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Une sacré grand-mère !

2 Mar

Dire que nous sommes au lendemain de la fête des grands-mères et que je ne l’ai même pas fait exprès !

La grand-mère de Jade, Frédérique Deghelt

Jade, 30 ans, journaliste à Paris, vit à cent à l’heure. Mais quand elle apprend que ses tantes veulent envoyer sa grand-mère, celle qu’elle surnomme affectueusement sa Mamoune, en maison de retraite, elle trouve le temps de partir la chercher en Savoie et de l' »enlever ». La vieille dame de 80 ans va donc s’installer dans le petit appartement parisien et partager la vie de sa petite-fille. Evidemment, cette cohabitation va se révéler un bouleversement pour l’une et l’autre femme. Mais n’est pas la plus déstabilisée celle que l’on croit…

Jade, au fur et à mesure de ses longues discussions avec sa Mamoune, va en effet découvrir tout un pan de sa vie qu’elle ne soupçonnait pas. Sa grand-mère lui révèle, alors qu’elle apprend que Jade vient de rédiger un roman déjà refusé par quelques maisons d’édition, qu’elle est une grande lectrice. Pour la jeune femme, il s’agit d’une vraie découverte puisqu’elle ne l’a jamais vu avec un autre livre que la Bible entre les mains. Dès lors, lui laisser son manuscrit en relecture ne lui semble plus si incongru. Peut-être que la bienveillante octogénaire pourrait réellement lui apporter l’aide nécessaire à l’amélioration de son texte.

Voilà un roman qui sort des sentiers battus avec ce thème peu fréquent du « choc » des générations. L’auteur aborde les thèmes de la vieillesse et de la dépendance avec beaucoup de finesse mais sans angélisme non plus. Tantôt dans projeté dans l’esprit de la grand-mère, tantôt dans celui de Jade, on assiste aux questionnements multiples des deux femmes sur le rapport à l’âge, à la vie, à la mort mais aussi à l’amour. Au début, l’une et l’autre ne cessent de s’inquiéter sur les meilleures façons de réagir, de ne pas se brusquer ou bouleverser trop profondément leur quotidien. Mais bientôt, les deux femmes se révèlent telles qu’elles sont, laissent de côté les quelques préjugés ou craintes qu’elles pouvaient avoir et finissent par former un couple complémentaire. Chacune va très vite réaliser qu’elle a énormément à apprendre de l’autre. Alors que Jade apprend à Mamoune à se servir d’un ordinateur et d’Internet, cette dernière lui confectionne des rideaux et ne ménage pas ses critiques pour peaufiner le roman. Raconté comme cela, ça peut paraître cliché mais ce ne l’est jamais. Le contact de la jeune femme va amener la grand-mère à se sentir revivre et à s’assurer qu’elle est, peut-être plus que jamais d’ailleurs, une femme libre de ses paroles et ses actes (la mamie va même redécouvrir les palpitations des premiers émois et se comporter en midinette cachottière)

Outre la question de la transmission inter-générationnelle et du troisième voire quatrième âge, le roman offre une réflexion profonde sur l’acte de lire. En quoi la lecture peut-elle changer une vie ou, du moins, l’influencer ? La vieille dame, qui a lu toute sa vie en cachette parce que cette activité était mal vue, synonyme dilettantisme dans le monde paysan, va apporter une réponse plus que détailler tout au long du roman tout en interrogeant aussi l’acte d’écrire, intrinsèquement lié sans doute à la lecture.

Mon seul reproche sur ce roman est d’ordre formel. Je trouve l’emploi du monologue intérieur et du discours indirect libre un peu trop superficiel voire lourd parfois. De vrais dialogues auraient sans doute permis de rendre tout aussi bien les propos tout en apportant un peu de pep’s à l’ensemble qui reste très lent. La fin, dont je ne dirai rien, est par contre assez réussie. Un agréable moment de lecture avec ce roman qui a remporté les prix Solidarité et Chronos en 2010.

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6 Sep

Un peu de littérature japonaise, ça faisait longtemps !

Les belles endormies, Yasunari Kawabata

Le vieil Eguchi a 67 ans lorsqu’il décide – sur les conseils d’un ami – de pousser la porte des Belles Endormies, un établissement peu commun. Là-bas, les vieillards comme lui peuvent passer la nuit en compagnie d’une jeune fille endormie. Toutes les jeunes femmes – sous l’effet d’un puissant somnifère – dorment déjà lorsque le « client » rentre dans la chambre et dorment encore lorsqu’ils repartent le lendemain matin. Sur la table de chevet, deux comprimés sont tenus à la disposition des vieillards afin de leur permettre de passer une nuit paisible.

Si l’on en croit la patronne, tous les clients sont très calmes et aucun d’entre eux ne fait jamais rien aux petites. Et c’est vrai. En tous cas en ce qui concerne le vieil Eguchi qui passe une bonne partie de ses nuits à contempler la nouvelle nymphe qui lui a été attribuée et à se remémorer sa jeunesse et toutes les femmes qui ont compté dans sa vie.

Si Flaubert avait pu rencontrer Kawabata, nul doute que les deux hommes se seraient entendus vu que le japonais parvient à rédiger ce livre sur rien dont rêvait le français. Effectivement, nulle action dans ce roman. Eguchi arrive dans une chambre, décrit la jeune femme, se remémore sa jeunesse et ses conquêtes, prend son thé le lendemain matin et revient quelques jours plus tard pour faire exactement la même chose. Peu voire aucun intérêt là-dedans me direz-vous ! Au contraire ! On retrouve ici toute la poésie japonaise dans les descriptions aussi minutieuses que voluptueuses des corps de chacune de ces jeunes filles en fleur plongées dans un sommeil de mort. Et cela fait froid dans le dos. Elles, au printemps de leur vie, sont inertes, inconscientes de partager le lit d’un vieillard pendant que ce dernier les observe, s’allonge contre elles et se plonge dans des méditations sur sa propre existence et sur sa mort prochaine. Le contact de la main fripée d’Eguchi sur les peaux laiteuses des belles endormies provoque chez le vieil homme toutes sortes de sentiments. Colère, frustration mais aussi tristesse, mélancolie et bonheur l’envahissent et se superposent parfaitement sous la plume de Kawabata qui, rappelons-le, a obtenu le prix Nobel de littérature en 1968. Une réflexion poétique sur la vieillesse, la solitude et la mort qui se laisse savourer.