envisager de vivre avec quelqu’un dont les goût musicaux sont parfaitement incompatibles avec les vôtres ? arrivé à son âge, ne devrait-il pas songer à fonder une famille, trouver un travail sérieux et cesser de cloisonner son existence en termes de top cinq ?

Excellent ! J’ai adoré suivre le cheminement intellectuel de ce trentenaire complètement paumé. Parfait anti-héros, il représente tout à fait les hommes – et femmes – de sa génération. En véritable « adulescent », Rob n’a toujours n’a toujours pas fait le grand saut dans le monde des adultes. Son métier de disquaire spécialisé et ses vendeurs encore plus enfants que lui le maintiennent dans un statut d’éternel ado, qui préfère passer son temps à écouter des vinyles au sein de son antre (d’ailleurs, sacrée playlist constituée dans le roman. J’avoue ne pas être allée rechercher tous les titres sur le net car je n’aurais jamais terminé ma lecture !) qu’à véritablement vivre sa vie et se confronter au monde réel. D’ailleurs, après sa rupture avec Laura, le monde n’est plus que ressassement du passé et tentatives échouées de convoquer ce passé dans le présent. Toute la question est : Rob parviendra-t-il à évoluer et, si oui, de quelle manière ? je vous le laisse découvrir en lisant ce roman à la fois tragique et comique, devenu un véritable best-seller depuis sa parution en 1995 en Angleterre. Il a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Stephen Frears avec John Cusack comme acteur principal.

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Noces funèbres

6 Déc

Il est des livres que l’on peut lire et relire sans jamais éprouver le moindre ennui et surtout en découvrant une résonance nouvelle à chaque lecture. Ces livres, rares, sont des chefs-d’oeuvre ! 

L’Écume des jours, Boris Vian

Je vais faire très simple pour résumer cette histoire que tout le monde connaît. Je ne pourrais d’ailleurs faire mieux que l’auteur lui-même. Ainsi, je lui laisse la parole : « Colin rencontre Chloé. Ils s’aiment. Ils se marient. Chloé tombe malade. Colin se ruine pour la guérir. Le médecin ne peut la sauver. Chloé meurt. Colin ne vivra plus très longtemps. » (in Prière d’insérer prévue pour la publication en 1947) Tout est dit. Et en même temps, L’Écume des jours est tellement plus que cela…

Si je ne veux pas davantage détailler ce résumé, c’est parce que je pourrais en écrire des pages, tant ce roman est foisonnant non seulement du point de vue de l’intrigue mais surtout du point de vue du style. En effet, même s’il s’agit de son troisième roman, L’Ecume des jours est la première oeuvre aboutie du jeune auteur qu’était Vian à l’époque (il a 26 ans et écrit le roman en trois mois à peine, souvent à l’abri des regards dans les bureaux de l’AFNOR où vient d’être engagé comme ingénieur). Il y développe un monde très personnel, créant ce que Jacques Bens a appelé « langage-univers », dans lequel règnent en maîtres les jeux de langage, les néologismes et autres calembours. Dans le roman de Vian, chaque objet, chaque pensée prennent vie et donnent vie à un monde imaginaire très particulier, très visuel puisque chaque idée prend une certaine contenance. Les personnages évoluent donc dans ce monde parallèle sans en être perturbés – à la manière des personnages de conte. Les expressions prises au pied de la lettre contribuent fortement au sentiment d’étrangeté et d’onirisme dégagé par le roman. Ainsi, l’ordonnance du médecin est « exécutée » par le pharmacien au moyen d' »une petite guillotine de bureau ». Les néologismes et transformations linguistiques sont légion dans le roman. On retiendra évidemment le célèbre « pianocktail » merveilleuse invention de Colin pour concocter de divins breuvages sur des airs de jazz, mais aussi des distorsions de vocables tels que l' »antiquitaire » ou la « béniction » du mariage qui permettent de transporter le lecteur dans cet univers parallèle.

L’espace comme les mots subit des modifications au fur et à mesure de l’évolution du texte et de l’avancée de la maladie de Chloé. L’appartement du jeune couple rétrécit inexorablement (au même rythme que les économies de Colin s’amenuisent), la chambre s’arrondit, les fenêtres deviennent opaques (la souris s’épuise et se blesse les pattes à vouloir les nettoyer). Ce rétrécissement de l’espace qui fait pendant à l’accroissement de l’inquiétant nénuphar qui ronge les poumons de Chloé confère au roman son aspect tragique. Ainsi, si la première partie du texte se veut légère, festive et insouciante – faite de surprise-parties et de badinage amoureux – dès lors que le mariage est prononcé le sort des personnages est scellé (la toux de Chloé à la sortie de l’église annonce la maladie à venir) Le couple Colin-Chloé ne sera d’ailleurs pas le seul à péricliter. Celui formé par leurs amis Chick et Alise ne sera pas épargné, rongé par le fanatisme maladif – qui s’apparente à de la toxicomanie – du jeune homme pour Jean-Sol Parte. L’issue sera fatale à tout le monde, comme dans une tragédie antique. Et c’est sans doute cette composition très classique en toile de fond d’un texte résolument moderne qui a permis au roman d’entrer dans la catégorie des chefs-d’oeuvre. Je vois dans le nénuphar la représentation d’un destin tragique qui, emprisonnant Chloé, va empoisonner tout ce qui l’entoure à commencer par Colin. Celui-ci aura beau faire tout son possible pour tenter de la sauver, rien n’y fera, simplement parce qu’il n’y peut rien, la maladie est plus forte.

Il y aurait tant de choses à dire encore… J’ai dû opérer une sélection drastique dans mon esprit pour en extraire cette courte chronique. Il y a tant de thèmes à développer et tant à approfondir sur le peu que je viens de vous soumettre ici… mais je ne vais pas rédiger une mémoire ici ! Queneau avait qualifié cette histoire comme étant le « plus poignant des romans d’amour contemporains. » Je ne vais pas le contredire. Ce roman est d’une poésie et d’une tristesse magnifiques. Il a toujours résonné en moi de façon puissante mais sans doute encore davantage aujourd’hui qu’auparavant. J’y ai découvert une lecture toute personnelle, qui fait profondément écho à mon vécu. Je sais que si je le relis dans quelques années, j’y découvrirai encore un nouveau sens.

J’ai récemment vu l’adaptation cinématographique de Michel Gondry. Je n’étais pas allée au cinéma de peur d’être déçue. Je l’ai été à mon premier visionnage. Mais après relecture et après avoir vu à nouveau le film, je dois bien reconnaître que le réalisateur a accompli un sacré travail et s’est vraiment montré fidèle au texte. Pour la petite histoire, je me suis replongée dans ce roman que j’affectionne tant pour préparer une séquence de cours pour mes 3ème. J’espère que je parviendrai à leur transmettre ma passion pour ce texte et pour son auteur (vous pouvez d’ailleurs découvrir mes chroniques de L’Automne à Pékin, de L’Arrache-coeur, de L’herbe-rouge et de Elles se rendent pas compte )

Un petit extrait quand même, je ne pouvais pas m’en empêcher !

« La main de Chloé, tiède et confiante, était dans la main de Colin. Elle le regardait, ses yeux clairs un peu étonnés le tenait en repos. En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps à autres pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond, elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. »