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Toxique

Avant de commencer, un grand merci aux éditions Don Quichotte qui m’ont fait parvenir le roman que je vais vous présenter aujourd’hui.

Ariane, Myriam Leroy

ph_couv_159Notre narratrice est une collégienne belge, issue d’une famille modeste qui se rêve bourgeoise. Elle est complexée par ses fesses qu’elle trouve énormes et surtout par son statut social. En effet, ses parents l’ont inscrite dans un établissement privé où l’immense majorité de ses condisciples, très riches, lui font sentir son infériorité. Longtemps exclue par ses pairs, elle finit par se lier d’amitié avec Ariane, une magnifique adolescente, sûre d’elle et dont les parents sont, qui plus est, remarquablement riches. Néanmoins, alors que tout semble les opposer, les deux jeunes filles vont bientôt devenir inséparables. Cette amitié exclusive, dévorante, va se faire aux dépens des camarades qui entourent le duo. En effet, les deux amies s’amusent à persécuter leur entourage, à humilier ceux et celles qu’elles jugent plus faibles qu’elles afin de se mettre en valeur. Ariane agit comme une drogue dure pour la narratrice qui n’a que très peu confiance en elle. Elle n’existe plus que par le prisme de son amie qui l’entraîne toujours plus loin dans ses provocations malsaines. Tout bascule pour elle le jour où Ariane choisit d’intégrer une troisième fille au groupe. L’exclusivité n’est plus de mise, notre narratrice se sent rejetée, la jalousie s’empare d’elle alors qu’Ariane se plaît à la voir et à la faire souffrir. La narratrice ressent alors un vide immense, un manque qu’elle ne peut combler auquel se mêlent haine et fascination pour celle qui va devenir son bourreau…

Ce roman de Myriam Leroy est véritablement hypnotisant. Dès les premières lignes, j’ai été transportée par cette histoire d’amitié toxique entre deux adolescentes. L’auteur dépeint à la perfection le mal-être de la narratrice à laquelle elle s’identifie, le besoin profond de reconnaissance par les pairs, l’abandon d’une identité et d’une réflexion propre pour plaire à la personne aimée, l’état de dépendance à l’autre. Les deux personnages principaux, malgré un traitement qui pourrait sembler, a priori, exagéré, reflète au contraire de manière très réaliste la violence et même la cruauté de ce que peuvent être les relations entre adolescents, une période au cours de laquelle émotions et sentiments sont souvent exacerbés d’autant plus dans l’environnement aussi terne et étouffant de cette petite ville de province. Inutile d’en dire plus, je vous recommande chaudement de roman aux airs de thriller psychologique qui vient tout juste de paraître aux éditions Don Quichotte.

coup de cœur·nouveauté·Roman

Mère amère

Je remercie vivement Le Passeur Éditeur pour m’avoir fait parvenir le roman que je vais vous présenter aujourd’hui.

Je n’écrirai que morte, Elisabeth Letourneur

teaserbox_60488890La narratrice et son mari, qui sont déjà parents d’une petite fille, décident d’agrandir la famille en adoptant un petit garçon au Vietnam.

Dès le départ, tout est bien sûr compliqué entre les démarches administratives, les frais multiples, le voyage à l’autre bout du monde et la confrontation avec une culture totalement différente de la notre.

Dès le départ, rien ne va entre la femme et l’enfant qui va lui être confié. Entre elle et celui qui va devenir son fils, par la force des choses.

Le lien, le tissu maternel qui devrait se former ne se fait pas. La narratrice demeure froide, insensible à cet enfant qu’elle est pourtant venant chercher. Pire, cette insensibilité se transforme en colère. Colère impossible à contenir. Colère qui trahit l’impuissance de la narratrice à se sentir mère d’un enfant auquel elle n’a pas donné vie.

Bientôt, arrive un premier geste insensé. Une gifle. Geste qui va se répéter. Trahissant le vide et l’impossibilité de créer ce lien d’amour nécessaire…

Voilà un premier roman coup de poing dérangeant, dont le thème ne manquera pas d’apparaître comme choquant. Une femme bat l’enfant qu’elle adopte. Elle le sait, elle en a conscience, elle essaie d’appeler à l’aide mais rien n’y fait. C’est plus fort qu’elle. Ce thème fort est magistralement servi par un style puissant, une ponctuation parfaitement maîtrisée et de courts chapitres qui traduisent bien la douleur de la narratrice. Un style ciselé que j’apprécie tout particulièrement.

Je ne sais si ce texte est d’inspiration autobiographique, mais l’intensité qui s’en dégage est tellement exceptionnelle que j’imagine – en tant qu’auteur – toute l’énergie qu’a dû employer Elisabeth Letourneur pour accoucher de ce premier roman. Et si le sujet traité n’est pas, a priori, des plus réjouissants, une lueur d’espoir apparaît à la fin, avec le commencement d’un processus  de guérison. Sans contexte mon plus gros coup de cœur de ce premier trimestre 2017, un roman que m’a fait avoir la chair de poule dans le bon sens du terme.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir toute l’intensité de ce style si particulier :

« Je suis censée t’aimer, moi. Je suis censée venir adopter un enfant et en prendre soin, comme si c’était le mien.

Mais je suis insensée. Je ne le savais pas, avant. Pas avec cette force-là. Je ne suis pas sensée du tout, je m’en aperçoit là-bas, au Vietnam. […]

Je gifle un petit garçon qui ne comprend pas. 

Comment pourrais-je me parler à moi-même ? Evidemment que je ne me dis rien. Que ça ne me dit rien de me dire ça : tu frappes tous les jours l’enfant que tu adoptes.

Comment pourrais-je ?

Je me tais. Imaginez ne plus rien vous dire à vous-même, soudain. C’est un silence de fou qui se fait. Votre tête est insonorisée. Le son est coupé.

C’est mon corps qui fait. Mon corps te donne de petites gifles. Parfois une ou deux plus grosses. Tu ne pleures pas plus fort pour autant. Je ne me dis rien.

Mon cerveau n’entend pas arrête.

Je te dis tais-toi. Ça ne marche pas. »

coup de cœur·nouveauté·Roman

American dream

Je tiens à remercier les jeunes éditions TohuBohu pour m’avoir fait parvenir une de leurs nouveautés de leur première rentrée de janvier. Je vous encourage à aller découvrir cette nouvelle maison.

SWOOSH, Lloyd Hefner

swoosh-couv-1New-York. Début des années 90.

La narratrice est jeune, belle, intelligente, noire mais ça ne se voit pas. Elle aime l’argent et n’a aucune morale. La journée, elle étudie la finance. La nuit, elle vend de la coke a des clients aisés. Elle partage son appartement avec Ike, un prof d’aérobic  noir – pour qui ça se voit – surdimensionné qui ne passe pas inaperçu, qu’elle connait depuis l’enfance.

Lorsque le frère de Ike est retrouvé mort des suites d’une overdose provoquée, les deux amis décident de mener l’enquête que ne se souciera pas d’effectuer la police. Nos jeunes gens vont alors basculer dans un univers encore plus violent que celui dans lequel ils ont grandi…

Roman coup de poing, conçu à la manière d’un scénario avec des indications de lieux pour chaque chapitre qui sont en réalité des scènes et des références musicales très éclectiques qui viennent servir de bande-son à une écriture brutale, très visuelle et auditive, riche en jeux typographiques et en onomatopées, qui colle parfaitement à la violence du propos. L’univers dans lequel évoluent nos jeunes amis n’est pas sans rappeler celui du narrateur d’American psycho de Bret Easton Ellis. Un monde où drogue et argent règnent en maître, où les êtres dépourvus d’âme ne sont que des consommateurs et des publicités ambulantes pour des marques omniprésentes, où la consommation et le paraître ont remplacé toute forme de morale… Si vous êtes, comme moi, amateurs de littérature légèrement trash, non conventionnelle et qui a des choses à dire sur la société, alors nul doute que vous serez conquis par Swoosh !

Littérature jeunesse·Roman

Corps perdu

Lecture réalisée pour le comité du collège Arsène Fié. Je préviens d’emblée, par avant 14-15 ans.

Djamila, Jean Molla

9782246647614fsVincent redouble sa terminale et joue de la guitare dans un groupe avec son meilleur ami Hamid. Un jour, une jeune fille magnifique mais très mystérieuse fait son apparition. Comme Hamid a déjà l’air sur le coup, Vincent ne se fait aucune illusions quant à ses chances de pouvoir intéresser la demoiselle. Mais son ami va lui apprendre que Djamila est sa cousine, qu’elle a dû quitter la banlieue parisienne pour venir s’installer chez lui, à Poitiers. De plus en plus sous le charme, Vincent va tenter de percer le secret de la jeune fille… en vain. Pour tenter de comprendre ce que renferment son silence et son regard sombre, il décide d’aller faire un tour dans la cité de Sergeny, là où vivait Djamila. Il ne sait pas encore quels démons il va réveiller…

Avant toute analyse – vu que cette chronique est destinée à un public de collégiens – je préfère prévenir d’emblée : les thèmes abordés dans ce roman sont extrêmement violents. Une violence malheureusement bien réelle, mais qui pourra choquer les plus jeunes et les plus sensibles d’entre vous. Donc je ne conseille pas ce livre en-dessous de la classe de 3ème et si possible, si vous décider de le lire, faites-vous accompagner par un adulte (parents ou professeurs) afin de pouvoir discuter de ce que vous aurez lu.

Tout d’abord, le texte de Jean Molla (auteur de Felicidad) est vraiment très bien rédigé et très réaliste. C’est d’ailleurs cela qui fait sa force mais qui du coup appuie la violence du propos. Mais comme nous ne vivons malheureusement pas au pays des Bisounours, et qu’il faut bien appeler un chat un chat, l’auteur va aborder un sujet très sensible de manière assez directe. Ce roman parle donc de viol. Davantage que ça, de viol en réunion, de tournantes, et de films pornographiques tournés avec des personnes non consentantes. N’ayez crainte, aucune scène n’est directement décrite dans ce roman qui je le rappelle appartient à la littérature jeunesse. Mais les évocations sont très directes, le vocabulaire employé parfois cru et du coup les images mentales qui peuvent surgir facilement à la lecture sont parfois pénibles à supporter. Djamila est donc un réquisitoire contre les violences faites aux femmes, un véritable plaidoyer en faveur de ce droit qui devrait être fondamental pour chaque femme de disposer de son corps comme on l’entend et surtout que ce dernier soit considéré comme un sanctuaire par autrui et non comme un vulgaire morceau de viande. Molla critique également la société qui fait du sexe un commerce lucratif par le biais de la pornographie démocratisée et aussi la mauvaise influence de cette dernière sur les adolescents qui pensent que faire l’amour ressemble à ce qu’ils voient dans ces films sans paroles, souvent hyper-violents et dans lesquels la femme est considérée comme un objet.

En dehors de ce thème très compliqué, d’autres sujets difficiles sont évoqués tels que la mort violente (maladie, meurtres), le crime organisé (trafic de stupéfiants, rixes entre bandes rivales qui tournent très mal) et la façon dont la justice peut être rendue ou non…

En dehors de cela, j’ai apprécié aussi que l’auteur face preuve d’une grande ouverture d’esprit et construise des personnages très riches, qui sortent des clichés. Ainsi, Vincent fera la connaissance de Valérie, une jeune fille issue de la bourgeoisie, pas du même monde que lui. Alors qu’il est bourré de préjugés à son égard, il va découvrir qu’elle milite contre la mondialisation à tout prix et le profit qui va uniquement aux pays riches et que ce militantisme n’est pas simplement là pour se donner bonne conscience mais fait vraiment partie de sa personne. Chacun des personnages principaux est donc parfaitement dessiné, jamais de façon lisse mais au contraire toujours avec une part d’ombre, comme dans la réalité en somme.

Pour conclure, un excellent livre, très riche, mais à ne pas mettre entre toutes les mains je pense.