Tag Archives: vercoquin et le plancton

Amour fou

9 Mai

Je remercie infiniment mon amie Alexandra pour m’avoir prêté ce livre et fait passer un excellent moment de lecture.

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut

en-attendant-bojanglesGeorges et sa femme – à laquelle il attribue un nouveau prénom chaque jour -, forment un couple heureux mais pour le moins extravagant. Leur vie n’est que fêtes, dîners entre amis et cocktails à tout va. Dès qu’ils ont un moment de libre, ils le passent à danser sur « Mr Bojangles » de Nina Simone. Leur fils participe à cette vie fantaisiste avec un regard émerveillé, chaque jour ressemblant au nouvel acte d’une pièce de théâtre hallucinée dont le metteur en scène est sa mère. Celle-ci ne peut rester en place. Hors de question que son fils moisisse sur les bancs de l’école quand il peut participer à de somptueux dîners en compagnie de l’Ordure – un ami sénateur -, de banquiers ou d’auteurs réputés. La famille compte un quatrième membre bien particulier, Melle Superfétatoire, un immense oiseau exotique qui se promène à son aise dans l’appartement. Mais cette vie tourbillonnante va bientôt prendre fin, quand notre principale actrice commet l’acte de trop. Père et fils vont alors tout mettre en oeuvre pour éviter que leur vie ne bascule du rêve au cauchemar et vont continuer ensemble d’écrire la suite de leur vie sur des airs de comédie.

Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu un livre si désespérément drôle. J’emploie cet adverbe car le désespoir est bien présent, dissimulé dans chaque recoin de ce roman fantaisiste. Et voilà justement la force de l’auteur, Olivier Bourdeaut (qui signe d’ailleurs ici son premier roman). Rédiger un drame sans en avoir l’air. Nous amuser pour faire diversion et éviter de nous faire pleurer. Et pour réussir ce pari, un seul mot d’ordre : la folie ! Ce texte très travaillé – beaucoup de jeux sur les sonorités et le rythme des phrases – propose au lecteur de partir en voyage dans l’univers complètement décalé de cette famille de menteurs et noceurs nés. L’ambiance loufoque m’a fortement fait penser aux roman de Boris Vian, aux surprises-parties déjantées que l’on peut trouver dans Vercoquin et le Plancton par exemple. Alors surtout, n’hésitez pas un instant, si vous voulez un texte bien écrit, à la fois émouvant et divertissant pour le printemps, jetez-vous sur ce roman ! Coup de cœur et je ne suis pas la seule puisque ce titre a obtenu le grand prix RTL  Lire 2016 et a été élu Roman des étudiants 2016.

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Surprises-parties et bureaucratie

23 Juin

Relire un petit Vian de temps en temps, y’a que ça de vrai !

Vercoquin et le Pancton, Boris Vian

Ce deuxième roman de Vian, au titre des plus énigmatiques, rédigé durant l’hiver 43-44, ne fut publié qu’en 1946 chez Gallimard à la demande de Raymond Queneau. Lorsqu’il rédige ce texte, Vian vient tout juste de se faire engager comme ingénieur à l’Afnor (Association française de normalisation) et occupe le plus clair de son temps libre à organiser des surprises-parties dans la maison familiale de Ville-d’Avray.

Le cadre est tout trouvé pour le jeune romancier dont les personnages évolueront dans entre bals à Ville-d’Avrille et bureaux du CNU (Consortium National de l’Unification). Pour l’intrigue, rien de bien compliqué. Deux rivaux, le Major, maître dans l’organisation de surprises-parties, et Fromental de Vercoquin, se disputent les faveurs de la jolie Zizanie, nièce de Léon-Charles Miqueut, sous-ingénieur du CNU. Par l’intermédiaire de son meilleur ami Antioche Tambrétambre, le Major compte demander la main de la jeune femme à Miqueut, son tuteur. Dans le but de se rapprocher du bureaucrate acariâtre, le Major entreprend la rédaction d’un « Nothon », c’est-à-dire un projet de normalisation, sur le thème des surprises-parties. Ce travail fastidieux et parfaitement inutile lui permettra de se faire embaucher au CNU avec Zizanie comme dactylographe tout en se moquant du soi-disant sérieux de l’organisme d’unification.

Nul besoin de rechercher bien loin la critique du travail réalisé par Vian à l’Afnor, lieu où il s’ennuyait prodigieusement mais où il pouvait rédiger ses textes assez tranquillement (c’est dans ces locaux qu’il écrira peu de temps après L’Ecume des Jours). L’auteur réalise donc ici la satire d’un univers normalisé à l’extrême, dans lequel réunions et notes de services futiles s’empilent sur les bureaux de personnes « sérieuse » qui seraient prêtes à s’entre-tuer pour gravir des marches dans la hiérarchie. Tous les personnages sont extrêmement caricaturaux à commencer par Miqueut, particulièrement tatillon, qui passe son temps à faire réécrire leurs Nothons à ses employés en chipotant sur des points de vocabulaire. Pour ceux dont on ne connaît que le nom, il n’est pas difficile de se faire une idée de leur personnalité : l’ingénieur principal Toucheboeuf, le PDG Gallopin, le délégué central du gouvernement Requin et le chef du personnel Cercueil. Les employés, aux noms passe-partout, passent quant à eux la plupart de leur temps à tenter de « dévisser » de leur poste mettant en place pour se faire un système hautement élaboré de surveillance.

La musique et le jazz font partie intégrante de ce roman puisque la toile de fond de la première et de la dernière parties du roman est la surprise-partie. Vian fait d’ailleurs intervenir ses amis Claude Abadie, célèbre clarinettiste, Claude Léon (dit Doddy, transformé en D’Haudyt) et Claude Luter (Lhuttaire) en autres en « guest-star » à la fin du livre. Le jazz ponctue aussi le texte par petites touches notamment par la mention de titres imaginaires. Les « zazous », épris de musique, incarne la jeunesse et la liberté en opposition avec l’esprit étriqué des hauts-fonctionnaires du Consortium, représentant la génération des parents.

Vian réalise enfin une autre satire beaucoup plus subtile, celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation qui impose de grosses restrictions au peuple français. L’auteur y fait référence de manière plus ou moins explicite et bouffonne à quelques reprises. Ainsi, le Major et Antioche seront récompensés de leur bravoure pour avoir « défendu à eux seuls, pendant huit jours, un café sur la route d’Orléans. Barricadés à la cave, munis de deux fusils Gras et de cinq cartouches dont aucune ne pouvait entrer dedans, ils avaient maintenu leur position grâce à des prodiges de courage et pas un ennemis n’étaient parvenus jusqu’à eux. Ils burent pendant ces huit jours toutes les réserves du bistro et ne mangèrent pas un gramme de pain ».

Enfin, dans ce roman loufoque, Vian exploite à fond la dimension ludique du langage. Les jeux de mots sont omniprésents : « Antioche ! murmura le Major dès qu’elle eut tourné l’étalon ». Vian joue avec la phonétique mais aussi avec la polysémie et les détournements sémantiques avec de nombreuses expressions prises au pied de la lettre. Le tout n’est pas toujours très raffiné mais produit invariablement un effet admirable. Ainsi, alors que le Major se retrouve dans un ascenseur avec Zizanie : « En six étages, il avait eu le temps de faire du bon boulot. Mais il glissa dessus en sortant et failli s’écraser le nez sur les dalles du palier. »

A tous les amateurs de la langue française et des jeux de langage, je recommande ce livre !

Boris Vian ou l’auteur aux mille visages !

5 Déc

Je ne pouvais pas ouvrir un blog consacré à mes lectures sans publier un article sur l’un des plus grands auteurs français du vingtième siècle selon moi : Boris Vian, dit Bison Ravi, dit Vernon Sullivan.

Dans les prochains mois, je relirai les textes les plus célèbres de Vian, vous ferai découvrir des oeuvres moins connues du grand public et découvrirai aussi une partie de son oeuvre que je n’ai jamais étudiée à savoir le théâtre.

J’espère vous transmettre ma passion pour cet auteur hors du commun qui sera bientôt remis à l’honneur avec la sortie, en 2013, d’une nouvelle adaptation cinématographique de L’Ecume des Jours avec Audrey Tautou et Romain Duris.

L’article qui suit n’est pas une biographie en bonne et due forme. Il s’agit simplement de vous présenter rapidement le touche-à-tout qu’a été Vian au cours de sa trop courte vie. Le texte est en partie extrait de mon mémoire de master, L’humour chez Boris Vian.

Scientifique de formation, musicien averti et auteur prolifique aux multiples facettes, Vian a touché à tout. Du roman à la nouvelle, de la poésie au théâtre, de la critique de jazz à la chronique journalistique en passant par la composition de chansons, presque aucun domaine du champ littéraire ne lui a échappé.

Si Boris Vian est passé à la postérité avant tout pour son œuvre littéraire, rien ne le prédestinait pourtant à l’écriture puisqu’il est issu d’une formation scientifique. En effet, il obtient son diplôme de l’Ecole centrale des Arts et Manufactures en 1942 et se met en quête d’un emploi dès ce moment. Il ne lui faudra que peu de temps avant de trouver un emploi à l’A.F.N.O.R. (Association française de normalisation). A la lecture de ses œuvres, et notamment de Vercoquin et le plancton, on décèle aisément l’ennui de notre auteur dans les bureaux à l’ambiance trop normalisée pour ce jeune homme épris de liberté qui ne pourra en aucun cas se satisfaire de « la perforation d’un certain nombre de feuillets destinés à recevoir des notations personnelles »(ibid).

Toutefois, Vian n’oubliera jamais son passé de normalien et le mettra même à profit dans ses ouvrages. De toute façon, il est obligé de rester travailler dans une institution pour des raisons financières puisque son travail d’écrivain ne suffit pas à le faire vivre. Ainsi, en 1946, Boris Vian démissionne de l’A.F.N.O.R. pour entrer à l’Office Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton. C’est dans les bureaux de sa nouvelle entreprise que Vian finira d’écrire L’Ecume des Jours et rédigera entièrement L’Automne à Pékin.  Science et technique sont donc toujours présentes dans ses œuvres même les plus poétiques, il n’y a qu’à se reporter à L’Ecume des Jours avec l’invention du « pianocktail » pour voir cette thèse se confirmer. Mais Vian, non content d’être à la fois ingénieur et écrivain, s’intéressa de très près à la musique.

Boris Vian s’est mis à la musique très tôt et n’a pas choisi de pratiquer un instrument commun en apprenant la trompette. Le choix de la « trompinette » est pour Vian l’occasion de faire un pied de nez à son destin de malade cardiaque en montrant qu’il ne manque pas de souffle et que son envie de vivre est plus forte que tout. En 1942, Boris intègre l’orchestre Claude Abadie dans lequel son frère, Alain Vian, jouait comme batteur. L’orchestre une fois au complet se produira dans tous les tournois de Jazz de France et de Belgique et fera les beaux jours, ou à proprement parler les belles nuits, des caves de Saint-Germain-des-Prés. Mais la maladie rattrapant l’homme et le jazz en France ne correspondant plus à ses attentes, Vian abdique en tant que musicien pour se consacrer à sa musique favorite dans une revue de presse de Jazz Hot dès le début des années 50.

Après ces quelques considérations sur le rôle joué par la musique dans la vie de Vian, le lecteur comprendra mieux les nombreuses allusions faites au jazz dans l’œuvre romanesque de l’auteur notamment dans L’Ecume des JoursVercoquin et le plancton ou encore Blues pour un chat noir pour citer une nouvelle.

Pour ce qui est du domaine littéraire, Boris Vian ne s’est jamais cantonné à un seul style d’écriture que ce soit à l’intérieur même du genre romanesque, où les romans d’amour côtoient les romans noirs ou encore ceux de science-fiction, ou que se soit dans la littérature en général où il s’est adonné au théâtre, à la poésie, à la nouvelle, aux essais, à la critique musicale ou encore à la chanson. J’en omets certainement et je m’en excuse !

A bientôt donc pour de nombreux articles consacrés à son oeuvre exceptionnelle !